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in 2010 with funding from
University of Ottawa
http://www.archive.org/details/aperudunehistoOOmeil
APERÇU D'UNE HISTOIRE
DE LA
LANGUE GRECQUE
OUVRAGES DU MEME AUTEUR:
PUBLIÉS PAR LA LIBRAIRIE HACHETTE
Caractères généraux des langues germaniques, i vol. in-i6, broché. 5 fr.
Introduction à l'étude comparative des langues indo-européennes, 5'' édition
corrigée et augmentée, i vol. in-8, broché f en préparation.)
A. MEILLET
PROFESSEUR AU COLLEGE DE FRANGE
DIRECTEUR d'ÉTUDES A l'ÉCOLE DES HAUTES ÉTUDES
APERÇU D'UNE HISTOIRE
DE LA
LANGUE GRECQUE
2 EDITION REVUE ET CORRIGEE
PARIS
LIBRAIRIE HACHETTE
79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79
1920
Tous droits de traduction, de reproduction
et d'adaptation réservés pour tous pays.
Copyright by Hachette 1920.
A MICHEL BRÉAL
RESPECTUEUX HOMMAGE
A. M.
1
AVANT-PROPOS DE LA i'* ÉDITION
Tous les travaux récents sur l'évolution des langues à l'époque histo-
rique ont abouti à montrer que le développement linguistique est chose
complexe. A lire les manuels de linguistique historique, on a encore trop
souvent l'illusion que tout se passe comme si la langue se transmettait
purement et simplement de génération en génération, et comme si tous
les changements résultaient de cette transmission constamment renouve-
lée. En fait, on sait maintenant que les sujets parlants appartenant à un
groupe empruntent constamment le parler d'un groupe social voisin et
que des « emprunts » de toutes sortes se superposent au parler maternel
de chaque sujet, que souvent même des groupes entiers changent de
langue. Il n'y a guère d'hommes qui ne se soucient de parler le « beau
langage » de leur temps et qui ne soient prêts à abandonner pour un
parler plus prestigieux celui de leurs ancêtres. Il résulte de là tantôt des
innovations de détail et tantôt des changements de langue complets ; mais
sans cesse on imite la manière des gens qui sont censés « bien parler » .
Pour les périodes préhistoriques de l'évolution des langues, on est
libre de croire à un développement linéaire simple : les données manquent ;
mais à juger des périodes anciennes par ce que l'on peut observer en fait,
il est devenu impossible de raisonner comme si le développement linguis-
tique avait ce caractère de simplicité. Qu'il s'agisse de périodes préhis-
toriques, ou de langues historiquement attestées, toute explication
linguistique comporte la considération de faits multiples, et l'on ne peut
comprendre l'évolution d'une langue qu'en tenant compte des situations
historiques et des conditions sociales où cette langue s'est développée.
Comme l'a toujours indiqué M. Bréal, le langage n'a pas son principe
de développement en lui-même. Les changements qui s'y produisent sont
commandés en grande partie par des faits qui lui sont extérieurs.
Vm AVANT-PROPOS
Parmi les anciennes langues indo-européennes, il n'y en a aucune où
cette vérité apparaisse en plus grande évidence que le grec. La langue
grecque est connue par des documents qui sont parmi les plus anciens du
groupe indo-européen ; seul, le groupe indo-iranien en offre qui sont d'une
date aussi haute. De plus, ces documents sont variés ; ils appartiennent à
des dialectes très divers, s'étendent sur une longue période de temps et
permettent de suivre en quelque mesure l'évolution des faits linguistiques.
Chaque genre littéraire a sa langue propre. Et, d'autre part, il existe sur
l'histoire des Grecs des données relativement précises, dont il n'y a pas
l'équivalent dans l'Inde, ni même dans l'Iran. Sur un espace de temps
qui atteint maintenant près de trois mille ans, on a le moyen de suivre
approximativement les manières infiniment diverses dont a évolué une
langue indo-européenne. Bien qu'on soit loin de connaître le détail des
faits, que beaucoup de choses échappent et bien qu'il ait fallu, dans un
exposé bref et très général comme celui-ci, se borner aux traits essentiels,
on verra combien cette évolution est complexe, combien de fois des Grecs
ont changé de parler, combien ils ont fait d'emprunts au parler les uns
des autres, et combien la différenciation ou l'unification de la langue est
déterminée par des circonstances extérieures au langage : les Grecs ont été
amenés constamment à choisir une manière commune de parler et à la
préférer au vieux parler de la cité.
Un grand travail a été fait dans les dernières années sur l'histoire de la
langue grecque. La comparaison a été minutieusement poursuivie avec les
autres langues indo-européennes. Les textes littéraires conservés ont été
rapprochés les uns des autres, et l'on a fixé l'histoire des principaux faits
linguistiques qu'ils présentent. Les inscriptions, étudiées avec soin, ont
fourni des documents authentiques, grâce auxquels on a pu situer à leur
place historique et géographique les données fournies par les textes. Les
papyrus sont venus donner une idée de la langue courante de l'époque
hellénistique, et ont, depuis M. Deissmann, permis par comparaison d'uti-
liser certains textes littéraires. Ces recherches ne sont pas achevées, et
l'on est loin d'avoir tiré des données connues tout ce qu'elles peuvent
fournir. Mais il semble qu'on puisse marquer dès maintenant les lignes
principales du développement sans risquer de se tromper autrement que
dans le détail.
Il faut avouer que les Français n'ont pris à cette enquête qu'une trop
petite part. On a vite fait de compter les travaux originaux et utiles publiés
par des Français sur l'histoire de la langue grecque. L'objet du présent
ouvrage est d'abord de montrer, par un exemple illustre, quelle a été la
complexité du développement des langues indo-européennes, et comment
des actions extérieures interviennent dans l'évolution du langage. Le grec
fournit au linguiste un objet d'observation aussi intéressant qu'à l'ama-
AVANT-PROPOS IX
teur de belles lettres, et, de même que l'on ne saurait étudier l'histoire
des littératures de FEurope sans connaître la littérature grecque dont
toutes ont subi l'influence, l'action de la langue grecque se retrouve dans
beaucoup de traits des langues modernes : le vocabulaire abstrait de toutes
les langues modernes de l'Europe a ses premiers modèles dans le vocabu-
laire des philosophes et des savants helléniques, soit directement, soit par
l'intermédiaire des écrivains latins qui ont reçu leur éducation de maîtres
grecs. On souhaite que les pages qui suivent inspirent à quelques jeunes
gens le désir de poursuivre des recherches intéressantes entre toutes.
La bibliographie qui suit, toute linguistique, donne les titres des princi-
paux ouvrages dont on s'est servi pour composer cet Aperçu et fournira le
moyen de compléter aisément les indications données. On devra y joindre
les ouvrages sur l'histoire et sur la littérature grecques, qu'il serait super-
flu d'énumérer. Mais la pensée de M. U. von Wilamowitz-Moellendorff se
retrouvera trop souvent dans ce livre pour qu'on ne signale pas particu-
lièrement ses ouvrages à l'attention des lecteurs curieux de l'histoire de la
langue.
1913.
AVANT-PROPOS DE LA 2' EDITION
Pour cette seconde édition, le livre n'a été corrigé que dans le détail.
Mais on s'est efl'orcé de le mettre au courant, de le compléter, de l'amé-
liorer, et surtout d'en mettre les idées en meilleure évidence. Il n'y a
presque pas une page qui n'ait été modifiée.
Mai 1920.
BIBLIOGRAPHIE
Les ouvrages sur l'histoire de la langue grecque sont nombreux, et il ne
saurait être question de les énumérer tous. Il suffira d'en indiquer un
certain nombre, parmi les plus récents ; les indications bibliographiques
offertes permettront aisément de compléter ce qui est donné ici.
Pour la grammaire comparée générale, dont la grammaire comparée
du grec n'est qu'une partie, on dispose du grand Grundriss der vergUichen-
den Grammatik de M. Brugmann et de \a Kurie vergleichendc Grammatik
du même auteur, celle-ci traduite en français, sous le titre à^ Abrégé de
grammaire comparée (Paris 1906) ; de la Grammaire comparée du grec et
du latin de V, Henry (Paris, 6" édition, 1908); de V Introduction à la
grammaire comparée des langues indo- européennes de l'auteur du présent
ouvrage (Paris, [\^ édition, I9i5; on prépare une nouvelle édition).
Pour la préhistoire du grec, on a trois exposés : G. Meyer, Griechische
Grammatik, 3* édition, Leipzig, 1896; ouvrage maintenant un peu
vieilli, mais qui présente une grande richesse de faits, et qu'il serait utile
de remettre au point et de pourvoir d'une syntaxe. — K. Brugmann,
Griechische Grammatik, 3' édition, Munich, 1900 ; systématique, mesuré et
solide; la k^ édition mise au courant par Thumb, a paru en igiS. —
H. HiRT, Griechische Laut-und Formenlehre, 2* édition (très augmentée et
améliorée), 1912, Heidelberg. — L'ouvrage de D. Pezzi, La lingua
greca antica, 1888, est naturellement vieilli.
On trouvera beaucoup de faits dans R. Wagner, Griechische Grammatik
(fait partie du volume II des Gnind^iige der klassischen Philologie,
Stuttgart, 1908) et dans le Manuel des études grecques et latines du P.
Laurand, Paris_, 191 7-1920.
L'histoire générale du grec a été exposée, d'une manière sommaire,
mais avec une connaissance profonde du sujet, par M. Wackernagel dans
XII BIBLIOGRAPHIE
Die Kultiir der Gegenwart, de Hinneberg, vol. I (2* édition, 1907), et
d'une manière plus détaillée et excellente par deux autres linguistes :
Kretsghmer, dans VEinleitung in die Aller tumswissenschaft de Gercke
et Norden (Leipzig, 1910; 2*^ édition, 1912), vol. I.
0. Hoffmann, Geschichte der griechischen Sprache, I. Bis zum Ausgange
der klassischenZeit. Berlin-Leipzig (collection Gôschen), 2* édition, 1916.
La principale grammaire descriptive du grec est celle de Kûhner, dont
le premier volume (Phonétique et Morphologie) a été revu pour la 3^
édition par Blass (1890-1892), et le second (Syntaxe) par Gerth (1898-
190/i). Ce livre renferme une grande abondance de faits ; les indications
de grammaire comparée du i*"" volume sont dénuées de valeur.
Sur l'atlique en particulier, on a un recueil précieux :
MeisterhAns-Schwyzer, Grammatik der attischen Inschriften, 3* édition,
1900.
Sur Taccentuation :
J. Vendryes, Traité d'accentuation grecque, Paris, 190/i (avec des notions
de grammaire comparée). -
En ce qui concerne les langues voisines du domaine grec, on trouvera
l'essentiel de ce que l'on sait dans :
Kretsghmer, Einleitung in die Geschichte der griechischen Sprache,
Gœttingue, 1896 (livre fondamental).
HiRT, Die Indogcrmanen, Strasbourg, 1905-1907.
A. FiCK, Vorgricchischè Ortsnainen, Gœttingue, 1905.
0. Hoffmann, Die Makedonen, Gœttingue, 1906.
Les dictionnaires étymologiques sont :
G. GuRTius, Grund^fige der griechischen Etymologie, 5* édition, Leipzig,
1879 (vieilli).
Prellwitz, Etymologisches Wôrterbuch der griechischen Sprache, 2* édition,
Gœttingue, 1906.
BoisACQ, Dictionnaire étymologique de la langue grecque, Paris et Hei-
delberg, 1907-1916 (plus développé, au courant ; riche bibliographie).
Ces trois derniers ouvrages sont commodes à consulter et fournissent
l'état actuel des connaissances ; on n'en saurait dire autant du volumineux
Handhuch der griechischen Etymologic de Léo Meyer (Leipzig, 1901 et suiv.).
Le remarquable Grieksch Woordenboek de M. F. Mûller (Groningae et
la Haye, 1920) comporte une partie étymologique brève, mais correcte,
précise, savoureuse.
Sur la formation des mots, voyez l'exposé, un peu sec et sommaire,
mais substantiel, de Debrunner^ Griechische Worthildungslehre, Heidelberg,
1917-
Sur les noms propres, on a :
Figk-Bechtel, Die griechischen Personennamen, Gœttingue, 189^.
i
BIBLIOGRAPHIE XIII
Sur les dialectes, on consultera :
Meister, Die griechischen Dialekte auf Gnindlage von Ahrens Werh
dargestellt, 1889611892 (inacheyé; seulement Tarcado-cypriote, le lesbien,
le thessalien et le béotien).
0. Hoffmann, Die griechischen Dialekte, Gœttingue, 1 891-1898 (ina-
chevé ; les trois volumes parus renferment la description de l'arcado-
cypriote, du lesbien et du thessalien et la phonétique de l'ionien).
BoisACQ, Les dialectes doriens, Paris et Liège 1891.
Et surtout deux excellents manuels :
Thumb, Handbuch der griechischen Dialekte, Heidelberg, 1909 (avec une
très riche bibliographie).
BucK, Introduction ta the study ofthe greek dialects, Chicago et Londres,
1910-
Il existe un grand recueil d'inscriptions fait au point de vue de l'étude
des dialectes :
CoLLiTz, Sanimliing der griechischen Dialektinschriften, Gœttingue,
1884-1915, avec de copieux index. Pour les inscriptions publiées depuis
la clôture du recueil, on recourra aux diverses publications épigra-
phiques.
Le petit recueil de Solmsen, Inscriptiones graecae ad inlustrandas dialec-
tos selectae (3" édition, Leipzig, collection Teubner, 1910), fournit les
meilleurs spécimens des inscriptions dialectales. Un choix analogue se
trouve dans le livre de M. Buck.
L^Anieiger annexé à la revue Indogermanische Forschun^en (Strasbourg)
donne une revue annuelle des publications relatives à la linguistique
grecque de 1889 à 1907. Cette revue est maintenant remplacée par le
Indogermanisches Jahrhuch, 1 ^ volume, 1 9 1 3 .
La revue Glotta (Gœttingue, premier volume, 1909) publie un examen
annuel depuis 1907 de toutes les publications relatives à l'histoire du grec
fait avec haute compétence par M. Kretschmer.
Pour l'histoirede la /.c.vy^, il y a beaucoup de bons travaux d'ensemble :
A. Thumb, Die griechische Sprache im Zeitalter des Hcllenismus,
Strasbourg, 1901, (et aussi le grand article, 0« the value of the Modem
Greek for the study of Ancient Greek, dans Classical Quaterly, "VIII (191 /i),
p 181-296).
ScHWEizER (maintenant Sciiwyzer), Grammaîik der pergamenischen
Inschriften (Berlin, mars 1898).
Nachmanson, Laule und Formen der magnetischen Inschriften (Upsal,
1903).
Crônert, Memoria Graeca Herculanensls (Leipzig, igoS).
E. Mayser, Gramniatik der griechischen Papyri ans der Ptolemàer:(eit.
Laut- und Wortl eh re (Leipzig, 1906).
XIV BIBUOGRAPHIE
H. St John Thackerat, A grammar of the Old Testament in Greek,
vol. I (Cambridge, 1909).
(Cf. PsiCHARi, Etude sur le Grec de la Septante, Paris, 1908, extrait de
la Revue des études juives.')
Fr. Blass, Grammatik des nentestamcntlichen Griechisch, k^ édition,
entièrement revue et mise au point par M. Debrunner (Gœttingue,
1913).
MouLTON, Grammar of New Testament Greek. Vol. I. Prolegomena (3*
édit., 1909; traduction allemande revue et complétée. Einleitung in die
Sprache des Neuen Testaments, Heidelberg, 191 1).
Radermacher, Neutestamentliche Grammatik (Tiibingen, 1911); fait
partie du Handbuch :(um l^euen Testament édité par Litzmann.
ScHMiD, Der Atli^ismnsin seinen Hauptvertretern (Stullgsirt, 1 887-1 897).
Pour la période ultérieure du développement :
Hatzidaris, Einleitung in die neugriechische Grammatik (Leipzig, 1892).
Psichari, Etudes de philologie néo-grecque, Paris, 1892.
Jannaris, a historical greek Grammar (Londres, 1897).
A. Thumb, Handbuch der neugriechischen Volkssprache, 2^ édit. (Stras-
bourg, 19 10).
Pernot, Grammaire grecque moderne, Paris, S'' édit., 1917.
Kretschmer, Der heutige lesbische Dialekt, Vienne, 1905.
Pernot, Phonétique des parlers de Chio, Paris, 1907.
Ces deux derniers ouvrages résument l'essentiel de ce que l'on sait sur
le développement des parlers grecs modernes, celui de M. Kretschmer
pour le groupe du Nord, celui de M. Pernot pour le groupe du Sud.
Seule, la lecture des travaux originaux portant sur des questions spé-
ciales permet de se faire une idée de la complexité vdes faits. On en trou-
vera la plupart indiqués dans les manuels et les recueils cités ci-dessus.
Voici l'indication de quelques ouvrages qu'on pourra lire avec un profit
particulier :
W. ScHULZE, Quaesiiones epicae, Giitersloh, 1892.
Wackernagel, Das Delmungsgesetz^ der griechischen Composita, Baie,
1889. — Beitràge ^ur Lehre vom griechischen Ak^ent, Baie, 1898. —
Vermischte Beitràge :(t{r griechischen Sprachgeschichte, Bâle, 1897. — Studien
:(um griechischen Perfektum, Gœttingue, 1904. — Hellenistika, 1907 —
et tous les articles de M. Wackernagel.
SoLMSEN, Untersuchungen :iur griechischen Laut-und Verslehre (Strasbourg,
1901) et Beitràge ■^ur griechischen Wortforschung (Strasbourg, 1909).
Fraenkel, Griechische Denominativa (Gœttingue, 1906) et Geschichie der
griechischen Nomina agentis, I et II ( Strasbourg, 19 10-19 12).
Jacobsohn, divers articles, notamment celui sur Der Aoristypus àX-zo,
Philologus, LXVII.
BIBLIOGRAPHIE XV
H. Ehrlich, Untersuchungen ûber die Natur der griechischen Betonung,
Berlin, 191 2.
E. Hermann, Die Néensàt^e in den griechischen Dialektinschriften
(Leipzig, 19 12).
J. ScHAM, Der Optativgebrauch hei Clemens von Alexandrien (Paderborn,
1913 ; Forschungen zur Christlichen Literatur- und Dogmengeschichte,
XI, k).
Et, comme ouvrages français :
CuNY, Le nombre duel en grec, Paris, 1906.
V. Magnien, Le futur grec, Paris, 191 2.
Paul F. Regard, La phrase nominale dans la langue du Nouveau
Testament, et Contribution à r étude • des prépositions dans la langue du
Nouveau Testament, Paris, 19 19.
Dans la Geschichte der indogermanischen Sprachwissenschaft, dirigée par
W. Streitberg, le chapitre de Thumb sur le grec, dans la 2* partie,
vol. I, offre beaucoup de faits, d'indications générales et de discussions
utiles (Strasbourg [maintenant Berlin], 1916).
PREMIÈRE PARTIE
LA PRÉHISTOIRE DU GREC
A. Meillet.
i
4
«I
CHAPITRE PREMIER
LES ORIGINES INDO-EUROPÉENNES DU GREC
Le grec est une langue indo-européenne. Tout le monde en est d'accord ;
mais il convient de déterminer ce qu'on entend par là.
Entre la plupart des langues de l'Europe — on peut dire entre toutes les
langues connues de l'Europe sauf l'ibère et le basque (sans doute appar-
tenant à un même groupe) à l'Ouest, l'étrusque en Italie, le finnois et le
magyar (ce dernier apporté à date historique par une invasion), et enfin
le turc qui est d'importation moderne — et quelques langues d'Asie :
l'arménien, le « tokharien » nouvellement connu par des textes qu'ont
rapportées les missions en Turkestan chinois, l'iranien, les parlers aryens
de rinde et notamment la grande langue littéraire qu'on nomme « san-
skrit », il y a des groupes de concordances frappantes qui supposent que
toutes ces langues, devenues avec le temps si diverses, sont des formes
prises par un même idiome ancien. Cet idiome n'a pas été fixé par écrit ;
il n'en subsiste aucun débris, pas plus qu'il ne reste un souvenir du peuple
qui s'en est servi. Mais les concordances qu'on observe entre le sanskrit,
l'iranien, l'arménien, le slave, les dialectes baltiques tels que le lituanien,
l'albanais, le grec, le germanique, le celtique, le latin, l'osco-ombrien,
auxquels il faut maintenant ajouter le « tokharien » — , ont fourni matière
à un ensemble de recherches, connu sous le nom de « grammaire com-
parée des langues indo-européennes ». Ces recherches ont abouti à défi-
nir les caractères généraux de 1' « indo-européen » commun, dont les
langues énumérées sont des transformations diverses. Grâce à la compa-
raison, on peut donc se faire une idée de la préhistoire de chacun des
idiomes de la famille indo-européenne.
Dire qu'une langue est une transformation d'une langue plus ancienne,
c'est dire que, entre les deux époques considérées, il y a toujours eu des
sujets parlants qui se sont efforcés de parler d'une même manière, en
ORIGINES i:SDO-EUROPEENNES
employant une même prononciation, une même grammaire, un même
vocabulaire. Mais il ne se trouve jamais deux sujets qui parlent exactement
de même. Les enfants qui apprennent à parler n'arrivent pas à s'exprimer
d'une manière identique à celle dont s'expriment les adultes qu'ils s'efforcent
d'imiter : chaque génération introduit, sans le vouloir, des innovations.
Quand enfin des sujets isolés ou toute une communauté en viennent à
utiliser une langue nouvelle, distincte de celle qui avait été emplovée
jusque-là, ces sujets ne parviennent qu'imparfaitement à parler comme les
membres des groupes dont ils veulent reproduire le langage. Malgré l'effort
soutenu que font les sujets parlants pour réaliser l'unité de langue à l'inté-
rieur d'un même groupe social et pour ne pas introduire des changements
dont l'effet est de rompre une unité de langue à peu près étabhe, il appa-
raît donc sans cesse des innovations dans la manière de parler. Au bout
de quelques siècles, une même langue parlée d'une manière continue par
des populations qui ont fait de leur mieux pour rester fidèles à l'usage
ancien a donc nécessairement varié. Et si les populations qui présentent
ces variations n'ont pas maintenu les liens sociaux qui les unissaient au
temps oij il y avait entre elles unité de langue, les innovations diffèrent
d'un groupe à l'autre ; il y a dès lors, au lieu d'une langue une, des
idiomes divers, qui concordent à certains égards puisqu'ils sont la conti-
nuation d'une même langue, mais qui, au sentiment des sujets parlants,
sont distincts.
Une fois que les sujets parlants n'ont plus le sentiment de parler une
même langue, rien ne tend à faire conserver les éléments communs, et les
différences deviennent chaque jour plus grandes entre les représentants
d'une même langue ancienne. En fait, au moment où apparaissent dans
l'histoire les langues indo-européennes, à des dates variées entre le viii^ ou
le vu" siècle av. J.-G. et le xvi^ ou le xvii^ ap. J.-C, les nations qui
emploient ces langues ne s'aperçoivent plus qu'elles ont au fond un même
parler. Les Grecs n'ont vu dans les Mèdes et les Perses du x^ au v= siècle
av. J.-G. que des barbares, et les Perses, en établissant leur domina-
tion sur les Ioniens, ne paraissent pas avoir eu le sentiment qu'ils fai-
saient entrer dans leur empire des frères, sinon de « race », au moins de
langue. L'iranien du vu" siècle av. J.-C. était inintelligible à un Hellène,
tout comme l'osque ou le latin des populations auxquelles les colons
hellènes se sont heurtés en Italie. Bien qu'ils aient rencontré en nombre
de points des populations de langue indo-européenne, dont le langage
présentait avec le grec des ressemblances nombreuses, les anciens Grecs
n'ont jamais euj'idée de l'identité originelle de leur langue avec celle de
ces barbares; et même le latin ou l'osque, dont les ressemblances avec le
grec sont si évidentes, n'ont pas attiré leur attention à ce point de vue ;
ou du moins, il ne subsiste rien des remarques qu'ils ont pu faire.
DIALECTES INDO-EUROPEENS
La continuité linguistique entre deux périodes successives se traduit
par des concordances systématiques entre les formes de ces deux périodes,
et la communauté d'origine de deux langues par des correspondances
régulières des particularités de l'une des langues avec des particularités
de l'autre. Il y a dans chaque langue un système arrêté de prononciation
et un système non moins arrêté de formes grammaticales. Les change-
ments à l'intérieur de ces systèmes n'ont pas lieu au hasard, mais suivant
des règles définies ; et c'est ce qui fait qu'une linguistique comparative a
pu se constituer : si chaque élément évoluait indépendamment, sans règle
précise, aucun fait ne permettrait d'en prévoir aucun autre, et la linguis-
tique historique n'existerait pas.
Soit par exemple la prononciation : si une s placée dans certaines condi-
tions devient /;, toute s placée dans les mêmes conditions sera en principe
traitée de la même manière. Si donc le grec et le latin ont conservé un
certain nombre de mots indo-européens commençant par s suivie de
voyelle, on observe que le latin y garde toujours Vs sans rien changer,
tandis que l'attique a toujours /; : à latin septeni, l'attique répondra donc
régulièrement par k-.^i, à scquor par £-3-[j,a'., à j^//«'-par r^iu-, à sâl par
àXç, à sâgiô par r{^o\)[xxi Çâyéo[xoi: en dorien), et ainsi dans un nombre
d'exemples illimité. La parenté de deux langiies se marque donc déjà par
le fait qu'il est possible d'établir entre ces deux langues des rapproche-
ments étymologiques comportant des correspondances régulières entre tel
son de l'une et tel son de l'autre.
Ce qui est beaucoup plus probant, c'est la conservation de procédés
grammaticaux identiques dans le détail. C'est seulement par suite d'un
usage fixé que la 3" personne du pluriel est indiquée par -ov-c. dans le dorien
çipovTt au présent ou par la forme qui y répond régulièrement en attique,
çspo'jji ; une forme çfpovx'. (cpspouT'.) n'a par elle-même rien qui indique la
S*" personne du pluriel ; il n'y a de même qu'un lien traditionnel, et non
un lien de nature, entre le sens du prétérit et l'expression de ce sens par
un £- préposé à la forme et une finale -ov dans la 3* personne du pluriel
eçspov. Si dès lors on constate qu'en sanskrit bhàranti signifie « ils
portent », et àbharan « ils portaient », ce parallélisme avec le grec ne
peut pas être fortuit ; et, si l'on observe entre le sanskrit et le grec quan-
tité de concordances pareilles, cela veut dire que le sanskrit et le grec sont
deux formes différenciées de la langue commune qu'on est convenu d'appe-
ler langue indo-européenne.
Une langue parlée sur un espace étendu par des populations quelque
peu nombreuses et diverses présente d'ordinaire des variations suivant les
lieux, et aussi suivant les groupements sociaux qui se constituent. Il y a,
comme l'on dit, des « dialectes », ou plutôt des variations dialectales.
L'indo-européen commun, dont le grec est une forme évoluée d'une
6 ORIGINES INDC-EUROPEENNES
manière particulière, présentait des variations dialectales dont on peut se
faire quelque idée. Les limites d'une variation dialectale ne concordent
jamais d'une manière nécessaire avec les limites d'aucune autre. Ceci se
traduit par exemple dans les anciennes langues indo-européennes par le
fait que le grec présente des particularités communes avec plusieurs autres
langues de la famille, mais que les groupements dont le grec fait partie
varient pour chaque cas. A certains égards, le grec concorde avec le
latin, le celtique et le germanique, à d'autres avec l'arménien ou l'indo-
iranien.
L'un des traits qui distinguent le mieux les dialectes indo-européens les
uns des autres est le traitement des gutturales. Il y avait en indo-euro-
péen deux séries de consonnes occlusives gutturales, dont l'une est repré-
sentée dans les dialectes occidentaux — grec, italique (latin et osco-
ombrien), celtique et germanique — par des occlusives pures du type de
k ou leurs représentants, et l'autre par des occlusives prononcées avec
accompagnement d'un appendice labio-vélaire w, soit des occlusives com-
plexes du type de Xdiim qu ou leurs représentants, qui sont, dans plusieurs
langues, des labiales du type p et, en grec, des labiales ou des dentales
suivant les cas ; aux gutturales du type 1^, les langues dites orientales :
indo-iranien, arménien, slave, baltique, albanais, répondent par des guttu-
rales très mouillées, qui passent la plupart du temps à des sifflantes
comme y ou à des chuintantes comme le ch français ; aux gutturales du type
^"', ces mêmes langues répondent par des gutturales pures du type k. Soit
donc le nom de nombre « dix » ; on aura, en Occident, o£xxen grec, dccem
en latin, dcich ?i en irlandais, taihiin en gotique (avec le k devenu /; sui-
vant la règle germanique), mais, en Orient, dàça en sanskrit (le ç est la
notation d'une chuintante), dasa dans la langue iranienne de l'Avesta, iasn
en arménien, desjat' en russe, des^imt en lituanien (s^ notant la chuin-
tante cb du français). Soit au contraire le mot qui sert d'adjectif indéfini
et interrogatif ; on aura, en Occident, quis, qiiô en latin, tî;, -60£v en grec,
cia « qui » en irlandais (avec perte de l'élément labial pour des raisons
propres à l'irlandais) mais py « qui » en gallois, hwas « qui » en gotique,
et, en Orient, hàh « qui » en sanskrit, ko dans la langue de l'Avesta,
ku-to en vieux slave, kàs en lituanien. On trouve de même dans la série des
consonnes sonores, en Occident, qino « femme » en gotique (le q gotique
valant qu, qui représente régulièrement en germanique un ancien gw) et
cwèn en vieil anglais, queen en anglais moderne, hen en irlandais, J^va en
grec de Béotie et yuvY; dans les autres parlers grecs (avec un traitement
particulier qui fait apparaître le caractère guttural de la consonne, généra-
lement dissimulé en grec), mais, en Orient, hin en arménien (le^ armé-
nien résulte d'une mutation parallèle à celle du germanique et repose sur
une ancienne sonore o-), genna en vieux prussien (le vieux prussien est un
DIALECTES INDO-EUROPEENS 7
•dialecte baltique, de la famille du lituanien), ^ena en slave (^ représente un
ancien g devant é), gnà en sanskrit. — Les faits qui viennent d'être cités
montrent — on le notera incidemment — combien les diverses langues
indo-européennes diffèrent déjà les unes des autres à la date la plus
ancienne oii l'on possède chacune d'elles et combien chacune a dès l'abord
un aspect original.
La ligne de séparation entre les dialectes est autre dans tel autre cas.
Par exemple, l'arménien, le grec, le latin, le celtique distinguent les deux
timbres vocaliques a et o ; au contraire, le germanique, le baltique, le
slave, l'indo-iranien les confondent. Ici l'arménien marche avec le grec,
mais le germanique avec le baltique et le sanskrit.
Le prétérit est caractérisé, au moins dans une partie des cas, par une
voyelle préfixée, qui est e- en arménien et en grec, a- en indo-iranien
(a indo-iranien répond régulièrement à 1'^^ du grec et de l'arménien), soit par
exemple grec £<p£p£, arménien eher « il a porté », sanskrit àbharat « il
portait ». Mais il n'y a pas trace d'augment en latin, en osque, en celtique,
en germanique, en baltique, en slave. Ici le grec concorde avec l'arménien
et le sanskrit, mais s'éloigne du latin, du celtique et du germanique.
Pour autant qu'il est permis de formuler une conclusion précise sur
des faits aussi lointains et connus par aussi peu de données positives, les
parlers indo-européens qui, en évoluant, sont devenus le grec, étaient
assez voisins du groupe italo-celtique et du groupe arménien et pas très
éloignés du groupe indo-iranien.
Les peuples de langue indo-européenne n'ont connu et pratiqué l'écri-
ture qu'à une date tardive. C'est dire qu'ils n'ont pas d'histoire ancienne.
Tout ce que l'on sait d'eux, c'est qu'ils ont eu une langue commune et que
cette langue s'est différenciée avec le temps. Les débris de civilisation de
la fin de l'époque néolithique et de l'époque du bronze qu'on trouve en
Europe et en Asie, armes, outils, restes d'établissements, ont assurément
appartenu en partie à des populations de langue indo-européenne ; mais
on n'a aucun moyen d'en distinguer ceux qui appartiennent à des popula-
tions ayant eu d'autres langues : un outil n'enseigne rien sur la langue de
celui qui l'emploie, et rien ne distingue un fusil turc d'un fusil allemand.
Les trouvailles archéologiques sont muettes. Si quelquefois on peut attri-
buer certains fonds archéologiques à des peuples de langue déterminée,
ce n'est que par hypothèse ; et ces hypothèses valent seulement pour des
périodes voisines de l'époque historique, où l'on sait par des témoignages
explicites à peu près quel a été l'habitat et quelles ont été les migrations
des peuples d'une région donnée. Les faits historiques ne se laissent pas
deviner ; si l'on n'en est pas instruit par des témoignages, il faut se rési-
gner à les ignorer ; on ne peut suppléer aux témoignages par l'archéologie
ni par la linguistique.
5 ORIGINES INDO-EUROPEENNES
On ne sait donc ni où ni quand a vécu la nation qui parlait la langue
indo-européenne commune. Tout ce que l'on peut affirmer, c'est qu'il y a
eu une nation pour créer cette unité. Car l'expérience montre que, si une
langue commune peut survivre à la rupture d'une unité nationale, il faut
une certaine unité — unité politique ou du moins unité de civilisation —
pour constituer une langue commune. L'anglais est demeuré la langue
des États-Unis d'Amérique après que les Etats-Unis ont formé un Etat
distinct; mais il a été d'abord la langue de la nation anglaise. La xo'.rq
grecque de l'époque hellénistique s'est constituée sans une unité politique ;
mais elle est due à la forte conscience de l'unité d'une civilisation hellé-
nique ; la conquête macédonienne en a été l'agent essentiel, on le verra ;
et l'unité qu'a établie l'empire romain en a assuré le triomphe définitif. —
La nation indo-européenne peut du reste avoir compris des races distinctes,
soit que ces races se soient juxtaposées les unes aux autres, soit qu'il y
ait eu mélange. La notion de race ne se confond ni avec celle de nation ni
avec celle de langue.
Le seul moyen qu'on ait de localiser la « nation indo-européenne »,
c'est de déterminer par la comparaison l'existence en indo-européen de
mots qui supposent l'existence de certains objets nettement localisés. Ce
procédé ne conduit presque à rien parce que le sens des mots est sujet à
varier et parce que les noms des objets qui disparaissent sortent aussi de
l'usage ou prennent des sens nouveaux. Néanmoins on peut, semble-t-il,
affirmer l'existence en indo-européen de quelques noms d'arbres dont
l'habitat est assez défini. L'indo-européen a sûrement eu un nom du
« bouleau ;;, qui s'est maintenu en sanskrit dans bhtlrjah, dans les dia-
lectes iraniens de pays montagneux comme l'ossète bàr:{, en slave dans le
vieux slave brè:(a, le russe berë:(a, etc., en lituanien dans bernas, en germa-
nique dans suédois bjôrk^ allemand birke ; or, le bouleau ne prospère que
dans les pays à température peu élevée et où l'humidité est suffisante ; il
n'y a de bouleau ni dans les plaines de l'Inde, ni dans celles de l'Iran^
ni en Grèce, ni en Italie (sauf au Nord sur les pentes de quelques mon-
tagnes) ; si le nom du « bouleau » ne se retrouve pas en grec, c'est parce
que, en s'installant sur leur nouveau domaine, les Hellènes ont perdu un
mot devenu inutile ; en latin, on a un mot peut-être apparenté, mais qui
a servi à désigner un autre arbre, le « frêne y>^ fraxinus. Quelques consi-
dérations de ce genre jointes à l'observation de la manière dont sont
répartis les peuples de langue indo-européenne et à la donnée bien établie
que les invasions de peuples de langue indo-européenne qu'on peut obser-
ver, celles des Gaulois ou des Germains par exemple, ont eu lieu dans
la direction du Nord au Sud, et non inversement, donnent lieu de croire
que les populations qui parlaient l'indo-européen commun occupaient un
domaine situé dans une région plutôt septentrionale, soit en Europe, soife
DATE DE L INDO-EUROPEE?i 9>
à la limile de l'Europe et de l'Asie. Aucune donnée connue ne contredit
cette localisation, très vague, et peut-être pourtant encore trop précise.
Quant à la date où se parlait l'indo-européen commun, on n'est pas plus
fixé.
On n'a pas de traces de peuples de langue indo-européenne dans des
textes historiques avant le xiv'' siècle, où l'on rencontre en Asie Mineure
des noms de dieux indo-iraniens. On a souvent attribué au Rig-Véda une
date très haute; mais en fait l'écriture est peu ancienne dans l'Inde; et,
comme il n'est guère croyable qu'un texte étendu se soit conservé orale-
ment sans subir de graves altérations de langue durant de longs siècles, il
faut bien reconnaître c|ue, dans leur forme linguistique au moins, les plus
anciens textes védiques sont tout au plus aussi anciens que les textes homé-
riques. Le plus ancien des textes indo-européens de quelque étendue auquel
on peut attribuer une date certaine, ce sont les inscriptions du roi Darius
en Perse ; or, Darius a régné de 5i2 à 486 av. J.-C.
Sans doute il a fallu de longs siècles pour réaliser les changements
profonds qui se sont produits dans chacune des langues indo-européennes-
avant le moment où elle a été fixée par écrit ; mais un espace de mille à
quinze cents ans est beaucoup plus que suffisant pour que ces transfor-
mations aient pu s'accomplir : il suffit de voir combien le latin a changé
sur le sol français entre le v- siècle ap. J.-C. et l'époque actuelle ; car le
français n'est que du latin modifié. En fixant l'époque de communauté
indo-européenne à la fin du troisième ou au commencement du second mil-
lénaire av. J.-C, on ne dépasse donc pas les vraisemblances. Or, on sait
que, au moment où les dialectes se sont séparés les uns des autres, les
populations de langue indo-européenne connaissaient le bronze ou le
cuivre : le sanskrit a ayah, l'Avesta ayô, le gotique ais, le vieux haut alle-
mand èr, le vieil islandais eir, et le latin aes. Ces mêmes populations
paraissent aussi avoir connu l'or et peut-être l'argent. La langue indo-euro-
péenne est celle d'une civilisation où les métaux jouaient déjà un rôle. A en
juger par ce que l'on peut constater dans d'autres régions, où la civilisa-
tion a sans doute été plus avancée qu'elle ne l'a été dans les régions cen-
trales et septentrionales de l'Europe et de l'Asie, cet état de civilisation ne
peut guère être reporté beaucoup plus tôt que la fin du troisième millénaire
av. J.-C.
Sans attribuer à ces hypothèses inconsistantes plus de valeur qu'elles
n'en ont, on voit que la période indo-européenne, si elle est préhistorique,
n'est pas pour cela très ancienne, et que la grammaire comparée des
langues indo-européennes ne fait pas remonter, tant s'en faut, à une anti-
quité aussi reculée que l'archéologie préhistorique, avec ses périodes néo-
lithique et paléolithique. Les populations de langue indo-européenne
méritaient l'épithète de « barbares », à peu près comme l'ont méritée plus
3 0 ORIGINES INDO-EUROPEENNES
tard les envahisseurs de langue celtique ou de langue germanique. Mais
leur civilisation était en somme avancée.
De ce qu'étaient ces populations de langue indo-européenne, on ne sait
rien. Mais il faut supposer qu'elles étaient bien douées pour l'action,
capables de faire des conquêtes et de les administrer, supérieures à beau-
coup d'autres. Car, au moment, très tardif, où l'écriture pénètre en Europe
et où il commence d'y avoir une histoire européenne, on constate que, à
■ peu d'exceptions près dont la principale est l'étrusque, toutes les popula-
tions dominantes de l'Europe et celles d'une partie notable de l'Asie se
servent d'idiomes indo-européens.
Le peuple hellénique, pour lui donner le nom sous lequel il est mainte-
nant connu, a été l'un de ces peuples conquérants qui ont introduit sur
de nouveaux territoires l'un des parlers indo-européens.
Quels qu'aient été leurs rapports de voisinage avec les éléments de popu-
lation qui ont porté ailleurs les dialectes italiques, et notamment le latin,
les groupes qui ont été les porteurs de la langue appelée à devenir le grec
se sont alors séparés du groupe italo-celtique. Il n'y a eu à aucun moment
un peuple « italo-grec », car il n'y a pas d'innovation systématique propre
au grec et au latin seuls, comme il y a des innovations propres au groupe
du celtique, du latin et de l'osco-ombrien. On n'a donc pas le droit
d'enseigner la grammaire comparée du grec et du latin, comme on le fait,
ou plutôt comme on croit le faire, trop souvent en France. Il peut être
commode d'enseigner à la fois et d'une manière parallèle la « grammaire
comparée du grec » et la « grammaire comparée du latin » : le regretté
V. Henry a publié sur ce sujet un livre qui a eu un succès mérité. Mais
il est puéril de croire qu'il existe une « grammaire comparée du grec et
du latin ». Le latin a subi une certaine influence du grec, influence du
reste médiocre, sauf en ce qui concerne le vocabulaire ; et la littérature
latine est, dans une large mesure, une continuation de la littérature
grecque. Mais il n'en résulte pour la grammaire comparée aucune consé-
quence.
La séparation entre le grec et le latin, ou plutôt entre les dialectes qui
devaient devenir un jour le grec et le latin, a même été si profonde que le
vocabulaire latin ou, d'une manière plus générale, le vocabulaire italique,
c'est-à-dire latin et osco-ombrien, a en commun avec le celtique, le ger-
manique, le baltique et le slave beaucoup de mots qui ne se retrouvent
pas en grec. Par exemple, l'idée de « semer » est exprimée en grec par
a-KziçiU) ; au contraire le latin a sero, seul, sèmen, tout comme l'irlandais a sil
et le gallois hâd « semence », le §où.c[n& s ai an « semer » et le vieux haut
allemand sà)}io « semence », le lituanien sèti et le vieux slave sèti « semer ».
On ne retrouve pas en grec l'équivalent de latin grânum, irlandais grân,
gallois graivn, gotique kaurn (allemand korn), vieux slave :^rûno pour dési-
VOCABULAIRE DU NORD-OUEST II
gner le « grain » . Les mots latins far, farina trouvent leurs correspon-
dants en ombrien : farsio valant farrea ; en germanique : vieil islandais
barr « céréales » et gotique hari:{mis « d'orge » , en slave : serbe bràsno
« farine », mais non en grec. Le nom de la malifcra Ahella de Campanie
s'explique par le nom de la « pomme », en irlandais aball, en vieux haut
allemand apful, en lituanien obàlas, en vieux slave ablûko ; le grec n'expli-
querait rien. Les exemples de ce genre sont très nombreux. Ces mots du
vocabulaire de l'Ouest et du Nord que le grec ne possède pas ne se retrouvent
pas non plus en arménien ni en indo-iranien. Il y a donc eu toute une
zone de vocabulaire indo-européen — servant d'organe à une civilisation
une en gros — dont ont fait partie les futurs dialectes italique, celtique,
germanique, baltique et slave, mais dont étaient séparés les futurs dia-
lectes grec, arménien et indo-iranien.
Le grand groupe des parlers présentant en commun certains éléments
de vocabulaire qui s'étend de l'italo-celtique jusqu'au slave n'a sans doute
jamais perdu tout à fait le contact avec la mer pour laquelle il a tout
entier un même nom : latin marc, irlandais rmiir, breton mor, gotique
7narei (allemand meer)^ lit. mares, vieux slave jiiorje. Ce mot est inconnu
au grec, soit que, dès l'époque indo-européenne, les individus dont le par-
ler devait devenir le grec ne l'aient pas employé, soit que les populations
qui ont transporté le grec l'aient perdu au cours de leurs migrations en tra-
versant l'Europe centrale, loin de toute mer. Et ainsi le grec, qui pen-
dant un temps n'a sans doute eu aucun nom de la « mer », a été amené
à désigner la mer par des noms tout nouveaux : on l'a appelée « l'élément
salé », aXç, au féminin, en regard du nom masculin du sel, aXç ; ce nom du
sel est indo-européen et se retrouve dans toutes les langues, même en
« tokharien » ; seul, l'indo-iranien l'a perdu, ou, ce qui est moins pro-
bable, ne l'a jamais possédé ; mais nulle part le nom du « sel » ne désigne
la « mer » ; il y a ici une innovation particulière au grec et oii se marque
le besoin qu'on a éprouvé de nommer une chose inconnue. Du reste, le
grec a d'autres noms de la « mer », et tout aussi nouveaux : izô-^noq, qui
signifie sans doute « chemin » — c'est un parent du latin pons et du
sanskrit pânthâh « chemin » — et qui atteste une conception nouvelle
chez un peuple jusque-là exclusivement terrien ; izéX-j.yoq, dont l'étymologie
n'est pas connue d'une manière sûre, mais qui rappelle le latin plànus et
qui paraît, comme le latin aeqiwr, désigner la vaste surface plane de la
mer, et 6âXa-c-x dont l'origine est tout à fait obscure. La « mer » n'a pas en
grec de nom ancien, et il n'y a du reste pas d'autre nom indo-européen
de la a mer » que le groupe indiqué ci-dessus de latin mare, etc.
Sur ce qui s'est passé entre l'époque indo-européenne et l'époque histo-
rique du grec, on ne saurait rien dire. Les deux seuls points fixes auxquels
on puisse s'attacher sont, d'une part, l'indo-européen commun, tel que la
12 ORIGINES INDO-EUROPEENNES
comparaison de toutes les langues indo-européennes amène à le conce-
voir, et, d'autre part, le grec commun préhistorique, tel que la compa-
raison de toutes les données des textes grecs de toutes sortes et de toutes
régions permet de le déterminer (on entendra ici par grec commun la langue
sensiblement une sur laquelle reposent tous les dialectes grecs anciens ; il
ne faut pas confondre ce « grec commun » avec la -/.cTr, postérieure).
L'un et l'autre ont le caractère de pures abstractions, puisqu'on n'a de
données positives sur aucun des deux. Mais ce sont des notions précises
avec lesquelles on peut opérer.
Sur la période intermédiaire entre l'indo-européen et le grec commun,
on peut faire des hypothèses de caractère linguistique ; on peut essayer
d'entrevoir comment s'est opéré le passage de Tun des états à l'autre, en
quoi ont consisté les innovations et comment elles s'expliquent ; on y
réussit en partie. Beaucoup de choses s'expliquent aisément. La gram-
maire comparée triomphe dans l'interprétation des formes anomales et des
formes «fortes», c'est-à-dire des survivances de l'époque indo-euro-
péenne, dont on rend compte en montrant que, si elles ne s'expliquent
pas par des règles du grec, elles trouvent leur raison d'être dans des
règles de l'indo-européen. En revanche, les formes régulières nouvellement
créées entre l'époque indo-européenne et l'époque grecque commune,
c'est-à-dire durant le temps pour lequel toutes données manquent,
demeurent en grande partie obscures ; sur l'origine de formes comme
l'aoriste passif en -8-/;v, on ne peut faire que des hypothèses en l'air, et qui,
même si elles sont correctes, échappent à la vérification. On s'acharne
souvent à expliquer les nouveautés grammaticales ; on oublie trop que les
méthodes de la grammaire comparée se prêtent mal à fournir ce genre
d'explication. La comparaison rend compte du fait que telle forme comme
sljxi est ancienne et de la façon dont telle vieille forme a évolué; mais elle
ne fournit rien sur ce qui n'existait pas à l'époque indo-européenne et
qui, s'étant développé durant une période sur laquelle on ne sait rien, ne
peut qu'être deviné au petit bonheur. L'ingéniosité qu'on a employée à
expliquer les nouvelles formations préhistoriques du grec comme des
autres langues indo-européennes a été bien des fois dépensée d'une
manière assez inutile.
Encore peut-on se faire quelque idée des procès linguistiques par
lesquels l'indo-européen a pris l'aspect qu'il a en grec commun. Mais la
façon dont la langue s'est transmise est indéterminable.
On ne doit pas en effet s'imaginer que la langue s'est transformée en se
modifiant simplement de génération en génération, chaque enfant repro-
duisant avec un certain nombre d'innovations la langue de ses parents.
Tous les parlers grecs connus reposent sur une langue commune, déjà
très différente de l'indo-européen, à savoir le grec commun, dont ils sont
LE GREC COMMUN l3
tous des transformations diverses. Ce grec commun ne pouvait être qu'une
îangue particulière généralisée. De même que l'indo-européen suppose
une nation ayant une certaine unité, de même le grec commun suppose
qu'il a existé, en un temps antérieur aux plus anciennes données histo-
riques sur les Grecs, une nation hellénique ayant une unité sensible et
s'étant donné par suite une langue une.
Comme le développement autonome des parlers conduit seulement à
des dialectes et à des parlers locaux de plus en plus divergents, cette
langue grecque commune résulte de l'extension d'un parler dominant à
des groupes ayant eu antérieurement des parlers divers et peut-être des
langues différentes. Toute langue commune est le résultat de l'extension
d'une langue dominante au delà de ses limites premières.
En s'étendant, la langue dominante risque de subir de grands change-
ments, et surtout l'extension, en changeant les conditions de développe-
ment de la langue, prépare de grands changements ultérieurs. Jamais les
langues ne changent plus qu'au moment où elles deviennent a impériales » ;
la langue perse par exemple est, de toutes les langues indo-européennes,
celle qui présente le plus tôt certains traits de développement moderne ;
c'est que le perse a été une langue de conquérants et celle du premier
grand empire de langue indo-européenne connu dans l'histoire.
On peut donc penser que beaucoup des changements caractéristiques
présentés par le grec datent de la période où le grec est devenu la langue
commune d'une nation importante, capable de faire des conquêtes. Mais
il est impossible de rien avancer de précis, de proposer un seul fait de
détail relatif à cet événement, qui domine tout le développement histo-
rique du grec. Pas plus qu'on ne sait comment s'est constituée l'unité de
cette nation hellénique dont les tribus sont venues les unes après les autres
conquérir la Grèce et coloniser la Méditerranée, on ne sait comment
s'est faite l'unité de leur langue, ni comment et en quelles conditions sont
intervenus les changements qui ont donné à cette langue ses caractères
propres.
Avant la constitution du grec commun sur lequel reposent les dialectes
grecs connus par des textes, il a pu y avoir plusieurs périodes de diffé-
renciation du parler indo-européen appelé à devenir le grec et des consti-
tutions de parlers distincts, périodes suivies d'unifications. Car chaque
langue tend constamment, par son développement naturel, à se briser en
parlers divers, et constamment les sujets parlants réagissent, restituant
des langues communes comprises par des sujets nombreux sur des
domaines étendus. De ces différenciations et de ces unifications antérieures
à l'époque du grec commun, on ne peut rien dire ; tout ce que l'on sait,
c'est qu'il n'a subsisté en aucun endroit connu de restes de parlers proches
parents du grec et qui garderaient trace d'une de ces périodes transi-
l^ ORIGINES INDO-EUROPÉENNES
toires de différenciation. On n'en doit pas conclure que de pareilles diffé-
renciations n'ont pas eu lieu. Mais ceux des parlers différenciés qui ne
deviennent pas des langues communes doivent tôt ou tard s'éliminer,
parce qu'ils ne répondent pas à ce que doit être une langue : le moyen
pour chaque sujet parlant d'être compris et de comprendre autrui sur
toute l'étendue du domaine et dans tout le groupe social où s'exerce son
activité. Seules peuvent subsister à la longue les langues communes.
CHAPITRE II
STRUCTURE DU GREC COMMUN
Les parlers grecs des différentes cités apparaissent assez distincts dès le
moment où on les rencontre ; mais les différences ne portent que sur des
particularités développées à une date récente, précédant de peu l'époque
historique ; tous les parlers grecs connus reposent sur une même langue
commune. Par rapport à l'indo-européen, ils ont un grand nombre
d'innovations identiques, d'oii est résultée une transformation profonde
de la structure indo-européenne, La comparaison des parlers permet,
sinon de restituer, du moins de déterminer avec précision les traits essen-
tiels de ce «grec commun » (v, p. 12) dont les « dialectes » sont des
différenciations postérieures. Ces traits sont ceux par lesquels le grec, en
son ensemble, s'oppose à l'ensemble des autres langues indo-européennes.
Les Grecs n'ont pas eu, comme les Hindous, des phonéticiens subtils
pour analyser minutieusement leur prononciation et pour en laisser des
descriptions exactes. On ne connaît guère du système phonétique du grec
que ce qu'indiquent la graphie et les variations de la graphie, puis, pour
tme période postérieure, des transcriptions en diverses langues, surtout en
latin. L'emploi fait des mots dans les vers ajoute quelques données impor-
tantes, mais seulement sur un petit nombre de points. On n'a donc sur la
prononciation du grec ancien que des notions grossières, et auxquelles il
est souvent malaisé d'attribuer des dates et des localisations précises. Mais,
pour autant que les données de fait permettent de l'entrevoir, le système
phonétique du grec offre, d'une part, des conservations remarquables, et,
d'autre part, des innovations radicales.
Le grec commun présente les voyelles indo-européennes à peu près
telles que la comparaison de toutes les langues de la famille permet de les
supposer ; la seule langue qui, à la date où on la connaît par des textes,
présente les voyelles indo-européennes au même degré de conservation est
l6 STRUCTURE DU GREC COMMUN
Vosque. L'indo-européen possédait trois voyelles proprement dites : a, e, o,
chacune avec la quantité brève et la quantité longue : on retrouve en grec
a, £, 0 et à, '(], lù.
L'accent de l'indo-européen était un accent de hauteur ; la voyelle
tonique était caractérisée, non par un renforcement de la voix, comme en
allemand ou en anglais, mais par une élévation ; un accent de ce genre
s'observe encore nettement dans plusieurs langues de l'Europe, notam-
ment en lituanien et en serbe ; des langues du Soudan, celle du Dahomey
par exemple, en donnent une idée plus nette encore. Le « ton » grec
ancien consistait en une élévation de la voix ; la voyelle « tonique » était
une voyelle plus aiguë que les voyelles atones ; l'intervalle est donné par
Denys d'Halicarnasse comme étant d'une quinte. Un niusicien soigneux
était amené à tenir compte du « ton » des textes qu'il mettait en musique,
de même que l'on s'efforce aujourd'hui de faire concorder les temps forts
du rythme musical avec l'accent d'un mot français pu surtout allemand ;
on a constaté que, dans l'hymne découvert à Delphes, le compositeur s'est
astreint à ne pas placer sur la syllabe tonique d'un mot une note moins
haute que celles sur lesquelles sont chantées les syllabes atones du même mot.
Un accent de cette sorte ne se prête pas à fournir un rythme. Et, en
effet, le rythme du grec n'est pas un rythme d'accent ; le « ton » ne joue
aucun rôle dans la métrique du grec ; durant toute la période classique et
jusque bien après le commencement de l'ère chrétienne, les poètes n'ont
jamais ni tenté ni évité de faire concorder les temps forts de leurs vers avec
un « ton ». Le rythme du grec ancien est, comme celui du sanskrit, pure-
ment quantitatif et résulte de l'alternance de syllabes longues et de syl-
labes brèves, sans considération de l'accent. En grec ancien comme en
sanskrit, une syllabe brève est une syllabe dont la voyelle est brève et
n'est suivie d'aucun groupe de consonnes : les trois syllabes de oipi-t
sont brèves ; une syllabe longue est une syllabe dont l'élément vocalique
est une voyelle longue, comme la seconde de <sip-q-t, ou une diphtongue,
comme la seconde de oipo'.xe, ou une syllabe qui présente un groupe de
consonnes après la voyelle, comme la seconde de çipe^Oe. Le rythme d'un
vers grec ancien repose uniquement sur l'alternance des syllabes brèves et
longues ainsi définies ; et, quand les anciens décrivent des rythmes, de
prose ou de vers, ils le font toujours en termes de quantité, jamais en
termes d'accent.
A ces trois points de vue, le grec commun continue sans aucun change-
ment appréciable l'état indo-européen ; et c'est la concordance du grec
avec des restes de l'état ancien qu'on observe par ailleurs qui permet de
déterminer cet état indo-européen.
A d'autres égards au contraire, le grec présente des innovations qui ont
transformé l'aspect de la langue.
INNOVATIONS DU GREC COMMUN l'J
Le système des occlusives est devenu simple, mais pauvre. Le grec ne
possède que trois séries d'occlusives : labiales, dentales, gutturales, cha-
cune avec trois types : sourde, sourde aspirée, sonore, soit :
-c 6 â
X X Y
Sans doute, le point où étaient articulées les gutturales variait un peu
suivant la voyelle qui suit ; et certains alphabets archaïques distinguent le
X de x£ ou XI du q de qz ou de qj (avec j prononcé eu dans les parlers qui
ont cette graphie). Mais c'est une simple nuance, liée à la voyelle sui-
vante, et qui n'avait sans doute pas plus d'importance que la distinction
du k de quête et du k de corbeau en français. Or, l'indo-européen avait
connu au moins deux séries de gutturales, dont l'une a subsisté en grec
sous la forme ■/., -^ -/, et dont l'autre a fourni, suivantles cas, des labiales,
7;, ç, [i, des dentales, t, 6, 0, ou des gutturales x, -/, v ; ainsi l'on a xe
en regard du sanskrit ca « et » et du latin que, et ïr.ynx. en regard du
latin seqiioniur. D'autre part l'indo-européen distinguait deux séries d'as-
pirées, l'une sonore, qui était la plus importante, et l'autre sourde : le
grec a tout confondu dans son unique type de sourdes aspirées: y, 0, -/.
On sait que 9, 8, 7 étaient en grec commun des occlusives aspirées, sans
doute pareilles à p, t, k des Allemands du Sud, et non des spirantes
telles que/, th (anglais), ch (allemand), comme elles le sont aujourd'hui
en grec.
La sifflante 5 n'a subsisté en principe qu'avant et après une occlusive,
ou à la fin des mots : on a donc h-i, comme âsti en sanskrit, est en latin,
ist en gotique, et le nom de nombre s'; comme sex en latin. Mais c'est par
/; que le grec répond à une s initiale du sanskrit ou du latin, et l'on a
£TCo;j.a'. en regard du sanskrit j-^cg «je suis », du latin sequor, de l'irlandais
sechur, du lituanien sekù. Entre deux voyelles, Vh issue de s s'est amuie,
et Homère a encore le génitif ^hnoq, qui est représenté en ionien-attique
par vévc'jç, en regard du sdin^krii jànas ah « de la race » et du latin generis
(ce dernier avec r issu de s entre voyelles) ; Vh se manifeste par une action
incidente en certains cas : de *eîisô « je brûle », qui est en latin ûrô et en
sanskrit ôsâmi l'attique a fait sjo) ; en réalité *eiisô est devenu *euhû, d'où
*heuhô par assimilation, et de là heuô, que l'on note ordinairement eijw.
L'indo-européen avait des éléments phonétiques qui servaient de con-
sonnes, de voyelles ou de seconds éléments de diphtongues, suivant les cas ;
on avait par exemple ^éimi « je vais », qui est représenté par z'.\j.\ en grec,
émi en sanskrit, eimi en lituanien ; *i7nes « nous allons » représenté par imàh
en sanskrit et par r;;.£; en grec dorien; *yonts « allant» représenté en sanskrit
par yân (tandis que le grec a lûv, avec le même >. que dans î'ixeç pour une
A. Meillet. 2
STRUCTURE DU GREC COMMUN
raison qu'on va voir). Le jeu des trois formes de^ s'est mal conservé. Et, en
particulier, la forme consonantique y a été entièrement éliminée ; comme
elle occupait dans la langue une grande place, l'aspect phonétique d'une
foule de mots en a été tout changé. Au latin iecur, au sanskrit yàkrt
« foie », à yàkar? de l'Avesta, le grec répond par r^-irap, et au latin iugum,
gotique /w^ (allemand y oc/;), sanskrit jyz/^a?», par i^uY^''- Entre deux voyelles
à l'intérieur d'un mot, le ^ a disparu, on ne sait par quel intermédiaire :
à trdyah « trois » du sanskrit, trije du vieux slave, le grec répond par
Tp££ç de Gortyne, et ce xpesç s'est contracté en xpeTç en ionien-attique, en
Tp-r]ç dans le dorien de ïhéra ; la forme vocahque / du y apparaît dans
l'accusatif du même mot, qui était xpivç en Crète, et qui se conserve légè-
rement altéré sous la forme xpTç en ionien ; plus clairement encore on a
Tpt- dans des composés comme xpi-xojc, et de même tri-pes en latin, tri-
pad- « à trois pieds » en sanskrit. Les rapports entre les personnes de la
flexion d'un même verbe ou entre mots d'un même groupe en ont été sou-
vent obscurcis. Il y avait par exemple un parfait *lzoFoyyi « je crains » :
ZioFi\j.t') « nous craignons », et un substantif * o/'ejyoç « crainte »; aussi
longtemps que y subsistait, le rapport de ces trois formes était aisément
saisissable ; mais y s'est amui ; * oFzyoq s'est réduit à S/"éo;, Ssoç, et
*ozc,Fzyx à *otoFzy., qui figure encore chez Homère, sous la notation oeîSw,
mais avec un w non susceptible de former le temps fort d'un vers, et qui
en réalité était encore -ca au moment où s'est constitué le fond de la
langue homérique ; on ne savait plus comprendre le groupe de csioio,
Se'2'.[j.£v, Secç, tel qu'il est noté dans le texte homérique traditionnel ; au
lieu de ceBw, on a été amené à dire os'Stx, qui fournit une flexion régulière
Sciotaç, S£'3t£ chez Homère. — Les groupes où y figurait après une con-
sonne ont subi des altérations diverses, variables en partie suivant les dia-
lectes, et qui constituent l'une des plus grandes complications de la phoné-
tique historique du grec ancien ; par exemple * \).z^yj. (en regard de \xbçizz)
a abouti à [j.oïpa, *cpxvj'o[xxi(en regard du futur çavû) à <paivojj.a'.,*â!/}W (iden-
tique au latin alius) à àXXcç, * musya (à rapprocher du latin musca) à fj/jïa,
le génitif "^ tôsyo (identique au sanskrit tâsya « de celui-ci ») à homérique
ToTc ou*T£:o, ToD suivant les cas, ^'^rpax.yw (à côté du futur Tzpaçw) à Tupaaaoj,.
*7:zvrya (féminin de Ttaç, zavxoç) à xavaa conservé en thessalien et en Cre-
tois, d'où est sorti par une altération nouvelle xaca en ionien-attique,
*yrx\zT.ycd (à côté de yjx. aztzoç) à yxKirabi, * pedyos à -.eî^ôç (à côté de x;û;,
TuoBcç), et ainsi de suite. Alors le rapport entre les mots d'un même groupe
devient souvent obscur : on ne voit plus du premier coup que al^o\j.x'. est
un verbe de même famille que l'adjectif àyvô; : Ç représente ici *-^_)'-, et la
forme initiale était *oiyyoiJ.œ.. Le grec a si bien aboli le y consonne qu'il n'en
offre plus aucun exemple à l'époque historique ; quand on a constitué
l'alphabet grec, le yod de l'alphabet sémitique n'y a pas pris place comme
INNOVATIONS PHONETIQUES DU GREC ig
consonne, mais comme voyelle, et a servi à noter la forme vocalique de
yod, à savoir i, grec t. Sans doute l'alphabet cypriote a des groupes syl-
labiques à y initial ; mais ces groupes résultent tous de développements
secondaires ; par exemple un accusatif tel que ÙTeXéx, devenu àx£>aa_,
comme dans beaucoup de parlers grecs, est noté a-te-li-ja. Pas plus à Gypre
que dans le reste delà Grèce, on n'a unjy indo-européen conservé sur sol "
hellénique. Il y a eu un temps — et sans doute un temps assez long —
où le grec tout entier a ignoré la consonne j; et c'est l'un des caractères
les plus remarquables du grec commun. On connaît des langues où le y
ancien a été altéré dans tel ou tel cas ; le latin par exemple a perdu y inter-
vocalique, et le nominatif du nom de nombre « trois » y est très, repré-
sentant W\\c\QXv*treyes, tout comme en grec; mais il n'y a guère de
langue indo-européenne d'où le y ait été radicalement éliminé, dès une
date ancienne, comme il l'a été du grec commun, et où \q y n'ait été réin-
troduit que tard et dans une faible mesure.
L'histoire de u et de w est, au début, parallèle à celle de { et y ; « est la
forme vocalique de w, et w la forme consonanlique de u. On a par exemple
en sanskrit çrutàh « célèbre » et çràvah « gloire ». Mais, à la différence
de }'_, le w s'est conservé en grec commun, et il se prononçait encore au
début de l'époque historique dans une grande partie des parlers grecs ;
c'est ce que l'on appelle le digamma, F \ on avait ainsi yXiFoq en face de
vXuTo;. L'amuissement de f est, dans la plupart des parlers, un phéno-
mène historique ; et, seul de tous les groupes dialectaux, l'ionien-attique
a perdu F avant l'époque des premiers textes.
Un jeu analogue de r, l, n, m, consonnes ou seconds éléments de diph-
tongues, avec r, l, n, m voyelles existait en indo-européen, et le sanskrit
oppose par exemple bhrlàh « porté » à bhârati « il porte » : le même élé-
ment phonétique r joue dans ces deux mots des rôles différents : ce-
lui d'une consonne dans bhârati, celui d'une voyelle dans bhrtdh. En
grec, r et / voyelles sont représentées par ap (ou pa), aX (ou )a), n et m
voyelles simplement par y.. En regard de àvvîp et de àvÉpeç (chez Homère
par exemple), on a un datif pluriel àvopâa',, où le § résulte d'un dévelop-
pement secondaire entre v et p ; le sanskrit a de même un nominatif plu-
riel nàrah « hommes » et un locatif pluriel nrsû « parmi les hommes ».
A côté du présent ctsaXw se trouve un parfait médio-passif isTaX-a:, et à
côté de xAî'tïxo) un aoriste passif £y.Aa7:Y;v. L'adjectif en --s; qui répond à
T£(v(o, futur T£vu), est -aiô^, reposant sur *ti}tôs et identique au fond au
latin tentus ; dans l'aoriste homérique £XTa[j,£v « nous avons tué » en face
de y.T£(va), futur xt£vô), l'a est une ancienne n voyelle. L'a de à-TcAouç,
a--a; repose sur m voyelle ; le premier terme à- de ces composés est iden-
tique au premier terme du latin sim-pîex et apparenté à b\j.i;, dont le
correspondant est samâh « le même » en sanskrit et samr en ancien
20 , ' STRUCTURE DU GREC COMMUN
islandais, et à h « un » (représentant un ancien *sem, comme le montre
le féminin correspondant p.(a, ancien *s?niyd). De ces innovations, il
résulte que le grec a une proportion d'à brels plus grande que celle qui
existait en indo-européen.
On obtient ainsi en grec commun un système vocalique simple :
Chaque voyelle a une forme longue, soit :
à
TJ 0)
ï Û
En se combinant avec i et u, les voyelles proprement dites fournissent
des diphtongues : a»., au, âi, au, et, eu, y;'., r/j, ot, eu, toi, tou. Les diph-
tongues à premier élément long n'ont d'ailleurs subsisté qu'en fin de mot :
celles qu'on rencontre ailleurs — et elles ne sont pas nombreuses — pro-
viennent de contractions plus ou moins récentes ; en fait, on ne trouve
guère d'autres diphtongues à premier élément long que des diphtongues
en t, dans Xuv.wi, y.'.ai, 9ipr,t par exemple. Une diphtongue constituée par
deux voyelles très fermées, anciennes sonantes, comme ut, résulte tou-
jours d'une innovation grecque, ainsi dans p/jïa qui repose sur un ancien
* musya .
La fin de mot présente quelques particularités. Elle n'admet pas d'occlu-
sive finale en grec commun; à l'imparfait sanskrit àbharat « il portait »,
le grec répond par une forme dépourvue de consonne finale, è^epe, et le
vocatif de (/')âva;, (/F)avay.Tcç, qui devrait être *(/")avaxT, est simplement
(F)x>x chez Homère. Le grec n'admet pas non plus le [x final du mot ;
là où le sanskrit a yugâtn et le latin iiigum, le grec a vuyov ; et un ancien
*sem « un » est représenté en grec par h ; le v de yOwv est aussi un ancien
7n, conservé du reste à l'intérieur du mot dans l'adverbe de même famille
^ai^at ; le sanskrit a ksam- et le latin humus pour désigner la « terre » ;
le V de y6ov5ç est donc dû à l'influence de la forme du nominatif. A ceci
près les éléments finaux des mots se sont exactement conservés.
La place du ton a été limitée par rapport à la fin du mot. Tandis que,
en indo-européen, le ton peut occuper n'importe quelle place et en fait se
trouve souvent à l'initiale du mot — quels que soient le nombre et la
durée des syllabes suivantes — tandis que par exemple le sanskrit a un
participe moyen bhâramànah « portant », féminin bhàramânà, génitif sin-
gulier masculin hhàramânasya, etc. où le ton est sur la quatrième ou la
cinquième syllabe en arrière de la fin de mot, le grec n'admet pas que le
INNOVATIONS PHONETIQUES DU GREC 21
ton soit plus loin que la troisième syllabe à partir de la fin du mot, ou la
seconde si la syllabe finale comporte une longue ou, dans certaines condi-
tions, une diphtongue : le grec a donc seulement s£p6;j.evoç, çspéy.evc. et
çepoixévwi, çîpO[;.£vwv.
Le système phonétique que le grec commun s'est ainsi constitué était
bien équilibré et susceptible de durer. Sa stabilité a été surtout assurée
par le fait que les occlusives intervocaliques n'y étaient presque pas sujettes
à être aflaiblies. Les langues où les consonnes intervocaliques tendent à
s'altérer et à disparaître et les finales à s'abréger et à s'éliminer voient
leurs mots changer d'aspect d'une manière profonde ; c'est parce que le
t intervocalique s'est amui qu'un mot comme le latin niâtûrum est
devenu méconnaissable sous la forme mûr qu'il a prise en français. Con-
servant leur squelette consonantique et n'abrégeant pas la syllabe finale,
les mots grecs ont gardé tout l'aspect des mots indo-européens qu'ils
représentent : un nominatif pluriel comme r.x-épiq reste superposable
exactement à la forme qui lui correspond en sanskrit : piiârah « pères », et
ainsi dans tous les cas. Le mot grec conserve en principe le même nombre
de syllabes, le même rythme que le mot indo-européen dont il est la con-
tinuation.
Toutefois le système avait ses points faibles. L'amuissement de Vs inter-
vocalique devenue h, de y intervocalique, et, à partir du début de l'époque
historique, de / intervocalique a entraîné la rencontre d'un grand nombre
de voyelles. Or, des voyelles en hiatus continuent malaisément à former
deux svllabes distinctes. Elles le peuvent en une certaine mesure quand il
s'agit de mots brefs qu'une fusion de deux voyelles défigurerait tout à
fait : vÉ:; par exemple a pu conserver son e et son o en deux syllabes dis-
tinctes alors même que le F qui les séparait avait disparu depuis long-
temps ; l'aspect du mot ne s'est donc pas trop éloigné de celui qui est
conservé dans le sanskrit nâvah « nouveau » ou dans le latin noiios (noiius
à l'époque impériale). Mais, en règle générale, les voyelles en hiatus
tendent à se rapprocher et à ne plus constituer de syllabes distinctes ; il
résulte de là ou des diphtongues ou des voyelles longues. Dans un com-
posé, l'attique contracte par exemple en cj l'e et l'o de vso; et fait vou-
[j,r(V'!a « nouvelle lune ». Le grec est donc tout plein de contractions. Ces
contractions sont du reste postérieures à l'époque du grec commun, et
la forme en varie d'un parler à l'autre : en regard du sanskrit tràyah,
on a vu que le crétois a encore Tp££ç, et de ce Tpc£ç, l'ionien-attique a fait
TpeT;, et divers parlers doriens et éoliens Tp-?;;. Ces contractions ont donné
aux mots grecs un aspect qui les différencie beaucoup des mots correspon-
dants des autres langues : la structure du nominatif-accusatif y^voç est
pareille à celle du latin gcniis ou du sanskrit jànah « race » ; mais celle
du génitif y^vou,- est tout autre que celle du latin generis et du sanskrit
2 2 STRUCTURE DU GREC COMMUN
jânasah; celle du datif-locatif ylvs-. diffère beaucoup de celle du locatif
sanskrit y^«(75/ ou du locatif-ablatif-instrumental latin génère. Si l'on n'avait
pas le vocatif •kc'.O s t, on ne se douterait même pas qu'il y ait jamais eu un
y dans l'accusatif tteiOw (accentué d'après le nominatif ttsiOw), ou le génitif
r.ziOooc, le datif zstOoT. Les rencontres innombrables de voyelles que le grec a
dues à la chute grecque commune de j- et de ^ entre voyelles, puis à la chute
postérieure, mais encore assez ancienne, préhistorique en ionien-attique,
de F dans les mêmes conditions, ont par suite causé des innovations qui
ont changé profondément l'aspect des mots. Les hiatus subsistent encore
en grand nombre à date historique ; la langue homérique en est pleine ;
l'ionien en a beaucoup, au moins dans la graphie ; l'attique, au contraire,
n'en a presque pas gardé. Partout il y a eu des contractions ou des altéra-
tions de voyelles en contact ; par exemple, l'ancien nominatif-accusatif
pluriel de Fé-oq « année » est la forme à hiatus (/^)iTsx chez Homère, .mais
Fe-Ti à Héraclée, ïrq en attique, et, d'autre part, Fe-iy. en béotien, en Cre-
tois, etc., Fev.ja à Gypre. Sans les contractions, les mots grecs auraient
encore un aspect très archaïque et différeraient bien moins de parler à
parler qu'ils ne font.
Sur deux autres points, des innovations ont tendu à se produire de bonne
heure.
Les diphtongues anciennes subsistent encore toutes en grec commun.
Mais d'une manière générale, les diphtongues ont été dans la phonétique
indo-européenne un élément instable ; elles se sont simplifiées plus ou
moins ; et le lituanien est la seule langue indo-européenne actuellement
vivante qui donne une idée, sinon complète, du moins encore assez nette
de ce qu'ont été les diphtongues indo-européennes. Les diphtongues ont
tendu à se simplifier en grec comme ailleurs et ont fini par se réduire
toutes à des voyelles simples. Le phénomène s'est produit plus ou moins
tôt suivant les circonstances phonétiques et suivant les parlers : et et o'j se
simplifient en é^ et o longs fermés, puis en i et m, plus tôt que ai en ae et
de là en e, ou que au qui a donné a-\-v en grec moderne ; le béotien a
simplifié les dijthtongues plus tôt que l'attique par exemple ; mais il ne
subsiste aujourd'hui, et dès les premiers siècles ap. J.-C, il ne subsistait
plus en grec aucune des diphtongues indo-européennes. En même temps,
certaines voyelles tendaient à changer de timbre, les voyelles longues se
ferment souvent, et r^ pur exemple a passé à e fermé puis à c.
D'autre part, le système des occlusives a fléchi. Il semble que les con-
sonnes du grec commun aient subi une sensible diminution de la force de
l'articulation, diminution qui commande tous les changements ultérieurs.
Les occlusives sourdes non aspirées x, t, •/., qui étaient des fortes, assez
semblables aux occlusives fortes non aspirées p, t, k des langues romanes
ou des langues slaves, sont d'un type très stable et n'ont subi presque
INNOVATIONS PHONÉTIQUES DU GREC 23
aucune altération, au moins au commencement des mots et entre voyelles;
seul, le passage partiel de t à u devant i à l'intérieur du mot (mais non à
l'initiale où l'articulation était relativement forte) avertit à date ancienne
de l'affaiblissement d'articulation subi par les sourdes non aspirées. Mais
les autres occlusives, les sonores ,3, 5, y, et les aspirées ç, â, x, étaient
des douces, donc faiblement articulées ; de cette faiblesse naturelle, qui
venait s'ajouter à l'affaiblissement général des consonnes grecques, il est
résulté de bonne heure une tendance à ne plus réaliser pleinement le
mouvement de fermeture ; et, plus ou moins tôt, mais souvent de très
bonne heure, surtout dans les parlers doriens, les douces sonores [3, S, y
ont tendance à devenir des spirantes sonores, et les douces sourdes aspi-
rées ©, G, 7 des spirantes sourdes. Ce changement, commencé dès avant
l'époque historique dans certains parlers, a abouti entièrement, et dès les
premiers siècles après J.-C, P, o, y et <p, 9, y ^^ ^^^^ P^^^ ^^^ occlusives,
comme en grec commun et encore en attique de l'époque classique, mais
des spirantes, comme en grec moderne.
Quelques autres éléments du système phonétique du grec commun
■étaient aussi instables, surtout les représentants de *-ty-, *-ky-, etc., qui
apparaissent sous des formes variées, telles que -aa, -tt-, etc. Mais, dans
l'ensemble, le système phonétique du grec commun, bien équilibré,
composé d'éléments clairs et bien opposés les uns aux autres, était solide
et durable. Il n'a pas subi de modifications profondes durant toute la
période ancienne du développement de la langue. On peut donc vraiment
parler d'un système phonétique du grec.
Le système des formes grammaticales de l'indo-européen a été plus
modifié en grec commun que le système phonétique. Même les textes
grecs les plus archaïques ne laissent pas entrevoir, comme le font les textes
védiques, ce qu'a été la morphologie indo-européenne. Il y a chez Homère
de nombreuses survivances d'un état ancien, mais à l'état de débris isolés,
et le système grammatical indo-européen y est tout rompu.
Le trait particulier qui caractérise d'une manière presque unique l'indo-
européen et qui s'est fidèlement maintenu dans toutes les anciennes
langues de la famille a naturellement persisté en grec : la fin de mot varie
suivant la catégorie grammaticale à exprimer, et les caractéristiques des
formes grammaticales ne se laissent pas isoler du mot dans un grand
nombre de cas : ainsi, il serait vain de chercher oii est le mot et où sont
les marques de flexion dans des formes comme la i""* personne çépu) ou le
datif singulier Xjy.w.
Le grec ne laisse guère plus que le latin deviner que les formations
nominales et les formations verbales se rattachaient indépendamment à un
élément commun qui ne peut passer ni pour proprement nominal, ni pour
proprement verbal. Sans doute on y observe des mots, les uns noms, les
24 STRUCTURE DU GREC COMMUN
autres verbes, qui ne dépendent pas les uns des autres et qui ont une
même étymologie, ainsi ysvo; et YÎY'^o[^.at, lysvsp.rjv, Ysyova ; mais, si le
linguiste en devine l'unité, les gens qui parlaient la langue n'y voyaient
que des mots distincts, ou tout au plus rattachés les uns aux autres par
un lien lâche ; on n'y reconnaissait plus des ensembles où les principes
de formation étaient sensibles. Au point de vue grec, il y a des noms déri-
vés de verbes et des verbes dérivés de noms ; il n'y a pas des noms et des
verbes groupés autour d'une racine, ce qui était l'état indo-européen.
L'étymologiste reconnaît aisément une même racine indo-européenne — ■
celle du latin memini, reminiscor, moneo, 7?iens, mentio, etc. — dans [ji.£vo;,
MsvTwp, (j.e'iJLCva {]j.i\m\^.e^)) , et dans le groupe de [X£jj.V(r][j.at, ]x'.^.ri](jy.o\),a.<.,
avec les noms verbaux qui s'y rattachent [j.v^[ji,a, iJ.v*/;iJioatjv^, iavyjîxwv, etc. ;
mais, au point de vue hellénique, il y a là quatre mots distincts et dont
la parenté était ou insensible ou très vaguement sentie. Il n'existe plus en
grec une racine *gem-, *gnê-, gnô- « connaître », comme en indo-européen,
mais seulement un verbe yiYvwjxw, lyvcov auquel se rattachent des noms
variés tels que ^(^mTÔq, yvco[ji,y], yv^iJ-wv, y^maiq : un groupe est quelque peu
isolé, celui de Yvwpt[j.oç avec le verbe dérivé YvwpiÇw, et sur y^o)pi^b), on
a fait Yvwptatç, Yvwpiff[;i.a, etc.
De même que les noms et les verbes appartenant à une même racine
étaient en indo-européen indépendants les uns des autres, les thèmes
verbaux appartenant à une même racine, les «temps», existaient aussi
chacun à part et n'étaient liés à chacun des autres par aucune relation
définie de forme. La chose est encore assez sensible dans le verbe homé-
rique où des formations comme Xôituo), eX'.Tïov, XiAonza ou xpÉcpo), sTpatpcv,
TÉxpoça ont chacune une autonomie assez nette. L'autonomie apparaît plus
frappante encore là où il existe deux présents, anciens tous les deux,
comme 7:£Û6oiJ.ai et xuv6âvo[^,at, un aoriste radical sans redoublement
comme £TC'j6î[;,y;v et un aoriste radical à redoublement dont on a l'optatif
TceTTÙOoiTc, un parfait ireuuaiJ.au Aucune des formations ne permet de
prévoir aucune des autres dans: 7:xz-/^iù, TretaoïAxi, £7:a6ov, x£7rov6a ; l'attique
n'est pas ici moins archaïque que la langue homérique. D'une même
racine, celle que l'on retrouve en latin dans fido, fides, foedus, le seul texte
d'Homère offre des formes aussi variées et, en partie, aussi imprévisibles
que : 7r£(GoiJ,at(et TrsîOw), xciaoïxat (et x£faa)), ziG6[a-/3v et, avec redoublement,
x£';riO£Tv, un aoriste et un futur en --/j- Tutô'/^o-aç, xtOriaEtç, et la forme du
futur à redoublement avecv], xExtQôaw, un parfait xéxo-.ôa (avec un plus-
que-parfait dont on a £X£-iQiJ.£v). Mais, dès une date ancienne, ces survi-
vances apparaissent choquantes et tendent à s'éliminer : à Syracuse, sous
l'influence du présent xaay/i), on remplace même xÉxovOa par xéxca^ja qui
se trouve chez Epicharme. Pour l'aoriste factitif correspondant au présent
X£t6(i), Homère offre encore %^%ûîi^) ; mais l'aoriste formé secondairement
INNOVATIONS GRAMMATICALES 25
d'après un type normal, ît^ziqx, se rencontre un nombre de fois égal, et
c'est celui qui seul subsiste en attique ; l'attique a même formé un parfait
factitif ^£::£'.xa, qui n'existait pas en grec commun et que la langue homé-
rique ne connaît pas. D'une manière générale, le grec tend à se constituer
des conjugaisons normales : \}.vm permet de prévoir le futur [j.evw et
l'aoriste è'jjLeiva, <p9sipw, le futur cpôepw et l'aoriste è'^pOsipa, et ainsi de suite;
l'existence d'une forme fréquente comme è'ç6opa n'a pas empêché une
nouvelle formation de sens différent, loOapxa, de se développer, sur
IçOapp.ai. Toutefois les formes « fortes » sont demeurées très nombreu-
ases durant toute l'époque classique, et le système verbal indo-européen
a laissé beaucoup de traces, auxquelles est due pour une large part la
complexité singulière du grec.
A la différence du sanskrit, le grec n'a pas développé de formations de
présents dérivés à valeur spéciale ; mais de la formation en -s- qui a
fourni en sanskrit des désidératifs à redoublement et des futurs il a tiré
des futurs qui sont entrés dans la conjugaison. Les itératifs et causatifs
en -£0), qui répondent aux itératifs et causatifs sanskrits en-aya- ou slaves
en -ï-, c'est-à-dire les types du latin moneo et sopio, ne sont représentés
que par un nombre d'exemples restreint ; et il n'existe pas normalement
un type çopéw à côté de <Dipb). Parfois le grec a plusieurs présents d'une
même racine ; il a par exemple la forme à redoublement [j1\x^/m à côté de
[Aevo) ; mais ces cas sont de pures survivances.
A côté des verbes forts qui ont tendu à la régularité sans y parvenir, il
y avait beaucoup de verbes dérivés, la plupart dérivés de noms. Les verbes
dérivés ne comportaient en indo-européen qu'un seul thème, celui du
présent. Le grec a donné à ces verbes les mêmes thèmes qu'avaient les
anciens verbes radicaux, et à côté des présents on a eu ainsi des futurs,
des aoristes, des parfaits, des aoristes passifs : il y a dès l'époque homé-
rique des conjugaisons normales parce qu'elles sont toutes nouvelles,
comme celle de xi^àm (t^j-w), Tii^-'/^aw, è-ïqj.r^cra, i:zv.[j:r,v.x, èt'.[r/j6Y;v ; oOdo)
(<p'.}v(o), (piX-fjO-O), âsfA'^ja, £ÇiiX-(^OY]V ; ^x'iXzùo), pajiAcJOOJ, èêao-îXs'jtJX, [Scoact-
Xeuxa ; etc. On est allé jusqu'à donner aux verbes dérivés des parfaits à
redoublement ; le redoublement du parfait était une esquisse du redou-
blement de la racine : le as de XiXc.izx est une indication abrégée de la
répétition de la racine de Xeir.M ; il est donc étrange de répéter dans
TSTt'ixyjxa la consonne initiale d'un verbe Tt[j.ao) qui n'est qu'un dérivé de
•u'.jxY) ; aussi le procédé n'a-t-il pas duré à la longue : le parfait s'est éli- .
miné peu à peu, et le grec moderne n'en a que le participe médio-passif,
privé du redoublement qui, en s'adaptant à une forme dénominative,
avait perdu sa signification et sa raison d'être.
Dès l'époque commune, le grec s'est constitué ainsi une conjugaison
régulière à cinq thèmes distincts, mais reliés les uns aux autres: thèmes
2 0 STRUCTURE DU GREC COMMUN
de présent, de futur, d'aoriste actif et moyen, d'aoriste passif et de parfait.
Si tel ou tel des tlièmes vient à manquer, c'est que le sens du verbe ne
s'y prête pas. Même les verbes radicaux tendent à présenter un système
de thèmes réguliers et où, à part la forme du présent qui est imprévisible,
les autres formes sont de type normal, ainsi dès Hjomère, un verbe tel
que y.p'j'KTM, v.pù'hii), ÏY.puày., £-/,pij2;0-/;v, 7.É7.p'j;j.[j.au Le thème verbal sur
lequel on peut faire les dérivés nominaux est commun à tous les thèmes
autres que celui du présent ; c'est en particulier le thème de l'aoriste, qui
est en principe plus léger, moins chargé d'affixes que celui du présent.
En regard du présent Çejyvup.'., qui offre un suffixe -vu-, du reste assez
rare, on a partout le thème C^^Y" aisément reconnaissable dans Çeû^oi,
èTeuïa, i^fjy^.oci, àCeû'/O-^v (l'aoriste passif conserve une forme forte archaïque
èvjvYlv), et c'est sur t^uy- qu'on a fait 'Çz'j-fy.oi, ÇeuHi?, ^t'jyX'i], etc. : le mot
ÇuYcv est au contraire un mot radical ancien, appartenant à la même
racine, mais indépendant du verbe parce qu'il est de date indo-européenne:
il se retrouve en effet en sanskrit dans yugâm «joug», en latin dans
iiiguni, en germanique dans le gotique ////; (ail. joch), etc. Les verbes déri-
vés de noms fournissent à leur tour quantité de dérivés nominaux, qui
sont tirés du thème verbal tel qu'il apparaît à l'aoriste et au parfait. Si
de S?;Xo; on a tiré or^kiiù (oy;Xw), ècïjXwaa, on aura donc lT^.bi\j.y., Sv^Xwjiç,
par exemple.
Dans tous les verbes dérivés, le présent seul est ancien, et c'est en
partant du présent que le reste des formes a été constitué. Le suffixe le
plus ordinaire en indo-européen était de la forme *-)'S-, soit *~yô à la
première personne du singulier de l'actif à l'indicatif présent. Mais le
-y- a, on le sait, disparu du grec ; il est résulté de là que l'ancien type
un en *-yô a été brisé en plusieurs types distincts, dont l'explication n'est
pas toujours claire. On voit bien comment jBaatXeûc a donné (3aji>vSJ(.>,
comment oi'koz (vocatif çîXs) a donné ©i>.£(i), comment of^oq a donné
Sr,X;(i), comment Tt'j.-i^ (dorien Tt;j.a) a donné Tqxaw, comment biz\hy. (oii l'a
final représente une ancienne n voyelle : on comparera le latin nômen) a
donné cvoij.avvw ; on entrevoit comment, en utilisant certaines formes
pourvues de nasale, tOuç a donné tG'jvw (on a un superlatif tO-jv-xaia) ;
mais les formes en -.î^o) et -a^w sont plus obscures, bien que certaines
•comme kp'X^M de à'p-.ç, ep-.Bsç s'expliquent aisément : èpi'Çw représente un
ancien ^èpicyo). Et chacune des diverses formations en -euto, -ew, -ow,
-£uo), -a'.vw, -uvw, -u(i), -aÇo) a dépassé ensuite les limites premières de son
emploi. Au lieu d'un type en -^'w, le grec s'est constitué ainsi, par suite
de l'élimination du y, huit ou dix types plus ou moins productifs de
dénominatifs dont chacun a son rôle particulier. Et ceci n'a pas empêché
certains verbes dérivés anciens de subsister, par exemple xépu;, /.spuBc?
fournit y.opjjTO) oîi -ce- représente -ôy- ; çipp-iy^ fournit (pop[j,(Çw (-C- repré-
INNOVATIONS GRAMMATICALES 27
sentant -yy-, et la nasale tombant devant '0 ; (f6\x'^ fournit (pjXzjcjw ; etc.
Tandis que les types de formation du verbe grec se transformaient
ainsi d'une manière radicale et que des conjugaisons régulières, de verbes
pour la plupart dérivés, prenaient la place des anciens thèmes verbaux
autonomes, le verbe grec conservait à d'autres égards un singulier
archaïsme. Il gardait des modes multiples : indicatif, subjonctif et optatif,
alors que la distinction deloplatif etdu subjonctif ne se maintient ailleurs
qu'en indo-iranien, et seulement dans la période ancienne des dialectes
indo-iraniens ; car, si le védique présente à la fois optatif et subjonctif, le
sanskrit classique n'a plus que l'optatif. Les deux séries de désinences,
désinences actives et désinences moyennes, se maintenaient, conservant
chacune leur signification propre. Les désinences primaires continuaient à
caractériser les présents tels que Asî-w, et les désinences secondaires, les
prétérits tels ,que l'imparfait Taïi-icv, l'aoriste sX'.ttcv, et la plupart des
personnes de l'optatif. Le thème de parfait demeurait fréquent, pourvu de
toute sa valeur expressive, et même se développait.
Le trait le plus original du verbe grec est le développement qu'y ont
pris les formes de caractère nominal : infinitifs et participes, et la façon
dont ces formes ont été incorporées au système verbal.
Chaque thème verbal grec comporte une forme adjective, un participe,
et ce participe admet aussi à la fois des formes actives et moyennes : on a
ÀeiTCwv et A£!.7co|j.£vcç, A'.-kO)v et X'.7uôiJ,£voç, )^£i(pa)v et Xc'.'i^ôjxôvoç, "AïXotTCcoç et
A£A£tlJ,[x£voç, Xît^Bci;. Les participes ainsi faits sont tous d'origine indo-
européenne ; mais le grec leur a donné une importance singulière ; tel
qui était rare, comme le participe aoriste, est devenu fréquent ; ils sont
constamment employés dans la phrase grecque dont ils constituent l'une
des principales ressources. Par une conséquence naturelle, les adjectifs
radicaux indépendants des thèmes verbaux sont devenus rares ; l'adjectif
en *-^o- du type du latin tentus existe en grec; c'est le type de -xxôç qu'on a
signalé déjà ; mais il n'y tient qu'une très petite place, alors que les
adjectifs de ce genre se sont multipliés dans la plupart des autres langues.
Le participe parfait en -;j.ivo; a subsisté en grec moderne, malgré la dis-
parition du reste du type du parfait, et l'on y a normalement des parti-
cipes comme Ypa;j,iJ-Évoç « écrit », tandis que l'adjectif en -z6q n'y fait plus
proprement partie du système verbal et n'y subsiste que sporadiquement.
L'indo-européen n'avait pas ou presque pas d'infmitifs, c'est-à-dire de
ces sortes de substantifs qui présentent l'idée verbale, mais dénuée du
tour personnel qu'ont les formes verbales proprement dites : laisser en
regard de je laisse, Ut laisses, il laisse, nous laissons, etc. Le grec ne s'est
pas borné à développer un infinitif pour chaque verbe comme le germa-
nique, le slave, le lituanien, l'arménien, le perse ; il a donné un infinitif
à chaque thème verbal aux deux voix, active et moyenne, si bien que
28 STRUCTURE DU GREC COMMUN
AEixw par exemple a infinitif présent actif Xdr.evt et moyen Xcizc^^at; ■
aoriste actif XittsTv (moyen )vi7C£cGai), futur Id'bzv» (moyen >.£(4/e(70ai), I
parfait AsXoi'TTsvai (médio-passif AeAsToOai), aoriste passif XeioO-Tiva'., et ainsi 1
de tous les verbes. Sans doute, la forme d'infinitif varie d'une manière
importante de parler à parler, montrant ainsi que les types d'infinitif n'étaient
pas encore fixés en grec commun ; mais le développement était achevé au
début de l'époque historique. Seul le latin qui donne un infinitif à chacun
des deux thèmes de ses verbes, soit linquere ou Uquisse par exemple, et qui
a un infinitif passif linqui, offre quelque chose de parallèle au dévelop-
pement grec. Dès le début de l'époque historique, l'infinitif n'a pas de
de flexion casuelle, ni même, comme en latin, l'équivalent d'une flexion
au moyen du supin et de gérondifs : l'infinitif grec est dénué de toute
flexion ; par là le grec montre une grande avance de développement sur la
plupart des autres langues, et notamment sur le sanskrit et sur le celtique.
La création de l'article a permis d'employer l'infinitif, au cours du déve-
loppement de la langue, après l'époque homérique, comme tout autre
substantif, l'article marquant le cas.
Les formes verbales personnelles de l'indo-européen étaient les unes
toniques et les autres atones ; là où. figurait le ton, il était l'une des
marques de chaque forme ; par exemple le sanskrit oppose éjiii « je vais »
à imâh « nous allons » . Le grec n'a conservé de formes atones du verbe
qu'à l'état de traces, notamment dans etp.-. et dans o-q'^.'.. Mais il a fixé la
place du ton dans les formes personnelles du verbe au point le plus
éloigné de la fin du mot qu'admettent les règles phonétiques ; en regard
du sanskrit émi : imâh, le grec a donc slp/ : l[).eq (ionien-attique t[;.cv).
Toutefois les formes non personnelles du verbe, qui sont toujours toniques
en sanskrit, ont conservé en grec la place du ton ancienne. A l'infinitif
et au participe, la place du ton est donc demeurée en grec l'une des
caractéristiques de chaque forme ; la place du ton se trouve être signifi-
cative dans le contraste du présent aîi'tts'.v, /.eî-wv et de l'aoriste A-.-îtv,
XiTccov ; elle l'est dans le futur Asi'd^s'.v, Aôî-i^wv ; dans le parfait actif
).cXo'.z£vai, AcXcizw; ou médio-passif 'KzKz'.[).[xhc^ (mais infinitif ÀîAeToGai) ;
l'aoriste passif a le ton sur 1'-/; : ffax-^^a'., (jxzdq ; l'aoriste en -7- a au con-
traire le ton sur l'élément qui précède immédiatement g, soit TzeTiai,
7cei7;zç ; za'.Scjaai (TraiBejffâç, izoiiczÙGx^noq ne prouve rien), xaiScûffacOat,
xaiBsoaap.svoç (et non *'Kx>.ot'jaxiJ.v)oç) ; •c'.iJ.vjs:^'. ; otA^aat ; etc. En dehors
des formes nominales, seuls quelques impératifs ont gardé la place ancienne
du ton ; on a par exemple Kxoi, Àx6cu, comme AaêsTv, Aa6wv et XxoizOx'.,
'Àa6i;xevsç.
La flexion des noms a été plus simplifiée que la flexion des verbes.
La déclinaison indo-européenne paraît avoir été très compliquée. Elle
comportait des variations de la quantité, du timbre, de la présence même
INNOVATIONS GRAMMATICALES 29
des voyelles, dont certaines persistances en grec donnent quelque idée ;
on trouve par exemple chez Homère izxzrip, xâxsp, Ttaiépa, TraTspeç, et
%x-p6q, zaxpi, Tcaxpwv, donc des alternances izxTqp-., tzxxeçi-, izy.ip- ; le grec
tout entier a conservé l'opposition du timbre o et g de veçoa-, veisa- dans
véçoç, viçcoç, véçsacT'. (chez Homère), pareille à celle de nebo, génitif nebese
en slave. Des variations de la place du ton étaient aussi employées à
caractériser les cas : on a encore en grec \iia, au nominatif et [aiSç au
génitif, ou (ij-^ix-qp, ôuyatipa, Ouyarpiç. De toutes ces variations du voca-
lisme et de la place du ton, le grec n'a conservé que des traces isolées, et
les cas et nombres de la déclinaison sont caractérisés essentiellement par
des finales complexes où il est le plus souvent malaisé de faire un départ
exact entre les désinences des cas et des nombres et la forme du thème.
Dans des formes attiques telles que Xuxoç, Aùy.cu, Kûym, XJxit ou ay.ix,
cxiaç, o-y.'.a, cy.'.ai, ou tSk'.ç, TCÔXea);, r.iXt'., rSkeiq, ou aaç-^ç, axoooq^ Gxa€(j
casîïç, il serait assez vain de vouloir démêler ce qui est thème et ce qui
est désinence. Les mots tels que Ov^p, Or,piç, OY;p(, 6'^psg oiî le départ est
facile sont la minorité.
A part cette transformation delà structure intime des formes, la grande
innovation du grec en matière de déclinaison est la réduction du nombre
des cas. L'indo-européen distinguait au moins huit cas : nominatif, vocatif,
accusatif, génitif, ablatif, datif, instrumental, locatif. La plupart de ces cas
avaient une valeur grammaticale : le nominatif indique le sujet de la phrase,
l'accusatif, le complément direct, et ainsi de suite. L'accusatif servait en
même temps à indiquer le lieu vers lequel on se dirige (eo Roma)?i),
l'étendue d'espace et de temps que remplit une action (iriginta pedes
longus) ; il avait donc à la fois une valeur grammaticale et une valeur
concrète. La valeur de trois cas était purement concrète : le locatif qui
indique le lieu où l'on est {habitat Romae), l'ablatif, le lieu d'où l'on vient
(tienio Roina^, l'instrumental, ce avec quoi l'on est ou à l'aide de quoi on
fait quelque chose ; le grec a cessé de caractériser d'une manière propre
ces trois cas. L'ablatif s'est fondu avec le génitif, confusion qui existait
partiellement au singulier dès l'époque indo-européenne ; le locatif et
l'instrumental se sont fondus avec le datif. Le grec n'a donc plus que
cinq cas, mais à valeur très complexe : l'accusatif indiquant à la fois le
complément direct, le lieu où l'on va et l'extension ; le génitif indiquant
le complément d'un nom, le tout dont on prend une partie et le lieu d'où
l'on vient ; le datif enfin indiquant à la fois à qui ou à quoi on destine
une action, le lieu où l'on est, avec qui l'on est, ce à l'aide de quoi on
fait quelque chose. Ceci a nécessité un emploi étendu des prépositions
qui servent à préciser la valeur des cas dans toutes les situations où leur
valeur n'est pas uniquement grammaticale et a quelque chose de concret.
Toutes les langues indo-européennes ont tendu à réduire le nombre des
3o STRUCTURE DU GREC COMMUN
cas ; mais la tendance a été en grec particulièrement forte et a agi à une
date très ancienne ; des langues connues plus tard et sous une forme
beaucoup plus évoluée, comme le slave, le lituanien, l'arménien ancien et
moderne, ont moins réduit le nombre des cas. L'élimination totale des
cas à valeur purement concrète est donc l'une des choses qui caractérisent
le plus le grec commun.
A un autre point de vue encore, le grec a simplifié la déclinaison : les
démonstratifs avaient en indo-européen une flexion différente de celle des
substantifs et adjectifs ; le latin donne une idée de ces différences par son
opposition entre lupus, lupî, lupô et iste, islins, isil par exemple. Le grec
n'a presque plus rien de ces dilTérences. Tout ce qui subsiste clairement,
c'est le contraste de forme entre le nominatif-accusatif neutre en -cv des
noms comme î^u^ov ou des adjectifs comme 7waX6v et le -o (représentant un
ancien *-oo.) avec l'occlusive finale amuie suivant la règle) dans le type de
xouTo ; le latin oppose de même iugimi à istud.
Néanmoins les formes de la déclinaison grecque sont encore variées
parce que les divers types de thèmes avaient en indo-européen des flexions
diverses et que la façon dont les désinences se sont adaptées à la finale
des thèmes a ajouté beaucoup de complications et de variétés nouvelles. Il
y a donc des flexions de type Xr/.oç, de type cy-ii, de type ttsA'.ç, de type
TréXsy.'jç, de type ^xaïKzùq, de type (yy.o-qç, de type çûXa^, et ainsi de suite.
Ainsi les simplifications apportées ont disloqué le système indo-européen
sans le remplacer par un autre système cohérent.
L'article qui était destiné à jouer dans tous les parlers grecs un rôle si
important n'était pas encore constitué en grec commun et le démonstratif
c, 'â, xo y avait encore toute sa valeur de démonstratif. Le texte homé-
rique n'emploie pas l'article en principe ; et même on a telle vieille inscrip-
tion cypriote en prose où l'article n'a pas encore pris toute sa place.
A un point de vue au moins, le grec commun est demeuré fidèle à l'un
des traits essentiels de l'indo-européen : chaque mot porte en lui-même
les caractéristiques des catégories grammaticales et une marque suffisante
de son rôle dans la phrase. Le nombre et la personne des formes verbales
personnelles sont indiqués par le verbe même, sans qu'il soit besoin d'un
pronom pour les préciser ; et, là oîi il y a un pronom au nominatif, c'est
pour insister sur la personne, non pour la marquer : oéco) signifie « je
porte », et èvto çépo) « moi, je porte » ou « c'est moi qui porte ». Les cas
grammaticaux ont tous subsisté, et par suite la fonction grammaticale de
chaque nom dans la phrase est indiquée par la forme casuelle. La dis-
tinction du masculin-féminin et du neutre se conserve intacte aux trois
cas oii elle existait : nominatif, accusatif et vocatif. Les adjectifs gardent
pour la plupart deux formes, l'une masculine, l'autre féminine suivant le
substantif auquel ils se rapportent, soit [xxxpô^, [Aaxpa, ^apûç, ^apeïa y
INNOVATIONS GRAMMATICALES 3l
etc., et, avec l'accord en cas et en nombre, ceci permet d'indiquer le plus
souvent quel est le substantif déterminé par un adjectif donné.
Dès lors on n'a aucun besoin de recourir à l'ordre dans lequel ils sont
rangés pour indiquer la fonction des mots dans la phrase. L'ordre des
mots n'a généralement aucune valeur grammaticale définie en grec. Sans
doute les petits mots accessoires se placent normalement après le premier
mot principal de chaque phrase ; on a ainsi chez Homère (A io6) :
où trois mots accessoires tm, ttote, jj-ot, tous trois atones et enclitiques,
suivent la négation cj et précèdent les mots principaux de la phrase. Sans
doute aussi les mots qui se groupent pour le sens sont normalement
rapprochés et ne sont dissociés qu'en vue de produire des effets, ce qui
arrive surtout dans certaines langues littéraires artificielles. Sans doute
enfin il y a des manières plus usuelles les unes que les autres de grouper
certains mots, et chaque expression donnée comporte son ordre qui ne
varie guère: on dit: lio^z^i xw or,;j.o), non xÇ» oy^jj-w ISo^ev. Mais presque
jamais — sauf en ce qui concerne la règle rigide relative aux petits mots
accessoires — un ordre n'est seul admis à l'exclusion de tout autre ;
jamais un ordre défini ne sert à indiquer une fonction grammaticale.
Nulle part donc l'ordre des mots n'est plus « libre » — ce qui ne veut pas
dire arbitraire — qu'il ne l'est en grec ; nulle part il n'est plus réservé
à l'expression seule et n'a moins de valeur grammaticale. La phrase
grecque a gagné à cette liberté, qui n'a nulle part son égale, une sou-
plesse singulière qui a bien servi les écrivains. La phrase sanskrite a, du
moins en prose, un ordre de mots quasi fixe ; le latin, malgré une liberté
relative, a des ordres relativement définis. En grec, la liberté de l'ordre
des mots est pratiquement absolue.
Tant parce qu'il a innové que par ce qu'il a maintenu, le grec commun
oflVe un système à part. Ce système était bien établi et, dans l'ensemble,
assez stable pour durer longtemps. Il n'a pas subi de modifications essen-
tielles durant toute l'époque classique.
Même si des données historiques et archéologiques sans nombre n'attes-
taient pas l'unité de l'hellénisme, l'unité de système linguistique suffirait
à en porter témoignage : l'unité de langue atteste chez les Grecs une
vieille unité nationale, caractérisée par une civilisation propre
CHAPITRE III
LE GREC ET LES LANGUES VOISINES
Si l'on savait quelles langues ont rencontrées soit en Grèce propre,
soit dans les îles et sur les rives de la Méditerranée qu'ils ont colonisées,
les hommes qui ont apporté avec eux la langue grecque commune, on
pourrait essayer de rechercher ce que doivent les particularités de la pro-
nonciation ou de la grammaire du grec aux populations que les « Hellènes »
se sont assimilées, et, d'autre part, de déterminer quels sont, parmi les
mots grecs, ceux qui ont été empruntés à l'idiome des occupants anté-
rieurs ou à des langues de civilisation de la Méditerranée. Le problème se
pose ; on n'a pas de données pour le résoudre.
Une seule chose est sûre : les innovations qui font que le système grec
diffère essentiellement du système indo-européen supposent des tendances
bien distinctes de celles qui caractérisaient l'indo-européen, et, par suite,
l'action de populations indigènes avec lesquelles se sont mélangés les
envahisseurs de langue indo-européenne. En passant de l'indo-européen
au grec commun, on entre dans un monde nouveau.
Des langues parlées dans la péninsule grecque avant l'invasion hellé-
nique, on ne sait rien. Les Pélasges ne sont qu'un nom. Pour les îles et
pour l'Asie Mineure, on est un peu moins mal partagé. On a trouvé à
Lemnos une inscription en une langue inconnue, qui rappelle de loin
l'étrusque. Dans l'Est de la Crète, à Praisos, on a trouvé aussi quelques
inscriptions en caractères grecs, mais dans un idiome inconnu. De même
à Cypre, on a usé du syllabaire cypriote qui a servi à noter du grec en
beaucoup de cas, mais qui n'a visiblement pas été inventé pour écrire du
grec et qui convient mal à la langue grecque, pour écrire une langue
inconnue qui ne ressemble en rien à du grec. Toutes ces inscriptions, qu'on
lit, sontininteUigibles. Rien n'indique même que les langues dans lesquelles
elles sont écrites soient indo-européennes. Le plus probable est qu'elles appar-
LE GnEC ET LES LANGUES VOISOES 33
tiennent à d'autres familles. Jusqu'à ce qu'un hasard imprévu donne la
clé de ces textes, il sera impossible d'en rien tirer, sinon cette donnée
que jusqu'à l'époque historique il a subsisté à Lemnos, en Crète, à
Cypre, des langues qui ne sont ni du, grec ni du sémitique. Il est inutile
•de s'acharner à les comprendre directement : on ne devine pas le sens
d'une langue inconnue ; pour qu'on arrive à interpréter un texte en une
langue dont la tradition a été interrompue, il faut ou bien qu'on en pos-
sède une traduction littérale en une langue connue, c'est-à-dire qu'on ait
de bons textes bilingues, ou bien que la langue en question soit toute sem-
blable à une ou plusieurs langues connues, c'est-à-dire qu'elle soit en
«omme une langue connue.
Dans les monuments crétois dits « minoens » du second nàllénaire
avant l'ère chrétienne, on a trouvé de nombreux textes écrits à l'aide d'un
alphabet assez compliqué, probablement syllabique. On n'a pas jusqu'à
présent réussi à les déchiffrer. Et ceci rend probable que la langue de ces
textes n'est pas du grec. Car une écriture phonétique inconnue recouvrant
une langue connue est en principe déchiffrable.
En Asie Mineure, en contact immédiat avec les Grecs, on a des restes
de quatre langues non helléniques : le phrygien, le lydien, le carien, le
lycien.
Au Nord est le phrygien, dont il reste très peu de chose, quelques lignes
seulement et en partie assez tardives ; le peu qu'on sait du phrygien auto-
rise à en affirmer le caractère indo-européen ; des témoignages anciens
donnent les Phrygiens pour des colons thraces et les Arméniens pour des
colons phrygiens. Des langues de ces trois peuples, l'arménien est la
seule qui soit connue de manière complète, mais à une date très posté-
rieure, vers le v* siècle ap. J.-C, d'après la date traditionnelle. Le peu
que l'on sait du phrygien ne contredit pas les témoignages anciens sur la
parenté de l'arménien et du phrygien, mais n'en apporte pas non plus la
confirmation. Le phrygien paraît avoir subi par la suite l'influence hellé-
nique d'une manière intense ; mais on ne voit pas qu'il ait beaucoup agi ,
sur le grec, ou, s'il a agi, on ignore en quoi.
Le carien et le lydien sont connus par des inscriptions récemment dé-
couvertes ; du lycien on possède depuis longtemps un grand nombre
d'inscriptions, en partie assez étendues. Grâce au fait qu'il s'agit surtout
d'inscriptions funéraires, on a pu entrevoir quelque chose de ce que signi-
fient les textes lyciens, bien qu'on soit loin de pouvoir les interpréter dans
le détail d'une manière sûre. Ce qu'on a déterminé jusqu'ici suffit à garan-
tir que le lycien n'est pas une langue indo-européenne proprement dite ;
mais plusieurs des linguistes qui ont examiné la question seraient disposés
■à rapprocher le lycien du groupe indo-européen ; il s'agirait peut-être
d'une parenté remontant à une époque plus lointaine : sans être une
A. Meillet. 3
34 LE GREC ET LES LANGUES VOISINES
langue romane, l'allemand est apparenté à chacune des langues romaneSy
parce que le germanique et le latin sont également des langues indo-euro-
péennes ; on peut concevoir de même que le lycien et l'indo-européen
remonteraient à un original commun. Au point où est arrivé le déchitTre-
ment du lycien — qui depuis plusieurs années ne paraît pas avoir fait un
progrès bien sensible — , on n'a le moyen de rien affirmer, et les hypo-
thèses même sont sans doute prématurées. Tout ce que l'on sait de certain,
c'est que les langues que les Grecs ont rencontrées en Asie Mineure, au
bud de la Phrygie, ont un aspect très différent de celui des langues indo-
européennes anciennes.
Du hittite, on a des vocabulaires hittito-babyloniens, qui fournissent
jusqu'ici peu de données utiles, et des textesécrits en caractères cunéiformes,
qu'on a essayé d'interpréter, grâce aux nombreux idéogrammes qu'ils
comprennent; si l'interprétation proposée est correcte, le hittite serait un
idiome indo-européen tout à fait différent du grec, et dont rien n'indique
qu'il ait exercé sur le grec aucune action ; mais elle est bien douteuse.
Les inscriptions vanniques en cunéiforme, qui fournissent la langue des
populations de la région arménienne antérieures à l'arrivée des colons qui
ont apporté la langue indo-européenne connue sous le nom d'arménien,
ne sont interprétées qu'à l'aide des idéogrammes qu'elles contiennent, et
n'enseignent à peu près rien au point de vue linguistique jusqu'à présent.
On peut se demander si les langues modernes du Caucase ne sont pas
apparentées à certaines des anciennes langues d'Asie Mineure. L'étude
des langues caucasiques est encore à ses débuts. La seule langue cauca-
sique pourvue d'une littérature ancienne est le géorgien, qui forme avec le
laze, le mingrélien et le souane un groupe défini; celui des « langues cau-
casiques du Sud ». Dans les vallées du Caucase, surtout sur le versant
Nord, on trouve un grand nombre de langues diverses, dont la plupart
n'ont encore été décrites que d'une manière insuffisante, dont la gram-
maire comparée n'est pas faite, dont la parenté avec le groupe dit du Sud
est possible mais non rigoureusement démontrée et dont les relations entre
elles ne sont pas encore établies. Du moins sur tous ces points le travail
est-il possible ; il est en partie commencé et n'attend que des travailleurs.
Quand on aura posé la grammaire comparée des langues du Caucase et
déterminé avec précision quelles relations les unissent — mais alors seu-
lement — , on en pourra tirer parti pour des rapprochements avec l'élamite
ou avec les vieilles langues d'Asie Mineure.
Un texte du xiv" siècle av. J.-C, trouvé en Cappadoce, renferme quatre
noms de dieux indo-iraniens, Indra et les Nâsatya, Mitra et Varuna, et
atteste ainsi que, à cette époque, l'influence de la population parlant des
langues indo-iraniennes s'est étendue jusqu'à l'Asie Mineure. A ce même
moment les textes cunéiformes présentent un peu partout un grand
GRECS ET SÉMITES 35
nombre de noms dont l'aspect général est indo-iranien. Au xiv^ siècle,
derrière les peuples de langues diverses que les Grecs ont rencontrés en
Asie Mineure, il y avait une invasion indo-iranienne. L'entrée des Hellènes
en Asie et dans la Méditerranée Orientale et l'entrée des Aryas dans la
région qui est devenue par la suite la région iranienne ont eu lieu d'une
manière parallèle et sans doute à peu près simultanée. On désigne ici par
Aryas uniquement des populations de langue indo-iranienne, les seules
dont on sache qu'elles se soient jamais donné ce nom. Il est probable que
depuis au moins le xv" siècle av. J.-C. , les Aryas ont été très actifs en Asie ;
mais cette activité a eu lieu au Nord et à l'Est des empires et des royaumes
sur lesquels on possède des documents historiques, et tout ce qu'on entre-
voit, ce sont les relations que ces royaumes dont on a des monuments
écrits ont entretenues avec les tribus « aryennes » les plus avancées vers
l'Ouest.
Les peuples de langue sémitique étaient loin des Grecs, et ce n'est guère
qu'à l'époque historique que des rencontres ayant quelque importance ont
dû se produire. En tout cas ces rencontres n'ont eu lieu qu'aux extrémités
des domaines occupés par les deux groupes. Ce ne sont du reste pas les
Phéniciens qui ont une place dominante dans la Méditerranée durant le
second millénaire avant l'ère chrétienne, au moment où les Grecs viennent
s'y installer. Ce n'est pas la civilisation phénicienne qui a servi de modèle
aux Grecs venus du Nord ; l'archéologie en a fourni la preuve, et l'on
n'est pas surpris de ne trouver en grec qu'un nombre infime de mots
empruntés au phénicien. Sans doute le grec a en commun avec le phéni-
cien quelques termes proprement commerciaux, le nom de la toiled'embal-
lage, (7a7.y.o;, et celui des vaisseaux qui servaient à enfermer les marchan-
dises liquides, y.âoo; ; le nom d'une monnaie, p.va et sans doute, celui de
For, ypijjô; ; le nom d'un vêtement de luxe, y.Twv (écrit aussi xiOwv), que
les Romains ont emprunté de leur côté en en faisant tunica avec addition
d'un suffixe latin. Le nom de la « myrrhe », [j.jppa, ne peut être séparé
du babylonien miirru. Mais à supposer que tous ces mots soient propre-
ment sémitiques et que les Phéniciens n'en aient pas emprunté au moins
ime partie à une tierce population, le nombre des anciens emprunts tout à
fait certains du grec au phénicien n'atteint sans doute pas la dizaine, et,
si les lettres de l'alphabet grec n'avaient des noms identiques à celles de
l'alphabet phénicien, les contacts entre les deux vocabulaires pourraient
passer pour insignifiants. Tous les emprunts, à commencer par les noms
des lettres de l'alphabet, sont de caractère technique, et l'on n'en peut
conclure qu'à des relations commerciales, nullement à une action impor-
tante des langues sémitiques sur le grec.
On sait par des textes égyptiens qu'au xiu* siècle av. J.-C. les Akaiwusi
venus par mer ont attaqué l'Egypte. La concordance de nom et l'inipor-
36 LE GREC ET LES LANGUES VOISINES
tance que les Grecs prenaient alors dans la Méditerranée font supposer
que ces peuples de la mer étaient bien les 'Ayy.\Foi, les 'A^/atoî d'Homère.
Le w intérieur du nom des 'Ayx'.Fci est conservé dans la forme latine
Achhâ. La forme hyjx'.Foc est du reste donnée par une inscription cypriote,
dans l'alphabet cypriote qui note régulièrement le /" à lïntérieur des mots
comme à l'initiale. — On ne connaît pas de faits qui établissent une
action appréciable de la langue égyptienne sur le grec à cette époque,
ancienne.
Sur les anciennes langues de la péninsule des Balkans, on est plus mal
fixé encore.
Du macédonien on n'a pas une inscription, pas une ligne de texte suivi.
Tout ce que l'on en connaît, ce sont quelques mots transmis par les auteurs
grecs, mais où il est impossible de faire le départ entre ce qui est mots
empruntés au grec, adaptés à la prononciation macédonienne, et ce qui
est proprement macédonien. L'un des traits les plus remarquables est celui-
ci que des sonores répondent aux sourdes aspirées du grec ; on a par
exemple ccôpa; en regard de 6;opa;, et àôpoj-TEç" copu;, Mav.soivc; chez
Hésychius (au lieu de àcpoj-reç, on a proposé de lire àopoXiFi- ; mais la
même glose se retrouve ailleurs sous la forme indépendante aSpots; ; et le
nom des sourcils qui est indo-européen apparaît avec un suffixe -/- dans
certaines langues indo-européennes, en dehors du macédonien, dans
l'Avesta au duel hr(iî)vathyam, et en vieil irlandais : bnlad). On sait si peu
de chose qu'on n'est même pas arrivé à déterminer si le macédonien est un
dialecte grec très • aberrant ou une langue indo-européenne distincte,
comme le latin ou l'arménien. Il y a beaucoup des éléments macédoniens
connus qui concordent exactement avec les formes grecques correspon-
dantes ; mais comme la Macédoine a du à la Grèce toute sa civilisation à
l'époque historique et que la langue écrite de la Macédoine a toujours été
le grec, les concordances s'expliquent aisément par des emprunts dans la
plupart des cas; c'est probablement le cas de o'op^.; « rate », terme médi-
cal, sans doute emprunté au grec. En revanche, une forme comme àSpoîJTe^,
àzooxic, qu'on vient de citer montre dans le macédonien une formation
ancienne dont le grec n'a pas l'équivalent. Il serait bien vain de discuter
une question qui, en l'état des données, ne comporte pas de solution et qui
se résoudrait immédiatement si le hasard Uvrait un texte de dix lignes,
comprenant des phrases suivies. Mais les Macédoniens n'ont sans doute
jamais écrit leur propre langue, et leur aristocratie s'est hellénisée dès
qu'elle l'a pu ; l'inlluence subie a été d'abord celle du thessalien, et ensuite
celle de l'attique.
C'est à peine si l'on a une ligne ou deux de thrace, naturellement inin-
telligible. Ce que livrent quelques gloses et quelques noms propres ne
suffit ni à confirmer ni à infirmer les témoignages antiques qui rapprochent
LES NOMS PROPRES O7
le thrace du phrygien, qui n'est guère moins inconnu, et de l'arménien,
qui est connu tardivement et sous une forme déjà très évoluée. Le thrace
est indo-européen ; mais comme en aucun cas il n'est un dialecte proche
parent du grec, la position géographique qu'il occupe, qui doit répondre
à un état assez ancien et qui explique aisément la migration de colons
en Asie Mineure, suppose que l'entrée des Hellènes dans la Grèce propre
s'est faite non du côté de l'Est, mais plutôt à l'Ouest^ au voisinage de
l'Albanie actuelle.
L'albanais est une langue indo-européenne, qui, au point de vue du
traitement des gutturales, appartient au groupe oriental. L'albanais est
la dernière des langues indo-européennes qui ait été fixée par écrit : ses
plus anciens textes ne remontent pas au delà du xvii" siècle, et on ne le
connaît guère que sous des formes modernes. On ne voit pas que le grec
ancien ait eu sur l'albanais aucune influence notable, tandis que le latin
vulgaire d'époque impériale, les formes médiévab.s et modernes du grec,
du slave, de l'italien l'ont empli d'emprunts. On ignore quand et comment
l'albanais est devenu l'idiome de la région où il domine actuellement.
A l'Ouest les Hellènes ont rencontré en Italie des langues très variées,
qui toutes, sauf l'étrusque, peuvent avoir été indo-européennes et dont
celles qui ont pris le plus d'importance ont été celles du groupe dit ita-
lique, le latin d'une part, l'osco-ombrien de l'autre. Plus loin encore, en
colonisant, les Grecs ont rencontré le dialecte proche parent de l'italique,
à savoir le celtique. Enfin en Espagne ils ont côtoyé l'ibère, dont on a
peu de textes, et dont la parenté avec le basque est probable, mais malai-
sée à établir rigoureusement ; de nouveau, on avait ici des idiomes non
indo-européens ; mais les Hellènes ne les ont atteints que tard, et l'action
de ces idiomes n'a pu s'exercer que sur des colonies lointaines. Il n'y a
pas lieu davantage de rechercher ici ce qu'a pu être le libyen, dont on a
quelques débris ; car cela n'intéresse pas l'histoire du grec. Alors comme
aujourd'hui la région Nord de l'Afrique devait présenter des idiomes de
type berbère.
En somme on ne connaît que vaguement la géographie linguistique des
peuples méditerranéens au moment oii les Hellènes y sont arrivés. Pour la
plus grande partie des régions, on n'a aucun texte. Quand on a des
textes, s'ils ne sont pas écrits dans des langues conservées par la suite, on
ne les comprend pas ou presque pas. Et la répartition des langues, telle
qu'elle apparaît à l'époque historique, ne révèle pas ce qu'a pu être la
répartition quelques siècles auparavant. Car il s'est produit des changements
de toute sorte dans la disposition des peuples et par suite dans la réparti-
tion des langues.
Quand on n'a pas d'autre moyen d'information, quand les témoignages
38 LE GREC ET LES LANGUES VOISINES
historiques manquent, que les langues ne sont pas transmises et qu'on n'a
pas le moyen de faire de la grammaire comparée, on recourt à l'exa-
men des noms propres, à l'onomastique. Mais les conclusions qu'on peut
tirer de cet examen sont toujours vagvies et incertaines. Les noms pro-
pres sont sujets à toutes les déformations des autres noms et de plus à
des accidents imprévisibles : si l'on ne savait pas que le nom de la ville
deNoyonestun ancien Novio-magos , c'est-à-dire « nouveau champ » en gau-
lois et que le nom de la ville de Lyon est un ancien Liigu-dûnon « cita-
delle de Lug )), aussi en gaulois, personne ne s'en aviserait : et, la forme
moderne du nom de V Allier (prononcé Alyi) ne donnerait pas le moyen
de supposer VElauer que fournissent les textes latins. D'autre part, en
matière de noms propres, on ne peut en bonne méthode utiliser que des
interprétations évidentes ; personne ne doute que Ritu-magos (Radepon!)
ne soit le « champ du gué » parce que le sens obtenu est naturel, et que
la rencontre de deux mots celtiques sur un sol où l'on sait qu'il y a eu
des Gaulois ne peut pas être fortuite. Un pays où l'on rencontre en abon-
dance des noms comme Villeneuve, Vicilleville, Font-Saint-Esprit etc. est
ou a été de langue française. Mais des conditions aussi favorables sont
rares. Un nom propre n'ayant en général aucun sens par définition, l'inter-
prétation en est arbitraire ; la sûreté relative que donne à l'étymologiste
le concours d'une identité de sons et d'une identité de forme en matière
de noms communs manque dès qu'il s'agit de noms propres : une étymo-
logie de nom propre ne repose que sur des ressemblances de forme. De
plus, les noms propres sont sujets à être transportés au loin, et il arrive
constamment que des noms ne répondent pas aux règles du parler local ;
rien n'est plus sujet à des transports arbitraires, à des variations fortuites
qu'un nom propre : dans des pays où Satnrninus est devenu Sornin ou
Sorlin, on rencontre des quantités de lieux nommés Sctint-Saturnin, ce
qui est la forme savante, prise au latin écrit. Et d'autre part, il arrive que
les noms propres soient d'une extrême ténacité : ce n'est qu'une minorité
des noms propres d'un pays qui comporte à un moment donné une expli-
cation ; et l'on n'est jamais autorisé à croire qu'un nom donné doit s'in-
terpréter par telle ou telle langue actuellement parlée par les gens du pays
qui emploie ce nom : ni le gaulois, ni le latin, ni le germanique ne four-
nissent Texplication du nom de Paris ou de celui de la Seine ; on peut
toujours supposer qu'un nom propre appartient à une couche plus ancienne,
et parfois à une couche beaucoup plus ancienne, que le parler usuel. On
trouve en France des noms antérieurs au gaulois, des noms gaulois comme
Noyon, des noms latins comme Aix, des noms français nouveaux comme
Villeneuve ou Moulins. Certaines explications sont évidentes quand elles
sont accompagnées de données historiques : le nom d''Agde, 'AyiOv;, s'ex-
plique en grec, parce qu'on sait qu'AyaO-/;, Agathe était une colonie
LES NOMS PROPRES 3q
^grecque ; mais si, sans connaître ce fait, on interprétait le nom moderne
■d'Acrde par le grec, on lancerait une hypothèse sans valeur. Et le fait que
le nom ancien de Marseille, Macro-a)Jy. ne s'explique pas en grec n'empêche
pas Marseille d'être une colonie grecque. L'onomastique peut quelquefois
apporter des confirmations curieuses à des faits connus; mais ce serait un
défi à toute méthode que de fonder sur des études de noms propres l'affir-
mation d'un fait historique. Le linguiste qui sait à quel prix on peut
établir une preuve linguistique doit résister à la tentation de rien fonder
«ur quelques ressemblances de noms propres.
La plupart des noms de lieux de la Grèce ne s'expliquent pas ou s'ex-
pliquent mal par la langue grecque. Un grand nombre ont des finales en
-(jGz: (attique -—oç) ou en -vOc; qui rappellent beaucoup de finales en -crcroç
■et en -vccç fréquentes dans le Sud de l'Asie Mineure. On a ainsi près
d'Athènes ITixyjttôç et le A'jy.a5-/]Tt6; ; il y a des dèmes attiques du nom de
ripoêâA'.vOcs, Tpr/.ôpuvGcç. Il est possible qu'il y ait eu à une époque pré-
historique, comme à l'époque historique, des populations parlant la même
langue sur les deux rives et dans les îles de la mer Egée. Mais on ne sait
ni quelle était cette langue ni quand elle a été parlée ni par qui ; on ne sait
pas quels noms doivent lui être attribués, non plus que ce qu'ils signifiaient.
Ce qu'indiquent les noms propres, c'est que le grec — qui est la langue
d'une population d'envahisseurs — a pris dans la mer Egée la place de
langues toutes différentes et probablement de même famille que certaines
autres langues parlées dans le bassin oriental de la Méditerranée. Cette
conclusion n'a rien d'imprévu, et elle n'offre qu'un intérêt médiocre. Si
l'on essaie de lui donner un intérêt en la précisant, on tombe immédiate-
ment dans l'arbitraire.
Par le fait qu'on ignore quelles populations les Hellènes ont traversées,
assimilées ou remplacées durant leur migration du domaine « indo-euro-
péen » jusqu'à la Grèce, on est dispensé de rechercher ce que l'aspect pris
par l'indo-européen en grec commun peut devoir à chacune de ces popu-
lations. Du reste, là même où l'on a sur les populations antérieures à
l'installation d'une nouvelle langue dans une région des données précises,
on n'arrive guère à déterminer en quoi la substitution d'un idiome à un
autre a commandé l'évolution ultérieure. Les romanistes ne sont pas arri-
vés à se mettre d'accord sur ce que la forme prise en Gaule par le latin peut
devoir à l'influence gauloise, et tel romaniste éminent va jusqu'à dénier
presque toute action au gaulois sur le développement de la prononciation
ou de la grammaire du gallo-roman. Seul, le vocabulaire atteste d'une
manière sûre que les Gaulois ont gardé quelque chose de leur langue en
parlant latin. Et encore les mots gaulois que le français a conservés ne
sont-ils pas nombreux ; beaucoup d'entre eux, du reste, le mot carrum (fran-
çais char^ et le mot carruca (français charrue) par exemple, ne sont pas
4o LE GREC ET LES LAÎSCIES VOISINES
propres au gallo-roman mais communs à Tensemble du latin vulgaire ;:
d'autres mots, comme bemm (français henne)^ ne dépassent pas dans le
domaine roman les limites du territoire autrefois occupé par les Gaulois,
en y comprenant l'Italie du Nord et l'Engadine ; ceux-ci seuls peuvent
passer pour des survivances de la langue gauloise sur le sol gaulois. Il est
probable qu'il y a en grec des mots que les Hellènes ont pour ainsi dire
ramassés en chemin et d'autres qu'ils ont trouvés en Grèce ou qu'ils ont
reçus des diverses populations du monde a égéen ».
On ne s'en aperçoit guère à lire les dictionnaires étymologiques. C'est que
les auteurs de ces ouvrages sont toujours des comparatistes ; leurs études
spéciales les ont accoutumés à rapprocher systématiquement le grec des-
autres langues indo-européennes ; sauf dans les cas où il s'agit de mots qui
se retrouvent manifestement en sémitique, comme criy.y.cç, et qui n'ont eu
accès aux autres langues indo-européennes que par l'intermédiaire des
Grecs et des Romains, les étymologistes visent donc toujours à interpré-
ter chaque mot grec par comparaison avec quelque autre langue indo-
européenne. Mais, en fait, il n'y a qu'un petit nombre de mots grecs dont
l'indo-européen fournisse une étymologie certaine. On sait d'où sortent
r^uvqç) et T.ôo\z, [xi6u et pojç, rJjp et uîwp, qui sont de vieux mots indo-euro-
péens sûrement établis. Mais il y a une foule d'autres mots qu'on n'inter-
prète que par des rapprochements incertains ou forcés. Les personnes qui
ne sont pas du métier ne savent pas assez que, pour une étymologie sûre,
les dictionnaires en offrent plus de dix qui sont douteuses et dont, en
appliquant une méthode rigoureuse, on ne saurait faire la preuve. Les
mots les plus courants, comme le nom de la chevelure v,itj.r,, n'ont aucune
étymologie connue ; le mot y.c[ji,[j.ouv « parer, farder » n'en a pas davantage,
ni non plus -/.éfA-Ko; « bruit sonore » ; le rapprochement de xoiJ.^j^oç « élé-
gant )) avec le lituanien s:{vankus <( convenable » serait possible pour le
sens et à peu près pour les sons ; mais il se borne à l'élément radical, et,
comme le mot ne se retrouve nulle part en dehors du baltique et du grec,
cette possibilité mérite à peine considération-; le mot y.ôvaoc^ qui désigne
un bruit appartient au grand groupe des mots expressifs commençant par
une gutturale qui désignent des bruits, mais le rapprochement avec latin
cano, etc. ne dépasse pas l'élément radical et n'a presque pas d'intérêt.
Qu'on choisisse au hasard une page quelconque d'un dictionnaire étymo-
logique, et le résultat sera presque toujours le même. Bien que connu dès
une date relativement ancienne, bien qu'étant avec l'indo-iranien la seule
langue indo-européenne attestée dès avant le v" siècle, le grec présente un
nombre immense de mots d'origine inconnue, plus par exemple que le
slave dont les premiers textes sont du ix*" siècle ap. J.-C.
Si les mots grecs s'expliquent si mal par l'indo-européen, c'est sans
doute qu'ils sont en grande partie empruntés à des langues non indo-eu-
MOTS ÉGÉEJJS EN GREC 4l
ropéennes. Les découvertes archéologiques des dernières années ont
prouvé que, dans les pays que baigne la Méditerranée orientale, il a existé
au cours du second millénaire avant le Christ une civilisation très avancée
dont le centre le plus brillant était en Crète. Or, la langue ancienne de la
Crète n'était pas le grec ; avant les invasions successives d'Hellènes, il y
a eu en Crète une population, celle que le texte homérique qualifie encore
d'E-Tîiy.poT;; :
Odyssée, t, 176 :
â'X)vY] o'à'AÀwv '■(KMGay. [j.e[jsiy\j.v/r,' h [).h 'A'/atoî,
èv 0' 'ETSôy.prjTeç y.eyyX-qzcpzç, èv ce KuotovcÇ,
Atop'.se^ T£ xptyatxs^ dXc'. ts nsAacyo'!.
Les inscriptions inexpliquées de Praisos sont peut-être écrites dans la
langue de ces anciens occupants du pays, et l'on a dit ci-dessus que les
textes trouvés dans les monuments « minoens » ont chance den être pas en
grec. On peut noter, à titre d'illustration sinon de preuve, que le seul
mot grec dont on puisse affirmer le caractère « minoen », le mot Xa6j-
pivOcç, n'a pas l'aspect d'un mot indo-européen, qu'il ne s'explique pas
par l'indo-européen et qu'il présente la finale -tvG;;, observée dans tant
de noms propres, sans doute préhelléniqucs. Si comme il semble, les Grecs
ont trouvé dans la Méditerranée une langue de civilisation, ils n'ont pu
manquer de lui prendre un grand nombre de mots désignant des objets
qu'ils ne connaissaient pas, de même que, en se répandant sur l'empire ro-
main, les Germains ont pris au latin nombre de mots en même temps qu'ils
s'assimilaient en quelque mesure ce qui subsistait de la culture antique.
Les grands seigneurs iéodaux de la fin du second millénaire av. J.-G.
que les acropoles de My cènes et de Tirynthe nous rendent si présents
étaient déjà des Hellènes prescjue certainement, des Achéens sans doute ;
or, ils avaient beaucoup retenu delà civilisation « égéenne », et c'est après
eux qu'est intervenue la période de troubles et de barbarie d'où est sortie
tout d'un coup, du vu® au v^ siècle av. J.-C, la merveille de la civilisation
grecque.
Comme la langue ou les langues de la civilisation « égéenne » sont
inconnues, on n'a aucun moyen de démêler ce que le grec a emprunté de
ce côté. Mais il ne faut pas attribuer à l'indo-européen ce qui a chance
d'être plutôt « égéen ».
Le nom de 1' « olivier », zKyJ.ÇF)x, emprunté par le latin qui en a fait
olina, et le nom de V « huile (d'olives) », è'Xa'. (/")3v, aussi emprunté par
le latin qui en a ïâ'il oleuiii, doivent provenir du monde égéen. Entre autres
choses, on a trouvé dans la Crète ancienne des restes d'huileries. Le nom
arménien de l'huile, ewl (génitif iwloy)^ dont la forme ancienne doit avoir
été el et qui subsiste dans les parlers arméniens actuels sous la forme t'y^
42 LE GREC ET LES LANGUES VOISINES
ne s'explique pas par un emprunt au grec et doit provenir, directement ou
indirectement, de la même langue qui a fourni èXa{(/')â, £Xat(/")ov au
grec. L'olive et l'huile ont, en égyptien et en sémitique, un autre nom
qui a eu. dans la Méditerranée orientale une grande fortune et qui s'est
étendu jusqu'à l'arménien.
Pour le « vin » , les langues indo-européennes parlées sur les bords de
la Méditerranée ont des noms manifestement apparentés les uns aux autres,
et un nom tout pareil se retrouve en sémitique: le nom sémitique est
tuayn"" en arabe, luayn en éthiopien, et, avec le passage normal de w
initial à.y,yayin en hébreu, înu en babylonien. Le grec a FoX^oq pour le
« vin », et oWci désigne le « cep de vigne » chez Hésiode; le terme courant
pour le « cep de vigne » est le mot d'origine inconnue à'ij.TîeXo;. Le mot
latin iiîjîinn est neutre, et ceci seul suffit à indiquer qu'il n'est pas emprunté
au grec ; du reste la forme ombrienne vinu, uinu a un f, qui exclut l'hy-
pothèse d'un ancien *iuoinomj devenu *veinom, uïnum en latin. En Orient,
l'arménien a gini « vin », qui peut reposer sur *woiniyo- et ne provient
manifestement pas du grec ; le géorgien -rvmo montre encore l'intermé-
diaire Y*" par 011 le w^ a passé pour aboutir au ^ arménien. L'albanais vêm
(yîri dans le dialecte tosk , avec le changement normal de n intervocalique en r)
a une origine pareille . Toutes les formes des autres langues indo-européennes,
fin en irlandais, gzuhi en gallois, 7Mein (allemand weiti) en gotique, vino en
slave, proviennent d'emprunts directs ou indirects au latin. Il n'y a aucune
raison de tenir le mot sémitique pour emprunté à des langues indo-euro-
péennes, ou inversement, et, quoi qu'on puisse penser d'une parenté loin-
taine entre le sémitique et l'indo-européen, il est exclu que l'indo-européen
et le sémitique aient reçu le nom du vin de leur premier fonds commun
hypothétique. Le plus probable est que le sémitique et les langues indo-
européennes de la Méditerranée ont emprunté à une troisième langue.
Avant d'approcher de la Méditerranée, les peuples de langue indo-
européenne ignoraient le « vin » ; leur boisson fermentée était 1' « hydromel »
qu'on désignait par le mot qui signifie aussi « miel » : mâdhu en sanskrit,
tnedil en slave, medus en lette ; le grec n'a pas conservé pour désigner le
« miel » ce mot, parce que, comme les autres langues occidentales, il en
a un autre [xsXt, apparenté à tneiràe l'arménien, mel du latin, mil de l'ir-
landais, niili^ du gotique ; mais il a gardé le vieux nom de 1' « hydromel »,
(jiO'j, comme l'a fait aussi le germanique: vieux haut allemand metu
(allemand moderne mel) ; et ce nom a été appliqué à la boisson fermentée
qui a été substituée à l'hydromel : [jiOu est devenu une désignation du
« vin » ; on observe le même changement de sens en iranien, oîi le persan
may, représentant un ancien *madu, signifie « vin », comme [jâ^j.
Un rapport entre grec cjjy.ov (tu/.ov en béotien), latin ficus et arménien
thu^ paraît vraisemblable ; et, comme aucun de ces noms n'explique les
MOTS ÉGÉENS EN GREC 43
autres, on est conduit à se demander si tous trois ne seraient pas des em-
prunts indépendants à quelque original commun.
Ue du latin mm/â; s'explique mal en partant du grec p.ivOr] ; il est plus
naturel de supposer que le grec et le latin doivent ce mot à une même
langue inconnue. Et en effet, on trouve de même i en grec, e en latin dans
le nom d'un arbre essentiellement méditerranéen, le « cyprès » : xuizx-
0C773; en grec dès l'époque d'Homère, cupressus en latin ; la finale carac-
téristique de ce nom se retrouve dans beaucoup de noms propres et aussi
dans des noms communs comme vapy.iTaoç.
Le nom de la rose est p3ov, lesbien ^pîoov supposant un ancien */'poccv ,
il existe déjà chez Homère dans l'épithète p^ooBa/.-uAsç de l'aurore. Le latin
rosa n'en peut pas sortir directement, et le dérivé grec *p3osa, *poC>., qu'on
utilisé pour en rendre compte, est une forme hypothétique, fabriquée pour
les besoins de l'étymologie. Le mot trouve un parent seulement en iranien
où le persan gui « rose » repose sur un ancien *iordi- ; l'arménien vard
« rose » est emprunté à un dialecte iranien, il s'agit sans doute d'un
nom « égéen » ancien ; mais on ne saurait restituer la forme de l'original
commun auquel Grecs, Iraniens et Italiotes ont emprunté. La forme
grecque est de type éolien : car le traitement po d'une ancienne r voyelle
est une caractéristique de l'éolien ; ce sont sans doute des Eoliens qui ont
fait l'emprunt et c'est des Eoliens que les autres Hellènes ont dû recevoir
le mot.
Le nom grec Xdp'.ov du « lys » est trop voisin du latin Jilium pour en
être séparé, trop différent pour avoir fourni celui-ci. Cette fleur était
connue en Crète à l'époque « minoenne » . On retrouve en copte un mot
'çr,pi, qui semble appartenir au même groupe sans être un emprunt au
Un nom d'objet de civilisation, terminé par -tvOoç, comme àaa[;.iv0o^
« baignoire » déjà usuel dans le texte homérique, ne peut être qu'« égéen ».
Quand on constate que des mots comme ^aaïAsôç ou comme /"ava^ n'ont
rien qui rappelle l'indo-européen ni par l'aspect général, ni par les élé-
ments constituants, on est même conduit à se demander si la civilisation
« égéenne « n'a pas exercé sur la constitution politique des Hellènes une
action considérable.
Il serait vain de faire des hypothèses précises sur un sujet oii les faits
manquent. Mais il l'est beaucoup plus de chercher à expliquer par l'indo-
européen tout l'ensemble des termes de civilisation du vocabulaire grec,
dont une part notable a chance d'être d'origine « égéenne ». Peut-être les
découvertes de l'avenir apporteront-elles des données positives, là où ce
que l'on sait maintenant donne seulement des raisons de se défier. En
l'état présent des connaissances, le plus prudent est de ne tenir pour établie
l'origine indo-européenne de mots grecs que là où il s'agit de verbes, et
44 LE GREC ET LES LANGUES VOISIINES
surtout de verbes anomaux, de mots non grammaticaux comme les pro-
noms ou les prépositions, de noms de nombre, d'adjectifs courants comme
ÇiOLoùq ou véoq, et de termes dont le caractère indo-européen est établi par
des rapprochements certains, comme les noms de parenté, zar/jp, etc.,
des noms d'animaux tels que (âouç ou Ï-kt.oç^ des' noms abstraits comme
[).i'/oq ou xDpoç, etc. Certains mots nouvellement formés reçoivent aussi
des explications évidentes, ainsi le nom du « frère » qui a remplacé le mot
ancien, ©paxwp, opâTQp, réservé à un rôle religieux (^membre d'une phra-
trie) : àîsAçô; signifie qui a la même matrice, et renferme le vieux nom de
la « matrice » conservé dans le nom de la ville de Delphes : AeXçoi, et
est indo-européen, comme on le verra au chapitre suivant, à propos des
dialectes éoliens; comme presque toujours quand une étymologie de ce
genre est correcte, on en trouve une confirmation de fait : en droit athé-
nien, le mariage est permis entre frère et sœur de même père, mais de
mères différentes : seuls les frères utérins passaient donc pour de vrais
frères. Quant aux termes de civilisation qui ne s'expliquent pas d'une ma-
nière évidente par l'indo-européen, comme les mots qu'on vient de citer^
il sera sage de ne pas s'acharner à les rapprocher d'autres langues indo-
européennes : les trouvailles de l'avenir risqueraient de rendre caduques
d'ingénieuses hypothèses péniblement combinées.
Tandis que l'indo-iranien continue fidèlement le type de civilisation et,
par suite, de vocabulaire usuel en indo-européen, les Hellènes ont apporté
des innovations essentielles. Il n'y a pas eu chez les Hellènes, comme il
y avait chez les Indo-Iraniens ou les Italo-Geltes, des collèges de prêtres
qui maintenaient l'ancienne civilisation indo-européenne. Là où il y avait
en indo-européen deux mots différents, pour le feu par exemple, l'un de
genre masculin ou féminin (c'est-à-dire « animé »), désignant le phé-
nomène comme un être animé, comme une force divine, l'autre de
genre neutre (« inanimé »), désignant le phénomène considéré comme
une chose, le grec a conservé, non le nom de genre « animé » et de carac-
tère religieux, comme sanskrit agnih « feu » ou latin ignis, mais le nom
neutre, désignant la chose sans aucun sens religieux, •7:0p.
Les Hellènes ont accepté une culture méditerranéenne ; et, s'ils ont
maintenu en gros la vieille structure de leur langue, ils ont modifié beau-
coup leur vocabulaire, soit qu'ils aient gardé du vocabulaire indo-européen
seulement les éléments profanes et vulgaires, soit qu'ils aient infusé aux
mots d'origine indo-européenne des valeurs nouvelles, comme ils ont fait
pour jjieôu, soit enfin qu'ils aient emprunté des mots nouveaux avec des
choses nouvelles. Le vocabulaire grec réfléchit un type de civilisation tout
profane, éloigné de l'ancienne culture indo-européenne.
CHAPITRE IV
LES DIALECTES
Les formes sous lesquelles apparaît le grec sont multiples. Dès le
début de la tradition, chaque région, chaque cité a son parler propre, et
c'est ce parler local qui, presque partout, est écrit dans les actes officiels
ou privés ; chaque genre littéraire a sa langue particulière, et presque
chaque auteur traite cette langue d'une manière spéciale. Il y a, aii moins
à l'époque la plus ancienne, au vi* et au v* siècles avant J.-C, presque
autant de grecs que de textes. Ces formes diverses qu'affecte le grec dès le
début de l'époque historique se groupent en un petit nombre de familles
qu'on nomme dialectes.
Les dialectes grecs sont imparfaitement connus.
En effet, s'il est vrai que, en certaines régions, chaque cité a employé
dans ses inscriptions publiques ou privées son parler propre, on n'a pour
les époques anciennes que très peu de ces inscriptions en parler local. Et,
à partir du iv*^ siècle, où les textes dialectaux deviennent plus nombreux,
l'influence de la /.cw^ ionienne-attique s'étend sur la Grèce entière; les
inscriptions du iv^ siècle, et plus encore, celles du m^ et du ii^ siècle av.
J.-C, quand elles sont écrites en parler local, portent les traces du fait que
ceux qui les ont écrites connaissaient la xoirq ; et l'on a souvent l'impres-
sion qu'il s'agit de xo'.vy; patoisée plutôt que de la tradition locale pure-
ment conservée. Même à cette époque duiv'' et du ni* siècles av. J.-C, où
les inscriptions se font beaucoup moins rares, elles ne sont pas très nom-
breuses pour chaque cité ; la plupart sont courtes et peu instructives ; il
s'agit d'ailleurs de formules monotones ; les noms propres y sont nom-
breux. En somme, on souffre des inconvénients ordinaires de toute docu-
mentation épigraphique : données fragmentaires, spéciales à peu de cas ;
témoignages souvent uniques. On a un aperçu de quelques particularités
notables des parlers ; on ne peut dire qu'on connaisse les parlers. Outre
46 LES DIALECTES
celle de la /.l'.vv^, la seule épigraphie qui donne une idée, sinon complète,
du moins large, de la langue, est celle d'Athènes ; mais l'attique est préci-
sément aussi le seul parler local qui soit connu par une littérature abon-
dante et variée.
Sauf en Attique, dans Fîle de Lesbos, et peut-être à Syracuse, la litté-
rature n'a pas employé en général des parlers vraiment locaux. On revien-
dra plus tard sur les langues littéraires dont, en Grèce comme ailleurs,
les données sont troubles et ne fournissent qu'une image altérée de
l'usage parlé ; à part Athènes et Lesbos, aucune ne coïncide exactement
avec les types fournis par les inscriptions. Néanmoins les témoignages des
langues littéraires concordent dans une large mesure avec ceux des-
inscriptions et permettent, avec ceux-ci, de définir, sinon des parlers^'
locaux, du moms certains types régionaux. Les textes littéraires ont du
reste le mérite de fournir des phrases de types divers, un vocabulaire
riche ; quelques pages de textes littéraires en apprennent souvent plus sur
une langue que toute une collection d'inscriptions.
Aux inscriptions locales, on demandera les données précises sur la pro-
nonciation et les formes grammaticales de chaque cité ; les langues litté
raires peuvent seules donner une idée de la manière dont on employai
ces moyens d'expression, et seules elles permettent d'apprécier les res-'
sources du vocabulaire, soit par le nombre des mots qu'elles renferment,
soit par la souplesse et la variété des usages qui en sont faits. D'ailleurs,,
les Grecs de l'époque classique n'ont pas, comme les Hindous, fixé un
langue savante unique, comportant des règles rigoureuses, et qui échappe"^
à l'action du parler courant ; les langues httéraires de la Grèce, durant
toute l'antiquité, sont restées en contact avec la langue parlée ; elles e
difTèrent beaucoup, mais elles en subissent sans cesse l'influence et en-
reflètent les difl'érences locales et les changements successifs.
Aux données des inscriptions sur les parlers locaux, la littérature apporte
des compléments ; les parodies d'Aristophane fournissent des indication*
utiles sur la prononciation et la grammaire notamment du laconicn et du
béotien ; et les phrases que Xénophon ou Plularque mettent dans la bouche,
de Laconiens présentent des détails intéressants, surtout pour le vocabu '
laire.
Enfin on a, mais seulement à l'état de débris, des relevés que les phi
lologues antiques ont faits de parlers locaux. A l'époque où les parleri
étaient encore usuels, vers le m^ ou le u'^ siècle av. J,-C., les grammai
riens ont fait des vocabulaires plus ou moins complets de certains parlers
Une partie de ces relevés a passé dans les recueils de gloses, et l'on en
un assez grand nombre, surtout dans le grand recueil d'Hésychius. Ces
ce qui fait que les gloses d'Hésychius servent vraiment de dictionnaire au
éditeurs d'inscriptions dialectales. Le lexique d'Hésychius renferme, entn
1
SOURCES DE LA. CONNAISSANCE DES DIALECTES 47
autres, un recueil de gloses laconiennes, dont les unes sont indiquées
expressément comme laconiennes et beaucoup d'autres se laissent recon-
naître par leurs particularités. On lit par exemple chez Hésycliius (2io)p •
î(7(ji:, ijy^zoô'i. Aay.wvs; ; ce mot présente à la fois trois particularités laco-
niennes caractéristiques: le F initial de Fiafiùq noté par j3, le a intervoca-
lique devenu /; et amui, le -q final passé à -p ; si l'on observe d'autre part
xaff^'.p^sv • xâOcXe. Ar/.wve;, aussi chez Hésychius qui représente évidem-
ment •/,a6xtp-^(73v, et si l'on note que 0 est représenté par a dans ces gloses
laconiennes, on n'a pas besoin d'une indication de provenance pour dire
que PsTop • eOoq d'Hésychius fournit un mot laconien ; car sdoç avait un F
initial en grec commun. Les trouvailles épigraphiques, en leur apportant
des confirmations précises, ont donné une grande valeur à ces témoignages
antiques.
Toutes ces données sont fragmentaires ; la plupart sont postérieures au
V® siècle av. J.-G. ; mais on a quelque idée des parlers particuliers de
chacune des régions, presque de chacune des cités de la Grèce. Pour
aucune autre langue indo-européenne, on ne possède rien de pareil.
Le grec est, avec l'indo-iranien, la langue indo-européenne attestée sous
a forme la plus archaïque ; et c'est de beaucoup la langue où l'on a la
plus grande variété de parlers connus dès le début même de la tradition.
Pour autant qu'on puisse s'en rendre compte avec les données qu'on
oossède, les parlers grecs du v" siècle av. J.-G. étaient bien diflérents les
ins des autres. La graphie, qui est à peu près la même partout, dissimule
Deaucoup de différences de détail de la prononciation. La littérature, déjà
•épandue, tendait à unifier les tours de phrases et le vocabulaire. Néan-
Tioins les inscriptions rédigées dans les parlers locaux, surtout les plus
inciennes, offrent entre elles de fortes divergences, et il devait être
nalaisé à des Hellènes appartenant à des cités différentes et parlant des
lialectes différents, sinon de se comprendre en gros, du moins de s'en-
endre toujours précisément. Mais les divergences n'étaient pas telles que
es Hellènes aient jamais perdu le sentiment de parler une même langue.
1 ne semble pas que, au point de vue linguistique, le sens de l'unité
lellénique ait jamais disparu.
Reste à classer les dialectes. Le problème ne comporte pas de solution
îxacte. En effet une répartition de dialectes est la conséquence de faits
listoriques particuliers ; elle traduit la façon dont les populations se sont
groupées et ont agi les unes sur les autres aux divers moments de leur
)assé. Si ces groupements et ces actions étaient simples, on s'en rendrait
)eut-etre un compte approximatif par l'examen des particularités linguis-
iques. Mais cette simplicité est chose rare, et les données linguistiques
lont on dispose suffisent à indiquer que la répartition des parlers grecs-
Zi8 LES DIALECTES
suppose des actions complexes. Dès lors un classement des ressemblances
et des différences que les parlers grecs offrent entre eux ne permet pas de
deviner l'histoire des tribus helléniques. Or, d'autre part, cette histoire
est presque inconnue faute de témoignages. L'histoire politique, comme
l'histoire de la langue, commence avec les premiers textes écrits ; sans
écriture il n'y a pas plus d'histoire politique que d'histoire linguistique.
Les historiens demanderaient volontiers aux linguistes de leur révéler
quelque chose de la préhistoire des Hellènes ; et les linguistes, pour
démêler les faits offerts par la dialectologie, auraient besoin de données
historiques positives.
Les types de faits avec lesquels peuvent opérer les linguistes pour
classer les ressemblances et les différences des parlers en tant qu'elles tra-
duisent des faits historiques sont les suivants.
Tout d'abord, le grec commun n'a pas nécessairement présenté u;;
parfaite unité. La première personne du pluriel a pu être en -[xsç sur uu
partie du domaine, en -[j.v> sur une autre partie ; l'infinitif présent être '
-va: dans une partie des parlers, en -[j.vry.: ou en -y.Ev dans d'autres ; et aiii-i
de suite. Les limites de l'emploi de ces particularités peuvent du rc?tc
avoir différé pour chacune d'elles. Les limites àsconsidérer en pareil cas
ne sont pas les limites des dialectes, mais des limites de particularités
dialectales. Quand on a voulu marquer en France la frontière entre les
parlers du Nord et les parlers du Midi, on est arrivé à constater que cha-
cune des particularités par lesquelles les parlers du Nord se distinguent
de ceux du Midi a ses limites propres. Il y a lieu de croire que, dans la
mesure où le grec commun avait des différences dialectales, les choses s'y
sont passées de même.
Une migration de peuples ne se produit pas d'un seul mouvement la
plupart du temps. Des groupes se détachent les uns après les autres, et
il y a des séries d'invasions successives jusqu'à ce que le pays visé soit
tout entier occupé. En ce qui concerne la Grèce, on ne sait rien de ces
mouvements successifs ; mais on a du moins quelques témoignages
obscurs sur le dernier en date, sur l'invasion dorienne, qui a sûrement
été postérieure aux autres. Les hordes d'envahisseurs n'appartiennent pas
toujours à un même groupe du peuple d'origine ; si peu qu'on sache de
la colonisation grecque, il est en tout cas certain que les colons qui
partaient pour une même expédition appartenaient souvent à des cités
distinctes. Il y a donc eu — ou pu y avoir — des mélanges de dialectes
parmi les hommes qui ont formé les groupes de la conquête. L'un des
parlers a nécessairement pris le dessus dans le groupe : chaque colonie
grecque relève d'un dialecte défini. Mais on ne sait pas ce qui a pu, dans
chaque groupe, subsister des autres éléments composants.
Soit sur le chemin suivi dans leur migration, soit au point où ils se sont
PRINCIPES DU CLASSEMENT DES DIALECTES 4^
définitivement installés, ces groupes ont rencontré des populations non
helléniques. Les langues que parlaient ces populations n'ont pas été les
mêmes partout : les iiiduences qui se sont exercées sur chacun des groupes
n'ont donc pas été pr.riout les mêmes.
Les groupes helléniques se sont superposés les uns aux autres. A une
première invasion de groupes parlant un certain dialecte, il a succédé
d'autres invasions de groupes parlant d'autres dialectes. Il y a donc eu,
dans les mêmes régions, remplacement de certains dialectes par d'autres;
les Hellènes que les nouveaux envahisseurs réduisaient à une situation
inférieure ont dû accepter la langue de leurs maîtres et changer de
parler; mais la substitution n'a pas toujours été complète; et l'on con-
state en eflfet des traces des anciens parlers ; par exemple on aperçoit des
restes d'éolien subsistant dans l'ionien de Ghios ou des restes de parlers
de types analogues à Tarcado-cypriote dans le dorien des cités de Crète.
Au cours de leur développement particulier, les divers parlers ont
réalisé beaucoup d'innovations ; comme le point de départ était à peu près le
même pour tous, les innovations se trouvent souvent être les mêmes en beau-
coup d'endroits ; mais elles interviennent plus ou moins tôt suivant les
régions. Par exemple, le F tend presque partout à s'amuir ; mais en
ionien et en attique, l'amuisseraent est antérieur aux plus anciens monu-
ments ; ailleurs, en Arcadie par exemple, le F initial est bien conservé,
mais le F entre deux voyelles ne l'est plus ; ailleurs encore, notamment à
Corinthe, tous les anciens F ont subsisté jusqu'au début de l'époque his-
torique ; il semble que la chute de F initial même n'ait jamais eu lieu en
Laconie, et un parler laconien moderne, le tsaconien qui conserve par
exception quelques restes de l'ancienne langue du pays, a encore le v
initial dans vanna représentant l'ancien F7.pvio'/ «agneau». Les innova-
tions communes propres à deux parlers ne prouvent donc pas toujours
une origine commune.
Une t'ois installés dans les domaines conquis, les grands groupes d'en-
vahisseurs se brisent en groupements plus petits. Dès lors chacun a son
développement propre Mais entre la période préhistorique du grec com-
mun et les formes attestées historiquement, il y a eu une période de déve-
loppement commun à un certain nombre de parlers. Cette période com-
porte naturellement des innovations communes. Il faudrait pouvoir faire
le départ entre les innovations qui résultent naturellement des tendances
générales de la lan,i.nie et qui ne prouvent aucune période de vie commune
et les innovations de caractère spécial, e'n quelque sorte accidentelles et
imprévisibles, qui étaMissent uno période plus ou moins longue de com-
munauté linguistifpie.
Les individus qui [)irlent deux dialectes différents d'une même langue
•savent, quand ils em u untimt quelque chose à un dialecte différent du leur,
A. Meille . 4
50 LES DIALECTES
faire les transformations nécessaires pour adapter les mots empruntés, au
moins dans une certaine mesure. Un Ionien savait que, pour ioniser un
mot dorien, il fallait remplacer à par r^ dans certains cas; un Athénien
savait que, pour atticiser un mot ionien, il fallait remplacer oa par tt, et
ainsi de suite. Toutefois ces transpositions sont fréquemment incomplètes,
et le fait que les parlers grecs ont souvent emprunté des mots les uns
aux autres se traduit par quelques incohérences dans les correspondances
phonétiques. Par exemple, rien dans la forme du nom de la « paix »
eîcâvâ de certains parlers occidentaux n'avertit qu'il soit emprunté ; mais
eîp'/jva à Delphes, =îpr,va ou lp-/;vx en Crète avec leur y;, ou îpâvâ en arca-
dien, en béotien, en laconien avec leur i avertissent que partout le mot
vient de l'ionien ; le flottement thessalien entre tpeiva et îpava suffirait à
éveiller l'attention. Ici la forme dénonce l'emprunt ; mais la plupart du
temps l'adaptation au dialecte emprunteur a été parfaite, et la forme ne
révèle rien. On ne saurait donc dire tout ce que chaque parler grec doit
à chacun des autres, et ce que, en particulier, tous les parlers doivent à la
première grande langue grecque de civilisation qu'on connaisse, l'ionien.
Les ressemblances qu'on constate entre les divers parlers comportent
ainsi plusieurs explications possibles : particularités dialectales existant dès
l'époque du grec commun, mêmes influences extérieures subies séparé-
ment, période de vie commune postérieure au grec commun, restes d'un
parler ancien subsistant après l'emprunt d'un parler nouveau, développe-
ments parallèles et indépendants, emprunts d'un parler à un autre. Ce
serait chimère que de vouloir démêler entièrement sans témoignages histo-
riques précis des faits aussi complexes. Mais on est parvenu à des résul-
tats précis à quelques égards, et l'on peut se faire une idée de la réparti-
tion des parlers grecs, c'est-à-dire entrevoir combien il y a eu de grands
groupes d'invasions, comment ils se sont succédé, comment ils ont recou-
vert la Grèce et une partie des rives de la Méditerranée. Car faire l'histoire
des dialectes grecs, c'est faire l'histoire de la colonisation grecque.
Or, si l'invasion grecque est, pour la plus grande part, antérieure à
tout témoignage historique indiquant explicitement ce qui s'est passé, la
colonisation ne s'achève que durant la période historique, et l'on peut
juger en quelque mesure de la partie préhistorique du mouvement par la
partie historique. Les premiers envahisseurs grecs ont sans doute été du
même type que les hardis colons de Sélinonte, venus en vainqueurs avec
leurs dieux : Sta to; btc: tosoe vty.ovTt TCt Usa'.vovtio',' cix tcv Aia v'.y.:[j.£?
y.at ou -iîv *î>o5ov xai oia IlôpxxXea /.ai Se A-oAXova xxi cia OcTetoava... Trop
avancé, le poste de Sélinonte n'a pas subsisté ; mais les ruines de ses
temples, dans leur beauté grave et un peu rude, attestent la volonté de
durer qu'ont eue ses citoyens, leur foi dans la force invincible de leur
nation. Soldat et poète, le bâtard de Paros, Archiloque, a écrit :
lONIEN-ATTIQUE 5l
èv Icp'i \J.h \).oi t^âça [KZ'^.ix^f'fjArq, èv âopi S' olvo-:
'li3\).ap'.y.bq' irîvto S' èv oopl •AVAki\).é'nq.
L'histoire des dialectes grecs reflète celle des conquêtes d'un peuple de
soldats hardis qui ont dû à leurs armes leurs conquêtes et qui, fiers d'eux-
mêmes et de leur force, se sont soumis partout des serfs et des esclaves,
dont la langue a disparu sans laisser de traces.
On distingue aisément quatre grands groupes dialectaux qui repré-
sentent autant de poussées d'envahissement distinctes : l'ionien-attique,
Farcado-cypriote, l'éolien, le groupe occidental.
I. L'iOMEN-ATTIQUE,
L'ionien-attique est le seul groupe dont on ait une connaissance très
étendue, à la fois par des textes littéraires divers et par des inscriptions
nombreuses s'étendant sur toute une suite de siècles. Mais c'est aussi celui
où l'on sait le moins des parlers locaux, parce que des langues communes,
généralisées dès une époque ancienne, ont été seules admises dans Tusage
officiel et dans l'usage littéraire et que les parlers locaux, dans la mesure
où ils ont subsisté, étaient de simples patois et n'ont pas été écrits.
En Attique, le sjvî'.y.'.sp.:^ ancien d'où est résultée la cité d'Athènes a
eu pour conséquence une unification absolue de la langue ; et il n'y a pas
la moindre trace écrite d'une différence de parler entre les diverses loca-
lités de l'Attique. Ce n'est pas à dire qu'il n'y en ait eu aucune ; mais il
n'en a jamais été noté par écrit. Il n'y a pas de colonies attiques à date
ancienne.
Les parlers ioniens au contraire se rencontrent sur des points très éloi-
gnés les uns des autres ; mais il ne subsiste nulle part dans la Grèce conti-
nentale une cité de langue ionienne, et l'on a que des notions très vagues
sur les territoires d'où ont pu partir les colons qui ont transporté l'ionien
en Asie Mineure. A date historique, on trouve l'ionien dans toute l'île
d'Eubée, dans la plupart des Cyclades (seules les îles du Sud, Mélos,
Théra, Cos, Gnide, Ilhodes faisant exception), dans toute la partie Sud
de la côte d'Asie Mineure qui fait face à la Grèce d'Halicarnasse à Smyrne
et à Phocée, dans les colonies de Ghalcis, d'Erétrie ou des cités d'Asie
Mineure, en Ghalcidique et aux bords de l'IIellespont, en Sicile, en Italie
(certainement à Cumes), et jusqu'en Gaule où Marseille et Agde (ancienne
'AviOv;) sont des colonies ioniennes. L'ionien ne domine sur ce territoire
qu'en vertu d'extensions en partie récentes ; le Nord du domaine ionien a
été conquis sur l'éolien ; Hérodote (I, i5o) conte comment les Grecs de
Colophon se sont emparés de Smyrne, qui était jusque-là une ville
52 LES DIALECTES
éolienne ; et des particularités éoliennes caractéristiques du langage de
Ghios, comme la conjonction a», qui se lit sur une inscription de 600 av.
J.-C. environ, ou le subjonctif ^p-^;ojia'.v, indiquent clairement que l'ioni-
sation de Ghios n'était pas parfaite au début de l'époque historique : si
l'éolien transparaît encore sur les pierres, il devait en rester plus dans
Tusage courant. On s'est même demandé si les formes telles que xo-epoç
au lieu de r^i-epoq d'une partie des documents en ionien d'Asie ne seraient
pas des restes d'éolien. La supériorité de la civilisation des Ioniens leur
a permis d'imposer leur langue à Halicarnasse ; la ville était autrefois de
langue dorienne au dire de ce même Hérodote, dont Halicarnasse est la
ville natale.
L'ionien n'était naturellement pas parlé d'une manière identique sur
tout ce vaste domaine ; la situation est tout autre que celle de l'attique,
parlé sur un territoire peu étendu.
Les villes d'Eubée, Ghalcis et Erétrie, qui ont durant la période ancienne
de l'histoire grecque et encore au vii*^ siècle des situations dominantes,
ont eu des parlers propres dont les inscriptions portent témoignage. La
plus curieuse des particularités eubéennes, le passage de g à p entre
voyelles à Erétrie, ainsi dans xaiptv = iraïaîv, avait attiré l'attention des
anciens ; un mot terminé par -q pouvait remplacer -ç, par -p devant la
voyelle initiale d'un mot suivant ; on a oTîoyp av = otcwç av une fois sur
une inscription d'Erétrie, et c'est sans doute un fait de ce genre qui a fait
indiquer par Platon (Gratyle /i3/i c) que les Grecs d'Erétrie disent i-Akq-
poT-/jp (ainsi dans le Bodleianus ; pas d'accent dans le Venetus ; ffy.XY;pcTYip
autres manuscrits) là où l'attique a GvX-qpbvqq ; si aucune inscription n'en
offre l'équivalent, c'est que l'usage n'est pas de noter dans les textes
écrits toutes les variations des fins de mots. Les anciennes inscriptions des
cités de l'Eubée et de leurs colonies notent /;- initiale, alors que l'ionien
d'Asie Mineure a perdu de bonne heure /; et a affecté le signe H à noter
une voyelle nouvelle qui s'était créée en ionien.
Mais ces différences ne portent que sur des détails secondaires, et, dans
l'ensemble, les parlers ioniens sont uns. G'est que les Grecs de dialecte
ionien se sont civilisés de bonne heure ; ils ont été des navigateurs et des
marchands, et ils ont colonisé au loin ; ils ont, avant les autres Grecs,
senti le prix de l'unité linguistique, et ils ont su la maintenir, sinon dans
l'usage local des classes inférieures de la population, du moins chez les
classes dominantes.
Dans la mesure où il y avait des différences, la langue écrite a tendu
à les dissimuler. Parlant des cités de la dodécapole ionienne d'Asie Mi-
neure, Hérodote (I, ii42) constate qu'elles forment quatre groupes distincts
pour la langue : YAwjaav Sa où r/]V aùrf)v ouxoi v£vo[;.(/,afft, àXXà ipôizooq
Tc(jt;spa; Trapaywyfwv. M{Xy;toç [xev aÙT^wv iipwvq y.eïxai xdXtç T:p6ç [JLSdajJiSpî-^v,
lONIEN-ATTIQUE 53
[j-Sià Sa Muou^ T£ y.al UpLi^TQ' aOtat ;j.èv èv x-Tj Kapîy; y.oi.-o'.7:r,^nx'. xaTà xtj-x
0'.xX~yi[j.vix'. aoia'., atoe ce iv r?] Auoit)' Eçôscç, KcAo^ojv, AéseBcç, Téwç,
KXaC^lJ'îva'', <î>w-/,aia. AOxa'. 51 aï tcgXis; Trjai TrpsTîpcv ^eyJie.'.Tr,'!'. cixoXofioo::'.
xaià Y^wscrav ojoiv, crsisi oà ô[J.oçwvîO!j!:t . à'x'. oï TpeTç ÛTccXcTCOt 'lâSs^ i^iXt^b,
T(OV al Sjo [xsv v/îcc'jç c'/Asaxai, Sâfxov xe xal Xi'ov, -f] âà [;,ia àv tt) rjTCSipw
l'opuTat, 'Epjôpai. Xïoi jjLev vuv xal 'Epu6païo'. xaxà tcouto SiaXÉYOv-at, Sa[j.'w'.
Sa It:' èwyxwv [i.cjvoi. OStoi /^apaxx^pe;; Y^œo-c-r;^ xéaaepeç yvfz'nxi. Tcûxwv cy;
ù)v xwv 'Iwvwv... Le témoignage est formel. Or, si l'on examine les inscrip-
tions qu'on a de ces douze cités, on ne parvient à constater entre elles à
peu près aucune différence de langue. Ce n'est pas à dire qu'il faille
récuser le témoignage d'Hérodote : ce témoignage se rapporte sans doute
à la langue parlée des diverses cités, tandis que les inscriptions sont ré-
digées dans la langue commune de tous les Ioniens d'Asie Mineure, dans
leur langue écrite.
Cette langue ne concorde même pas exactement avec celle de la littéra-
ture : tandis que, dans la forme de l'interrogatif-indéfmi, les auteurs, et
notamment Hérodote, ont la forme particulière à l'ionien /.w;, xôgoç, etc.,
les inscriptions n'offrent jamais que la forme des autres dialectes, tm;,
TCÔffcç, etc.
Il y a donc eu des différences entre les parlers des cités ioniennes ;
mais rionie ayant été le premier groupe hellénique à se créer une grande
civilisation et un grand mouvement d'affaires, a été la première à avoir
une langue commune ; et, comme il arrive toujours en pareil cas, la
langue générale a empêché les parlers locaux d'aloord de s'écrire, puis de
subsister. Le fait que la langue écrite des Ioniens diffère beaucoup des
langues parlées ressort des fragments d'Hipponax ; à la différence des
autres ou du moins de tous ceux qui ont subsisté, ce poète a subi l'in-
fluence de l'usage vulgaire ; venu du peuple, il a écrit la langue du peuple
et son vocabulaire est plein de termes qu'on ne trouve pas ou qui sont
rares ailleurs en grec.
Par suite, pour faire la théorie de l'ionien-attique, on ne dispose pas de
parlers variés ; on est amené presque constamment à rapprocher l'attique
commun de l'ionien commun.
Plusieurs faits établissent que l'ionien et l'attique ont formé durant un
temps une unité et que l'ionien et l'attique sont deux formes distinctes
prises par un même parler qui était une forme déjà évoluée du grec com-
mun.
Le plus important des traits communs à l'ionien et à l'attique est spéci-
fiquement propre à ces deux groupes ; c'est la tendance de l'a long ancien
à se fermer en une voyelle longue de timbre e, qui finalement s'est con-
fondue avec Ve long du grec commun. Le seul fait qui puisse passer pour
appartenir à la période commune de l'ionien-attique est le commencement
54 LES DIALECTES
de l'altération de l'ancien à en une voyelle de timbre â ; la confusion avec
r^ ancien n'a eu lieu en partie qu'à l'époque historique, et d'une ma-
nière indépendante dans les divers parlers ioniens et attiques. Au vi* siècle,
la confusion de l'ancien ê et de la voyelle de timbre e issue de â ancien
n'est pas encore accomplie dans les Gyclades ; soit par exemple le mot
grec commun [^.xTïjp, identique à mater du latin, à mâthir du vieil irlan-
dais, à mayr de l'arménien, représentant donc un ancien *inàtèr, et qui
conserve cette forme en éolien, en arcado-cypriote et dans le groupe occi-
dental ; on a au vi* siècle, dans les Gyclades, à Naxos, Céos, Amorgos,
des graphies telles que \}:r-.tp, oh l'ancien â est représenté par H et oij
l'ancien è est représenté par la voyelle E qui sert à représenter les deux
anciennes voyelles de timbre c, la brève et la longue. A la même date, la
graphie confond Vê des deux origines en Asie Mineure et en Eubée : à
Chalcis, où le signe H était nécessaire pour noter l'esprit rude initial qui
subsistait, on a noté par E Yê nouveau comme l'ancien,, et l'on a ij.£xep ;
au contraire, en Asie Mineure, où le signe H était devenu inutile du fait
de la « psHose » ionienne de celte région et où il n'y avait plus d'esprit
rude, ce signe H a été affecté à noter tout e long, et non pas seulement Vè
nouveau, comme à Naxos ; on a donc là des graphies telles que îJ.'0'^r,p. On
notera en passant que l'emploi de H pour noter Ve long est une des parti-
cularités caractéristiques de l'alphabet ionien, qui est devenu dès le
IV* siècle celui de la Grèce presque entière. Les faits observés dans les
Gyclades montrent que le passage de l'a ionien de timbre g à ^ est résulté
dans les diverses cités de l'Ionie de développements parallèles, mais posté-
rieurs à la période de séparation.
Le caractère récent de ce passage de l'a* ionien à -r, résulte d'ailleurs du
fait que des noms étrangers qui comportaient un à ont subi le change-
ment : le nom des Mèdes, Mùda en iranien, est MaBc. à Gypre, Mvjoîi en
ionien ; le nom, évidemment préhellénique, de la ville de Milet, avait un
â: les autres Grecs disent W.\y.-cz là où les Ioniens emploient MiAr^-cc; ;
Hérodote (III, 112) enseigne que les Arabes nomment XâSavov (arabe
/^Jjm) ce que lui, en son ionien, appelle Xr^Bavov. Ges altérations en r, de
r^7 des mots étrangers empruntés à date ancienne sont d'autant plus re-
marquables que, ensuite, l'ionien s'est créé de nouveau â, par contraction
comme dans yi;j.5c;, ou par réduction de groupes tels que -avç en -y.ç, à
l'accusatif pluriel, et que ces â nouveaux, postérieurs à l'altération de
l'ancien â en â* puis en è (noté •^), se rencontrent dans tous les parlers
ioniens connus : dès lors Va long du nom du roi Darius, en perse Dâraya-
va(Jj)us, a pu être représenté par â dans l'ionien-atlique AapsTsç. Ges à nou-
veaux n'existaient pas encore au moment où les Ioniens ont appris à
connaître les Mèdes ou la ville de Milet. Donc certains traitements phoné-
tiques communs à tout l'ionien et qui se retrouvent en attique sont pos-
il
IONIEN- ATTIQUE 55
teneurs à la date où se sont séparés les groupes ionien et attique : de
ce qu'une même particularité est commune à deux parlers apparentés, il
ne résulte jamais que cette particularité remonte à la date où ces deux
parlers étaient encore réunis et non différenciés. Mais, si certains dévelop-
pements naturels, comme la simplification de -eaç en -à; et de -av; en -âq,
ont pu avoir lieu de manière parallèle dans des parlers ioniens et attiques
déjà séparés, une innovation de caractère aussi singulier que le passage
de â à une voyelle qui tendait vers è, innovation n'ayant eu lieu nulle
part ailleurs chez aucun Grec, est une preuve qu'il y a eu une période
où les parlers qui devaient devenir l'ionien d'une part et l'attique de
l'autre formaient un groupe un.
La confusion attique de rt* avec l'ancien ZJ n'a eu lieu qu'après la séparation
de l'altique et de l'ionien. On sait en effet que le passage de à" k -q a été
•empêché en attique par un p, par un i et par un s précédents ; 1'^* est
revenu à â dans les cas tels que att. -^[j-cpâ, xapBiâ, etc. Il ne s'agit pas
-d'un â conservé dans tous ces cas ; le groupe ejc, contracté d'ordinaire en
Yj en attique, prend après -. et t la forme â : att. ûy'.a, IvBsa, etc. représen-
tent ■jy.éx, hoiiy. ; la différenciation de n^ en â opérée par les voyelles i et e
s'est donc faite en attique même, après la séparation d'avec l'ionien. Dans
le cas de -pzx, la contraction a la forme normale en --q, soit op-q au nomi-
natif pluriel, -pvqpr, à l'accusatif singulier ; mais c'est que l'action de p sur
Â* est plus ancienne que celle de i et s, ou du moins a cessé plus tôt:
l'ancien -AopFû est de même devenu -/.ôpy] en attique, parce que la chute de
F en attique dans le groupe pF est postérieure à la date où s'est exercée
l'action de p sur â*. Cette action de F en attique montre, on le notera,
que, pour préhistorique qu'elle soit dans les deux groupes, la disparition
-de >F a eu lieu indépendamment en attique et en ionien.
La fermeture de à en à" durant la période commune ionienne-attique et
«n y; au cours du développement propre des parlers ioniens et attiques est
ie principal trait par lequel ces parlers se distinguent de tous les autres.
Comme l'a était très fréquent en grec, ce trait distinctif se retrouve sou-
vent, et c'est celui qui a toujours servi à opposer l'ionien-attique à tous
les autres dialectes. Il est inutile de dire que l'innovation est ici du côté
de l'ionien-attique et que c'est l'ensemble des autres parlers qui conserve
l'état grec commun : il y a eu changement de à en -q en ionien et en
attique, et non changement de -q en y. dans les autres dialectes.
L'ionien et l'attique ont en commun plusieurs autres traits dont quelques-
tms, par leur caractère tout particulier, établissent, mieux encore que l'y)
issu de â, l'existence d'une période ionienne-attique commune.
Les pronoms personnels signifiant « nous » et « vous » avaient en grec
commun des accusatifs de la forme *à7;xl, *Ù7[;i, ou plutôt sans doute
*ih\>.é, *{jh[j.i ; ces accusatifs ont subsisté partout avec l'aspect que les
56 LES DIALECTES
règles de correspondances phonétiques permettent de prévoir: 'â]jÀ, 'Dpi
en dorien ; à[).ixe, i)\).\).e en lesbien ; x[X[).e en thessalien ; «[xe (c'est-à-dire
'âp.E ) en arcadien. Sur ces accusatifs ont été faits des nominatifs pluriels
nouveaux : dorien 'â[)Ac, 'ûixiq ; lesbien x[).[xeç, u[j,-;xe;, béotien x[jAç, zu[jA;.
Le trait caractéristique de l'ionien- altique consiste dans l'addition de la
désinence -olç d'accusatif pluriel à la forme grecque conmiune, d'où r,\j.éxc,
'û\)AoLç, qui se sont contractés en yjjj-Sç, "ûp-a; en altique. Sur les accusatifs
ainsi obtenus ont été faits des nominatifs en -eeq, soit TiIjAzç, 'û[j.é£ç, qui se
sont contractés en r,'^.etq, ûfj.etç, tandis que les autres dialectes, partant
d'accusatifs à fmale -e, se créaient des nominatifs tels que dorien âpiç,
'ûjjLÉç, lesbien «[j-i^eç, up.;j.£ç. On a donc ici une double innovation com-
mune à l'attique et à l'ionien, et qui ne semble se retrouver nulle part
ailleurs en grec.
A la 3* personne du pluriel des prétérits, le type thématique, celui de
Xe(Trw, DvE'.-ov et de è'Xtxsv, garde la forme ancienne caractérisée par un
simple -V final, soit è'XstTrov, eA'.-cv, dans tous les dialectes, au moins à
date ancienne. Dans le type athématiqae, celui des verbes en -[u comme
&y;[j.i, •:(6y;ij.i ou comme les aoristes passifs tels que hx-r,v, la 3* personne
du pluriel était aussi caractérisée par -v ; la désinence indo-européenne
était la même dans les deux cas, et l'on a eOev, soov, TajOcv, etc., ou avec
la longue -r, de l'aoriste passif restituée, cieXe-f-rtV en crétois, effxe^avojOYjv
à Corcyre, a-eXuGr^v à Delphes. Ailleurs, uns fmale analogique -av, dans
l'explication de détail de laquelle il est superflu d'entrer ici, a pris la
place du simple -v ; de là en béotien avsôeav, en cypriote /.axeôt/av, etc.
Seuls l'ionien et l'attique présentent la finale -aav de à'ôeaav, eiocav,
èXuGïjaav, etc., dont le développement est chose si peu naturelle qu'on n'en
voit même pas l'explication d'une manière bien certaine. Les formes telles
que èxaSccrav, àr.-qkOocuv qu'on lit sur des inscriptions béotiennes du
n^ siècle av. J.-C, ou àTrcS'.ootY]C7av, àvTÙeyoKJxv sur des inscriptions del-
phiques de même date prouvent simplement que le béotien et le delphique
étaient alors écrits par des gens qui avaient la pratique de la y.c.vv]
ionienne-attique ; ce sont des innovations de la même série que r,A6o-av
qu'on lit sur des papyrus et des inscriptions en y.z'.vr, de même date ou
dans le texte des Septante.
Le -V éphelcystique est à peu près exclusivement propre à l'ionien et à
l'attique : ailleurs on ne le signale que dans les inscriptions qui ont subi
l'influence de l'ionien-attique ; il faut seulement mettre à part le datif
pluriel qui est en -stv dans l'une des régions de la Thessalie, la Thessa-
liotis où une inscription du v" siècle porte ^p£;xa7'.v (et non la désinence
-£(y!7'. ordinaire en éolicn), et à Héraclée, où l'on a les datifs pluriels
evcaffjtv, xotovTaîff'.v à côté de xpaa^oviacst, ho'izxpyo'nxj'y'..
Les noms d'agents du grec commun étaient en -tr^p ou -Twp s'il s'agissait
IONIEN- ATTIQUE 5 7
de noms simples ou en -tâç s'il s'agissait de composés ; on a par exemple
en dorien àp[j.ca--/^p, mais cTapTaysxâç, et à peu près tous les parlers
semblent avoir gardé cet état ancien. Seul l'ionien-attique a généralisé le
suffixe --âç, sous la forme -r^ç, dans les noms simples ; l'attique dit
àpij.cjvr^q. Toutefois Farcadien, qui a comme on le A^erra des points de
contact avec l'ionien-attique, a déjà dans ses anciennes inscriptions des
formes telles que oiy,x7-.5:q, pareilles à l'ionien-attique Sr/a^Tr^ç, et non le
type archaïque de ovAxair^p, conservé en locrien et en pamphylien. Mais,
encore à une date basse, vers le luMi® siècle av. J.-C, on y lit £aBcr/;p
à côté de aAuo-tâ^. La généralisation du type de noms d'agents en -ty]ç est
un trait curieux, particulier presque exclusivement à l'ionien et à l'at-
tique ; les mots en -Tr,p, -xcop ne sont dans ce groupe dialectal que des
survivances, assez rares, propres à certains mots savants ou archaïques,
comme cw-cv^p en attique.
Ij serait aisé d'ajouter d'autres détails à ceux qui viennent d'être énu-
mérés ; par exemple les adverbes indiquant le lieu où l'on est sont en -eu
en ionien-attique, type cr.oo, en -£t partout ailleurs, type c-su Et presque
toujours quand il s'agit de particularités propres à une partie seulement
du domaine grec, l'ionien et l'attique se trouvent marcher ensemble,
ainsi qu'on le verra plus loin. Ainsi, l'attique et l'ionien ont la particule
«V qui se retrouve à peu près uniquement en arcadien, tandis que tous
les autres parlers offrent dans le même emploi des particules du type de
x£v, y.e, V.X. Le nominatif pluriel du démonstratif tc-, -5l- a la forme cl, ai
sous l'influence du singulier, jamais la vieille forme toi, -a-., qui subsiste
dans la plupart des parlers. L'ionien et l'attique se ressemblent beaucoup
dans le détail, et presque toutes les différences qu'on observe entre l'un
et l'autre tiennent à des innovations de l'ionien ou de l'attique posté-
rieures à la période d'unité. Par exemple les contractions diffèrent nota-
blement dans les deux parlers ; mais on sait que les contractions sont pour
la plupart assez récentes dans les parlers grecs.
Encore faut-il noter que les mêmes tendances ont en partie dominé les
deux groupes de l'ionien-attique. Là oii une voyelle longue précédait une
autre voyelle, cette voyelle a tendu à s'abréger à la fois en ionien et en
attique ; si la seconde voyelle était brève, elle tendait alors à s'allonger :
'â(/^)wç « aurore », attesté encore en dorien par une série de gloses, àowo '
■qdi:, ci:6(ù ' TTpon, à66cç ' è^ ew, Tapavtt'vs'.ç, est représenté en ionien et en
attique par iw;; ; le génitif pluriel en -âojv, bien attesté en béotien et en
thessalien, et aussi chez Homère, est devenu -âv en dorien, et -éwv en
ionien, ou, avec contraction, -wv en attique; le mot ).7.(/')i; devient Xîw;
en ionien et en attique, et ceci donne lieu à une flexion toute particulière
qui n'est pas propre à l'attique, malgré le nom qu'on lui donne, et qui se
rencontre tout aussi bien dans un nom propre ionien 'AvaçtAew; que dans
58 LES DIALECTES
le nom commun attique kbm:. On serait tenté de voir là un fait remontant
à la période ionienne-attique commune si des groupes tels que -ï]w-, -y]s-
n'étaient fréquents dans les plus anciens monuments de l'ionien et si
l'on ne lisait encore à Orope r,o^ (dans une inscription où o note à la
fois 0 et oj), ou si Ton n'avait pas r^o deux fois à Naxos dans une vieille
dédicace du vi* siècle en hexamètres, qui offre de beaux exemples de la
distinction entre s notant l'ancien è, et ■/; notant l'ancien à :
N'.y.avcpr^ ;x' avsôs'/.sv hE7.T,6oko<. ioyex'.ç.r^i.
A£tvo[j,£V£oç Zz -/.xj'.yVcTy;, <I>pa/?JO §' aXtyzq [ ].
Mais un parallélisme de développement comme celui des groupes du
type -r,o)-, -rfi- prouve pour une unité ionienne-attique autant que des
réalisations achevées dès l'époque de communauté.
L'ionien et l'attique s'accordent à présenter les voyelles fmales des pré-
positions, soit àva, rapxj-z.a-aietc., alors que tous les autres dialectes ont
eu en certains cas, ou exclusivement, des formes telles que àv (ôv en lesbien
et thessalien , uv en arcado-cypriote), -rap, /.xt, etc.
Enfin certaines des innovations de l'attique se retrouvent dans les parlers
ioniens les plus voisins, ceux de l'Eubée. Le groupe -pa- est devenu -ç,ç,-
dans les cités d'Eubée et leurs colonies d'Italie comme à Athènes, tandis
que -pj- subsiste dans les Gyclades et en Asie-Mineure. A -az- des
Cyclades et de l' Asie-Mineure, les parlers de l'Eubée et del'Attique répon-
dent par -TT-, et l'on a xprjXTo) à Erétrie comme 7:pà-:Tw à Athènes, en regard
de T.oi^'ja^-ù de l'ionien d'Asie. Ce type de faits est bien connu en linguis-
tique : il arrive que des parlers voisins, appartenant à des groupes distincts,
participent à un même changement de prononciation.
Une inscription du.début du vi" siècle av. J.-C, dont on a une rédac-
tion ionienne d'Asie et une rédaction attique montre combien les deux
dialectes étaient proches et combien, dès le début de la tradition, ils
différaient. L'/; initiale est déjà amuie dans le parler de Milet que repré-
sente l'inscription ionienne, et H sert à noter la voyelle y;, tandis que la
graphie de l'inscription attique ne distingue pas entre s et y), o et w ; mais
déjà l'attique note z'.\i.<. par ='. :
ionien : 'ï>xvcot7,o £;xi Topij.oxpatcC? to ripoy.ovvYjîio ' y.p-^xïjpa Se xai Mr^o'/.ptf-
Tr;p!sv •/.y.'. y]6ix;v a? ^putav/^tov cBwy.Ev Z]['.Y££'j7t]v.
attique : ^y.vzy.v.o z.'.\v. to Hspixoy.paxoç xo Opoxoves'.o ' xayto y.paxcpa
y,aT'.7xaxov y.at /7£0;aov e^ T:p'jxav£tov sooy.a [j,v£|xa ZIiy££'J!j'.-
Sauf l'a de y.paxyjpa, la contraction de 'Ep;j.o'/,paxo'jç, le et de xpuxave'ïov,
■un détail de vocabulaire et le maintien de h (qu'on retrouve du reste en
ionien d'Eubée ou d'Italie), les deux rédactions se recouvrent.
L'ionien et l'attique forment donc deux groupes très pareils ; resté isolé
ARCADO-CTPRIOTE 69
«ur le continent, l'attique a gardé une physionomie assez particulière et
souvent archaïque ; mais on reconnaît aisément l'unité d'origine de l'un
€t de l'autre.
II. — Arcado-ctpriote.
Autant l'ionien-attique est bien connu, autant le groupe arcado-cypriote
l'est d'une manière incomplète. Et ce n'est pas un hasard. Trois parlers
seulement constituent ce groupe : l'arcadlen, le cypriote et le pamphylien.
Ils ne forment pas, comme les parlers ioniens, une masse compacte ; ils
ne sont pas en plein développement à l'époque historique et n'empiètent
pas sur les parlers voisins. Ce ne sont que des débris d'un groupe qui a
eu autrefois une grande importance, qui a porté la langue grecque dans
toute la région Sud-Est de la Méditerranée, au moins de la Crète jusqu'à
Cypre, et que les événements ont disloqué.
Dans la Grèce propre, l'arcadien n'occupe plus qu'une sorte de réduit
central, isolé de la mer, au centre du Péloponnèse ; c'est la langue d'une
grande population hellénique antérieure à l'invasion dorienne, et que les
Doriens ont refoulée, séparée de la mer, repoussée dans une région mon-
tagneuse où aucun commerce n'était possible, réduite à vivre de l'élevage
des troupeaux, et qui par suite est demeurée ou revenue à un état de civilisa-
tion un peu inférieur. Il n'y a pas trace d'une littérature arcadienne ; on
n'a une idée — très imparfaite — des parlers arcadiens que par quelques
inscriptions du v* au iii" siècle av. J.-C. et par un tout petit nombre de
gloses. Ces inscriptions offrent du reste de bien anciennes particularités,
comme les génitifs duels ;;.£7i'jv, ctojij.c.'jv dont aucun autre parler grec n'a
l'équivalent. Il y a eu à date ancienne un parler de type voisin de l'arca-
dien en Laconie, et le nom du Poséidon adoré au cap Ténare n'est pas le
nom dorien ncx-.oâv ; c'est le nom arcadien IlsŒC'.oâv, mais ayant subi le
passage à /; du a entre voyelles qui caractérise le laconien, soit donc
IIc/?oi$âv.
A l'extrémité orientale du monde hellénique ancien, dans l'île orientale
la plus lointaine où les Grecs aient fondé des établissements avant l'époque
hellénistique, à Cypre, on trouve un autre débris du groupe arcado-
cypriote, le cypriote. L'isolement des Hellènes de Cypre était tel qu'ils
ont adopté et conservé un alphabet syllabique appartenant à un vieux
type « égéen » et « anatolien » ; l'alphabet grec de Cypre n'a rien de
commun avec l'alphabet grec ordinaire qui note par des signes distincts
la consonne et la voyelle de chaque syllabe. Cet alphabet mal adapté à la
langue grecque, puisqu'il ne distingue pas les sonores et les sourdes aspi-
rées des sourdes simples de chaque catégorie et que la, 6a et oa par
60 LES DIALECTES
exemple y sont notés par un même signe, a sans doute été arrangé pour
servir à une autre langue qui se parlait à Cypre et dont il subsiste, dans
ce même alphabet syllabique, plusieurs textes épigraphiques lisibles, mais
naturellement inexpliqués. Le grec était de plus juxtaposé à Cypre à des
parlers phéniciens. Malgré le caractère archaïque de leur alphabet, les
inscriptions cypriotes ne sont pas particulièrement anciennes : les princi-
pales ne remontent pas au delà du v* ou du iv'' siècle av. J.-G. ; grâce à
ce que la graphie n'a rien de commun avec celle du reste du grec, la
notation échappe à toute influence de parlers d'un autre type, et nulle
part on n'en a une aussi sincère. Les témoignages des inscriptions sont
confirmés et complétés par un certain nombre de gloses. Mais, pas plus
qu'en Arcadie il n'y a trace d'une littérature, à quelque époque que ce
soit.
Les cités de Cypre sont, pour la plus grande partie, des colonies de
cités du Péloponnèse, non pas des populations doriennes qui y dominent à
l'époque historique, mais des populations qui dominaient avant l'invasion
dorienne. Des traditions précises attestent l'origine des Hellènes de Cypre.
Les Grecs qui ont pu aller si loin que durant toute l'époque classique aucun
établissement hellénique n'a été fondé dans une région aussi orientale
étaient sans doute ceux que désigne Homère fous le nom d' ^Ayx:{F)oi ; il y
a une 'A^a'.wv ày.vr, à Cypre, et un Grec de Cypre se quahfie d'A'/ai/"cç ;
:(0 ve se o H mo va na ko to \ sa ka i vo se
c'est-à-dire :
ZmFt^ç 0 TiixzFxn-AXOç, Kyy.iFoq.
Et en efl"et le Péloponnèse prédorien anquel se reporte, de parti pris,
l'épopée homérique, est habité par les 'AyxiFci. H y a eu un grand empire
achéen, le premier peut-être qu'aient fondé les Grecs, et en tout cas, le
plus avancé vers le Sud-Est. L'Achaïe du bord méridional du golfe de
Corinthe a gardé le nom, mais non la langue, des anciens Achéens, pour
autant du moins que les rares données qu'on possède permettent d'en
déterminer le parler local.
Le seul parler qui, avec l'arcadien et le cypriote, demeure comme une
trace de la grande colonisation achéenne est le pamphylien. Aspendos pas-
sait pour une colonie d'Argos ; il ne s'agit pas là de l'Argos dorienne de
l'histoire, mais d'une Argos encore achéenne, de l'Argos homérique.
Entourés de parlers étrangers, isolés de toute influence hellénique, les
parlers pamphyliens ont eu un développement à part, si à part qu'ils don-
naient aux autres Grecs l'impression d'une langue barbare. Les quelques
inscriptions, — la principale est celle de Sillyon — et les quelques gloses
qu'on possède sont ce qu'il y a de plus aberrant parmi tous les monuments
ARCADO-CYPRIOTE 6l
du grec ancien. Mais la parenté avec l'arcadien et le cypriote est saisis-
sante ; et il est évident qu'on a dans les parlers pamphyliens un reste du
grand groupe de parlers « achéens » qui s'est étendu à un certain moment
du Péloponnèse jusqu'à Cyprs; c'est l'unique jalon qui subsiste de cette
grande voie antique.
Presque partout la conquête dorienne a recouvert les parlers achéens.
Le nom même des Pamphyliens est celui d'une des trois tribus doriennes
et parait indiquer une influence dorienne. Mais, à quelques particularités
non doriennes, on reconnaît encore que c'est sur un substrat « achéen »
que s'est développé le dorien dans une grande partie de son domaine où
on le rencontre à l'époque historique. Ainsi en Crète, on trouve des
formes iv, tç de la préposition àv, hiç, où le traitement i de s devant v
appartient au groupe « achéen » et n'a d'analogues qu'en arcadien, en
pamphylien et en cypriote.
Si peu qu'on sache des trois parlers subsistants, on y peut reconnaître
des ressemblances qui établissent l'existence d'une langue « achéenne »
commune.
Le trait le plus singulier est la tendance de e et o vers t et u, l'j étant
bien entendu l'ancien u (pu français) et non pas Vi'i (ii français) qu'il est
devenu de très bonne heure en attique. La tendance se manifeste surtout
devant v ; le cypriote, l'arcadien et le pamphylien s'accordent à répondre
par tv à la préposition bi des autres dialectes, et on lit même sur une
inscription arcadienne oi.7:tyo\vMo- valant à-c-/:[j.cVO;; ; on a uv- :=: éolien
cv- en cypriote et en arcadien. L'o final tend à devenir -j, si bien que le
génitif en -âo des thèmes masculins en -â est en -âj en cypriote, en arca-
dien et en pamphylien : arcadien VI.XTtaoau, cypriote Ova^ayopaj, pamphy-
lien Kj5px[j.ojaj, etc. ; le pamphylien a -j; pour -2- final, l'arcadien aXXu
pour à'XXo, le cypriote --j pour -to à la 3" personne du singulier des pré-
térits au moyen. Il semble donc que s et 0 aient eu en achéen une pro-
nonciation très fermée, et que ces voyelles aient été toutes prêtes à glisser
vers '. et u aussitôt qu'il y avait quelque circonstance favorable : position
en fin de mot, voisinage d'une nasale, etc.
La préposition a~j, qui en arcadien, en cypriote et en pamphylien équi-
vaut à àizo des autres dialectes, et la préposition è; se construisent avec le
datif pour marquer le point de départ, au lieu du génitif des autres dia-
lectes ; toutefois le béotien et le ihessalien présentent sporadiquement
quelques cas analogues. — Le cypriote, l'arcadien et le pamphylien s'ac-
cordent aussi à présenter la préposition voç.
Il y a en outre beaucoup de concordances soit entre l'arcadien et le
cypriote, soit entre le pamphylien et l'arcadien, soit entre le pamphylien et
le cypriote. Et, si ces concordances ne s'étendent pas aux trois parlers,
cela peut tenir souvent à l'insuffisance des données. Par exemple, l'alpha-
62 LES DIALECTES
bet cypriote note bien le développement de y entre un i et une voyelle
suivante au moyen de ses signes syllabiques pouryV, ja,jo ', on a donc a no
sija (àvûî'.ya), ve pi ja (Ft-:jx = Fir,z(x), etc. Un développement tout pareil
devait être très sensible en pamphylien, à en juger par des graphies telles
que /;'.'.apu(= tapiv), ^Fsxita ( = /i-£a) des textes pamphyliens. L'arca-
dien n'offre rien de semblable; mais cela peut venir simplement de ce
que la graphie de l'arcadien, moins indépendante, ne note pas aussi bien
la prononciation locale.
III. ÉOLIEN.
Les parlers qui, au point de vue du linguiste, peuvent être dits éoliens
se répartissent entre trois groupes : éolien d'Asie, thessalien et béotien.
La partie septentrionale de la côte d'Asie Mineure qui fait face à la
Grèce, à peu près depuis Smyrne jusqu'aux colonies ioniennes des bords
de l'Hellespont, était de dialecte éolien. Le parler de l'île de Lesbos est
le seul dont on ait à la fois des restes littéraires notables, à savoir ce qui
subsiste des poésies lyriques d'Alcée et de Sappho vers le vi® siècle, et des
inscriptions nombreuses, dont la plupart ne sont pas antérieures au
IV* siècle av. J.-C. La forme sous laquelle les poèmes d'Alcée et de Sappho
sont conservés a sans dou te été fixée sous l'influence de la langue du iv® siècle ;
et, si par exemple la barytonaison lesbienne est bien attestée, c'est pour le
iv^-iii" siècle av. J.-C, non pour le vi", bien qu'elle soit sans doute an-
cienne. Des autres parlers éoliens d'Asie Mineure on n'a que des débris
insignifiants, et quand on cite l'éolien d'Asie, c'est du lesbien qu'il s'agit,
sauf indication contraire. On ne signale pas de différences de parler à
l'intérieur de l'île de Lesbos.
La Thessalie est pratiquement isolée de la mer ; elle est demeurée un
pays d'élevage, tout rural, dénué de civilisation propre et sans aucune lit-
térature. L'aristocratie qui administrait ses cités avait autorité sur une
population de •Rep-of/.st qui relevaient d'elle plus ou moins étroitement.
Les cités proprement thessaliennes ont formé des groupements assez
lâches, mais sont toujours demeurées autonomes ; il n'y a pas eu d'unité
politique thessalienne, à proprement parler. Par suite il n'y a pas non
plus de parler thessalien un. Les inscriptions font connaître, d'une ma-
nière du reste très incomplète, deux groupes qui diffèrent par quelques
détails notables : celui de la Thessaliotis, au Sud-Ouest, avec les inscrip-
tions de Pharsale et de Cierium, et celui de la Pelasgiotis, au Nord-Est,
avec les inscriptions de Larissa. Les parlers de la Thessaliotis semblent
présenter des points de contact avec ceux du groupe occidental dont il
sera question plus loin.
ÉOLIEN 63
Les cités béotiennes formaient une confédération bien organisée ; le pays
e comporte vis-à-vis de l'étranger comme une sorte d'unité. Sans doute,
a Béotie n'a pas eu, au moins à une époque ancienne, une grande
nfluence politique au dehors ni un grand rayonnement ; son plus grand
loète, Pindare, n'a pas écrit en béotien. Mais on compte au moins un
uteur qui a écrit le béotien, la poétesse Corinne, qui est précisément
ine contemporaine de Pindare, dont on a des fragments de quelque éten-
lue, surtout ceux qui ont été récemment découverts sur des fragments de
lapyrus. On observe de menues particularités propres à certaines cités ;
aais en gros il n'y a qu'un béotien, connu surtout par des inscriptions,
ui s'étendent sur toute la période classique et ne cessent qu'au ii*^ siècle
v. J.-G. L'unité du dialecte est mise en évidence par des particularités
l'orthographe. Les Béotiens sont de tous les Grecs ceux qui ont eu le
lus de souci de noter phonétiquement leur dialecte ; il y a eu en Béotie
es réformes orthographiques, et l'orthographe du m* siècle 3st très rigou-
eusement définie. Les inscriptions les plus anciennes notent la diphtongue
; par c£ ; au m" siècle, constatant que la voyelle u notait par ailleurs û
t non Vu (o>i français qu'ils prononçaient), les Béotiens ont noté l'u du
rec commun par oj, soit apyoups^v, et dès lors ils ont pu se servir de l'u
our noter la diphtongue et devenue alors û, de -q pour noter la diphtongue
t devenue e, de v. (valant i long) pour noter l'ancien •/]. L'éditeur antique
e Corinne a donné cette orthographe au texte de la poétesse^ qui appa-
aît ainsi sous une forme toute différente de l'original. Outre ces témoi-
nages épigraphiques et littéraires, on a quelques parodies du béotien
hez les comiques et des gloses.
C'est l'ensemble de ces trois groupes qu'on nommera ici éolien. Mais
î mot n'a pas toujours cette valeur précise chez les anciens. Il y a un sens
troit : l'éolien au sens strict est la langue littéraire d'Alcée et de Sappho,
ui repose sur le parler de Lesbos.Il y a un sens large : les anciens
ppellent volontiers éolien 'tout ce qui n'est ni ionien-attique, ni dorien.
)n évitera ici ces deux emplois, et l'on se tiendra au sens linguistique
éfini ci-dessus.
L'éolien ainsi entendu est caractérisé par des traits particuliers.
Dans tous les autres dialectes, les gutturales labiovélaires If, g"", g"" h
es dialectes indo-européens occidentaux sont représentées par des clcn-
îles, T, 0, 0, devant les voyelles de timbre e en tout cas, soit donc -t et tv;'
î et cr;, Os et 6y;. En éolien, ce traitement a lieu à l'intérieur des mots
ntre deux voyelles ou dans les enclitiques, et c'est -zi qui répond à que
U latin, ca « et » du sanskrit en éolien comme en ionien-atlique. Mais,
u moins quand la gutturale labio-vélaire commence le mot, l'éolien tout
nlier a des labiales. Donc, pour le nom de nombre « quatre », latin
uattuor, sâiiskùl catvâr ah, à -zi-opeq du dorien, ■:éz-::ipzq de l'attique, -iaç;-
64 • LES DIALECTES
psç de l'ionien, le lesbien répond par -Kicc'jpeq et le béotien par xliTapeç,
et on a Tceipc- au premier terme d'un composé thessalien. A t^Xs, tyjXoj
des autres dialectes, le lesbien répond par ti-^Xj'., et le béotien par ze'.lz-
(dans des noms propres). Le nom de la ville de AeXçoi, littéralement la
« matrice » , apparenté au sanskrit gârbhaJp « utérus » et au latin uolba
(qu'on écrit d'ordinaire uolua, d'après une graphie fautive de manuscrits)
est ViiXozl en béotien ; on en rapproche le nom propre thessalien Bea-
cpaïc;, et le lesbien a .BéXsi?, qui équivaut à cîXjpî; de l'ionien-attique. Le
vocalisme radical du verbe qui signifie « vouloir » est de timbre e en béo-
tien et en thessalien, comme dans les parlers occidentaux ; de là, avec 3,
3£'.Xo;x£vov, PsiXeiTT/ en béotien, ^eXXoixevou en thessalien, en regard de
ov^XoiJ-xt en dorien, os'.Xetat en locrien. Le peuple que l'ionien nomme
0£t7jaXô; et l'atlique 0c"aXiç porte en Béotie le nom de <î>£T-:aXcç et, chez
les Thessaliens eux-mêmes, le nom de ns-OaXog. De même le mot à ^ghw-
initial qui est représenté en latin pdLvfenis et en lituanien par ^vèris « ani-
mal » est en ionien-attique et en dorien 6r,p, mais on lit chez Hesy-
chius : (^r,ptq- ol K£vxaupoi abXtxûç, et les grammairiens s'accordent à
parler de çv^p comme étant la forme éolienne — sans doute lesbienne —
qui répond à ionien-attique Q-rjp ; le thessalien offre le participe parfait
-sjî'.pay.cvTcç du verbe qui ailleurs est 6-r^pâto, et aussi le nom propre $'.Xc-
Une autre innovation particulière à l'éolien consiste à avoir remplacé
dès une date très ancienne la caractéristique du participe parfait actif par
la caractéristique correspondante du présent ; on a ainsi en lesbien £Xy;X'J-
ôcov, en thessalien £'xo'.-/.:os;j,£ix3vtwv, en béotien y.aTaSsâatov.
Le lesbien, le thessalien et le béotien s'accordent à présenter poen regard
de px des autres parlers dans quelques cas, en des conditions qu'on n'est
pas parvenu à définir précisément. Par exemple le lesbien et le béotien
ont aTpoTo; au lieu de 'jzpxzic. (la forme n'est pas attestée en thessalien,
sans doute parce que la forme commune u-pxiôq s'y est substituée de
bonne heure au Gxpo~oç dialectal). Le thessalien et le béotien ont ^poyy;
en regard de l'ionien-attique j3pa)ju;. Le béotien et le lesbien disent
7;6pvo'J;, et non irapvo-^.
Les trois groupes s'accordent à exprimer normalement le patronymique
par un adjectif dérivé, non par un génitif comme les autres dialectes. Une
inscription de Pharsale fournit par exemple une longue liste de noms tels
que $'.XtTCXoç, Avxupaveto^;, AvxKpavstç ^Ck'.Ti-izeioç, etc. ; on a en béotien Ap^wv
STîepyw/'.o;, et à Lesbos FXajy.o; 'AvTa)vJ[;.£'.oç, et ainsi de suite.
L'éolien n'a pas dû être un groupe très un ; il arrive que le lesbien con-
corde avec le thessalien, mais non avec le béotien, ou le thessalien avec le
béotien, mais non avec le lesbien.
L'une des particularités les plus frappantes du lesbien, celle qui consiste
GROUPE OCCIDENTAL 65
à représenter par des consonnes géminées d'anciens groupes tels qne-siii-,
se retrouve en thessalien, mais nullement en béotien; en regard de san-
skrit asmi « je suis », vieux slave jesml, le lesbien et le thessalien ont
ï\).\}.'., mais le béotien a eif;/., tout comme l'ionien-attique a s'.tj.i ou le dorien
r^\u, et ainsi toujours.
Au contraire une forme aussi singulière que Y'.vjjj.a'. au lieu de YÎvviu.ai,
vfvct^.a'. existe en béotien et en thessalien, non en lesbien.
On ne voit pas qu'il y ait de traits spéciaux au lesbien et au béotien ; il
est permis de supposer que le thessalien occupait une situation intermé-
diaire entre le béotien et l'éolien d'Asie. On s'accorde d'autre part à recon-
naître que le béotien a subi l'influence des parlers grecs occidentaux, et
des noms propres comme 0c'.pi.7:iwv ou KaAA'.Oeip'.; à Tanagra, là où l'on
attendrait os'.p-, paraissent bien indiquer un mélange de Grecs non éoliens
avec des éléments de parler éolien. Mais il ne faut pas exagérer ces
influences. Plusieurs des faits qu'on a allégués pour établir une influence
occidentale sur le béotien sont très fragiles ; par exemple, le béotien a le
nominatif pluriel de l'article tc, et non pas c. comme le lesbien et le thes-
salien ; il résulte simplement de là que le béotien n'a pas participé à l'in-
novation qui a fait remplacer ts'. par o\ et que, à ce point de vue comme à
:elui du traitement de "^esmi, il ne fait pas partie du groupement spécial du
thessalien avec le lesbien. En somme les trois dialectes éoliens sont assez
divergents.
IV. — Groupe occidental.
Les parlers de type « occidental » occupent tout ce qui dans la Grèce
propre n'est ni éolien, ni arcadien, ni attique. C'est que les Doriens
luxquels appartiennent la plupart de ces parlers sont le dernier groupe
l'envahisseurs qui se soit répandu sur la Grèce ; ils se sont substitués
\ des Grecs ayant d'autres dialectes qui occupaient le pays avant eux.
L'invasion dorienne n'est presque pas un fait historique, puisqu'on n'en a
pas de témoignage écrit contemporain ; mais on l'entrevoit du moins, et
.1 est frappant que l'épopée homérique, dont la rédaction définitive est
aien postérieure à l'invasion dorienne, veuille de parti pris ignorer les
Doriens du Péloponèse. Venus en conquérants, les Doriens sont demeurés
souvent à l'état de corps d'occupation, parfois peu nombreux. La vie des
Doriens de Sparte ou de Crète était celle qu'on mène dans un camp. Le
Spartiate Brasidas dit, chez Thucydide (IV, 126), [à^b zoA'.tctwv icicÛTcov
'r;/.tzt\ VI aTç cj rS/Xzi hllyor) àpyo-jiv/, c/Xià. zXe-.ôvwv [j.àXXov sAdcT-ou;, cJ/,
ùj.iù T'.vl y-r^-ii\}.viz\ rr;v ojvdcjTc'.av y; tw [;,ays[j,£vot y.paTcTv. Et, dans les
Lois de Platon (626 d), le Cretois, approuvé par le Lacédémonien, s'ex-
A. Meillet. 5
66 LES DIALECTES
11
prime ainsi : -zoux' o3v '::ps; tcv rSKz\).o'> Y;[i.'ïv Tràvra iz-qp'u-a'. zcXeixoç
«et Tcaj'.v otà (ii'o'j <jxn-/r,ç h->, 7:pcç àzâcaç xàç -JCÔXctç wç tîov àXXwv
CJOîvoç c'joàv cçcAoç cv cuts y.Tr,[xâTa)V o'j- ir,',-r,ce\i\j.i-u)'i , av [j.-/; -roi tSav^m
àpx y.poL-fi ->.:, zâvTa ce -zx twv vi7.a)ij.ivwv àYa6à twv v.xwvtwv yyfnzbx'.. Le
caractère tout militaire des occupants doriens est surtout sensible dans la
partie méridionale du domaine, celle où n'ont pénétré que de petites
hordes doriennes ; au Nord où ils sont venus en plus grandes masses, les
Doriens ont un caractère plus paisible ; Corinthe a été une grande place
de commerce, et les populations — non spécifiquement doriennes — de la
Phocide, de l'Étolie et de l'Epire ne présentaient pas le contraste, si
frappant à Sparte, d'un petit groupe de conquérants dominant une popu-
lation de sujets.
Les parlers occidentaux forment deux groupes naturels : le groupe
dorien proprement dit et le groupe du ?sord-Ouest, auquel se rattache
l'éléen.
La conquête dorienne est assez récente pour que les Doriens propre-
ment dits n'aient pas perdu le sens de leur unité. Des institutions com-
munes sur>ivent jusqu'à l'époque historique. La plus nette est la divisioa
en trois tribus. L'auteur du KaTâXcyoç twv vewv groupe par multiples de
quatre les vaisseaux de tous les autres Hellènes, par multiples de trois les
vaisseaux des Doriens : Rhodes par exemple envoie neuf vaisseaux :
B 653.
TX-r;T:ôX£^/.cç o' 'Hpay.XsîcY;?, 'qùç ze (J-syaç xe,
£•/. 'Pdosj inix v?;ar a-fv/ 'Pcotwv àvepw^^wv
et 'Piccv àixo'.v=[j.ovTO 3:à ipiy_x y.caiJ.r;6évT£ç,
Aivoiv 'I-r;X'j75v te y.al âpY'.voévca Kâ^jL'.pov.
et, au vers 668, après un récit :
Tp'!)(6a cà wxYjôcV y,a-açuXacôv.
A propos de Rhodes, Pindare, 01. VII, 187, écrit:
àr.xiep^z o'è'^fov
àjTscov \).c'.pxç, y.Éy.XvjVTat ce c'^vt sBpa'..
Les Doriens sont qualifiés de -zpr/i'iv.zz, •: 177, et dans un fragment
conservé sous le nom d'Hésiode, cette épithète est ainsi expliquée :
Tcàvccç Sa -zp'.yii-AZç y.aXéovTa'.
cuvey.a TpiJtrfjv yaTav éxiç T.i-pT,q èSàsavTO.
L'étymologie de ce composé est claire ; le premier terme est Tp'-yat
(ait. -.p'.yr^ ; quant au second, c'est le mot indo-européen *weik-, *woik-r
GROUPE OCCIDENTAL 67
*wik- « tribu, clan », qui est conservé dans le viç- « tribu, clan » du sans-
krit, vis- de l'Avesta, vi^- du vieux perse, visl « village » du vieux slave,
vësx_-piits « seigneur », littéralement « chef de clan », du lituanien, dont le
grec a un accusatif conservé dans (^F^oix-x-cz « à la maison » et dont gr.
foXy-oq et lat. uïcus par exemple sont des dérivés : ■zp'.yoLi-fr/.-zq « à trois
clans » conserve le sens ancien du mot /"c.x-, Fiv.- qui en grec s'est en
général restreint au sens de « maison » ; le mot FzXxo; désignait à l'origine
la « grande maison » qui appartenait au clan tout entier; Hérodote parle
encore de oixov xbv ^xGikéoq V, 3i par exemple.
Les trois tribus doriennes portent les noms de Taaïjîç, A'j\iy.'nq et
Ili[j.ou\o'.. On les retrouve un peu partout — parfois augmentées d'une
quatrième tribu locale — dans les cités doriennes : à Argos, à Sicyone, à
Gorcyre (qui est une colonie de Corinthe), à Epidaure, à Mégare, à Dyme
(en Achaïe), en Crète, à Théra, à Cos, à Gyrène, à Agrigente. Il est
curieux qu'il n'y en ait pas trace à Sparte ; la constitution particulière de
Sparte avait sans doute éliminé cette vieille institution pour la remplacer
parles institutions proprement Spartiates de Lycurgue. Le maintien des
trois tribus dans tant de cités est la preuve encore tangible de l'unité
dorienne.
Le domaine dorien est tout entier tourné vers le Sud et vers l'Ouest.
En Grèce propre, les Doriens occupent l'extrémité méridionale : Corinthe,
l'Argolide, la Laconie, et la Messénie ; vers l'Est, leurs anciens établisse-
ments se composent de la série méridionale des Cyclades, Mélos, ïhéra,
Garpathos, Cos et Rhodes, et vont jusqu'à l'extrémité Sud de la côte
l'Asie Mineure, avec Cnide et avec le souvenir de l'existence de Doriens
i Halicarnasse. A l'époque historique, l'île de Crète est dorienne. Les colo-
lies doriennes de la région du Pont Euxin, KaXy^âoor; et BjCi-mo^) sur le
Bosphore sont des fondations de Mégare, qui ne remontent pas au delà
lu vu* siècle. Gyrène, sur la côte d'Afrique, est une colonie de Théra,
/ers 63o. Gorcyre, dans la mer Ionienne, a peut-être été d'abord une
:olonie de Ghalcis ; mais au début de l'époque historique, c'est Corinthe
jui y domine ; et, quand Gorcyre est devenue puissante et indépendante,
:'étaitune cité déparier dorien. Il semble y avoir eu en Occident des colo-
lisations antérieures à la colonisation dorienne : en Grande-Grèce, Syba-
. "is, Grotone, Métaponte, Poseidonie paraissent être des colonies achéennes
i i l'origine, mais toutes ont été dorisées. En Sicile, Syracuse est une fon-
lation de Ghalcis Vv-^rs yS/i ; mais ici aussi le dorien a triomphé, et la cité
i passé finalement sous l'influence du groupe issu de Corinthe. Mégare a
bndé Mégare Ilyblée, qui fonde Séllnonte vers 65o-63o. Gela, colonie
le Rhodiens et de Cretois vers 690, fonde à son tour Agrigente vers 58o.
^es Doriens ont eu du côté de l'Occident leurs établissements les plus
prospères ; et ce n'est guère qu'en Sicile, et un peu en Grande- Grèce, qu'il
gg LES DIALECTES
semble s'être développé une littérature proprement dorienne, dont il ne reste
malheureusement que des fragments très courts^ comme ceux d'Epicharme
et de Sophron, et, plus tard, quelcpies idylles de Théocrite, ou des textes
dénaturés, et du reste peu instructifs au point de vue linguistique,
comme ceux d'Archimède. L'essentiel de ce que l'on sait sur le dorien
vient des inscriptions, et les parlers que l'on connaît le mieux sont ceux
de Gortyne en Crète et d'Héraclée en Italie pour lesquels on a de longs
textes épigraphiques. On possède de plus un assez grand nombre de
données par des gloses, surtout pour le laconien. Et les poètes comiques
complètent ces témoignages en ce qui concerne le laconien et le mégarien.
Toutes ces données sont partielles : il n'y a pas un parler dorien qu'on
puisse décrire complètement.
Il n'a été constitué une -/.oivr, vraiment dorienne qu'en Sicile, notamment
dans la région de Syracuse, oii il y a eu de grandes villes d'affaires, une
civilisation prospère, et où, comme en lonie, on a senli le besoin d'une
langue commune comprise couramment hors des limites d'une cilé. Cha-
que cité dorienne a gardé son patois local et l'a employé obstinément
dans ses textes officiels : les petits nobles bornés qui vivaient de l'exploi-
tation de leurs sujets et qui faisaient travailler leurs serfs sur leurs
domaines ruraux dans les pays doricns n'éprouvaient pas le besoin d'avoir
un autre idiome que leur patois local ; leur horizon ne s'étendait guère
au delà des cités les plus voisines ; les gens d'aflaires qui pouvaient se
trouver dans le pays étaient sans influence ; une aristocratie rurale domi-
nait presque partout et détenait le pouvoir alors même que la démocratie
devenait puissante ailleurs. A l'intérieur d'une île comme la Crète, il n'y
a pas deux cités qui emploient dans leurs inscriptions le même parler
exactement, et les inscriptions des villes Cretoises permettent de tracer en
quelque mesure une carte linguistique de l'île. A cet égard, le groupe
dorien s'oppose au groupe ionien, qui a constitué dès avant l'époque his-
torique une sorte de y.c-.vr;, qui a eu des premiers en Grèce une langue
littéraire et qui s'est gardé d'écrire les parlers locaux. En lonie, on connaît
une seule langue, mais on la connaît relativement bien ; dans le monde
dorien, on en aperçoit un grand nombre, mais on n'a sur chacune que
des renseignements incomplets, souvent quelques indications à peine.
La parenté des parlers du Nord-Ouest avec les parlers doriens ressort
de leur aspect linguistique ; mais il n'y a entre ces populations et les
Doriens aucun lien historique comparable à celui qu'on constate entre les
cités proprement doriennes. Les parlers du Nord-Ouest sont ceux de la
Phocide,de la Locride, derÉtolie,derAcarnanie et de l'Épire, auxquels il
faut ajouter l'éléen dans le Péloponnèse. L'éléen est assez connu par des
inscriptions, d'étendue en général médiocre, mais diverses, qui com-
GROUPE OCCIDE?(TAL 69
aencent de bonne heure et couvrent toute la période classique, inscriptions
rouvées pour la plupart à Olympie. Le parler de la Phocide est attesté
ux V* et iv" siècles av. J.-G. par quelques bonnes inscriptions trouvées à
)elphes. Du locrien on a aussi une idée nette grâce à deux inscriptions
tendues et bien conservées du v* siècle, la loi de iNaupacte et le bronze
i'Œanthée. De la forme ancienne et vraiment locale des autres parlers on
le sait à peu près rien. Les inscriptions postérieures au iv^ siècle sont
édigées en une sorte de y.o'.vv^ spéciale qui s'est constituée dans le Nord-
)uest de la Grèce, la y.o'.vv] élolienne, peu différente de la -/.o'^n^ dite
chéenne. Aucune des cités où se parlait le grec du Nord-Ouest n'a eu
e littérature propre à aucun moment. On ne peut faire état que des
.iscriptions archaïques, peu nombreuses ici comme partout, et qui même
lanquent tout à fait pour plusieurs régions. Quand on parle du groupe
u jNord-Ouest, il ne s'agit donc que de ce qu'enseignent les plus ancicn-
es inscriptions éléennes, delphiques et locriennes ; les données sont très
■agnientaires et incomplètes. L'éléen a, au point de vue linguistique
omme au point de vue géographique, une place un peu à part.
La ressemblance générale entre les parlers du Nord-Ouest et les parlers
oriens est grande ; mais la plupart des particularités communes à ces
ivers parlers sont simplement des conservations d'un état grec commun,
t non pas des innovations propres au groupe, de sorte qu'on n'en peut,
n bonne méthode, faire état pour établir des liens de parenté dialectale.
ar exemple, les parlers occidentaux s'accordent à conserver -ti final en
es cas où, comme dans ô(cwt'., la plupart des autres parlers ont fait passer
; •; à c et disent y.zMi'.. Les parlers occidentaux ont-;j.£ç, et non -;;.sv, à la
'* personne du pluriel ; mais -;x£ç est une forme ancienne et qui rap-
elle -mah du sanskrit et -rnus du latin beaucoup plus que -\j.v) de l'io-
ien-attique et de l'éolien ; au surplus, on est loin de posséder des témoi-
nages de -[xt- pour tous les parlers doriens, et, quant au groupe du
ord- Ouest, -]j.z- n'y est attesté qu'à Delphes ; pour le reste, on ne sait
en. La forme Tixips; du nom de nombre « quatre » n'est pas attestée en
ehors du groupe occidental ; mais c'est celle que, au nominatif au moins,
grec a héritée de l'indo-européen. Les deux traits tout à fait caracté-
stiques de tout l'ensemble du groupe du Nord-Ouest sont les aoristes
1 -;a des verbes en -Ziù et les futurs en -aiz'j.v.., -jïw, dits doriens. Mais
;s deux traits se retrouvent sporadiquement en dehors des parlers occi-
3ntaux, et l'on a par exemple chez Homère èîsettat et en attique ovj^ou\}.y.\.
!i revanche, les parlers occidentaux ne concordent pas exactement entre
IX ; ainsi à Argos les formes en -;-/ ne sont pas générales, et l'on a --ja,
où une gutturale précède dans le mot: œizy>.z(jx<., epyxjauOx'., ep^fXG-
ct-.o, £o'./.ajc:av, en regard de aycovi^ajôat, xpoaecpav.çe ; on peut, il est
ai, se demander si ces formes en -zz- ne seraient pas des survivances de
70 LES DIALECTES
l'ancien parler achéen du pays. Bien que le futur en -c;eo[j.a'., -œcW soit de
règle absolue dans tout le groupe occidental et en soit sans doute la marque
la plus constante, on a à Héraclée des 3" personnes du pluriel hazv:a<.,
àzaçovT'. en regard du singulier hrjr^-y.'., èpvaHrjTa-., etc. En somme, l'en-
semble des parlers occidentaux a conservé iDeaucoup de traits anciens, mais
il a peu d'innovations communes.
Les parlers du Nord-Ouest ont en commun quelques particularités très
spéciales. Ils tendent à faire passer t devant p à a : à l'ionien-attique ©spw,
Féléen répond par oapw, le locrien p.i.r oapw, et le delphique a aussi çxpa)
sur une inscription du v" siècle ; toutefois la graphie ordinaire est çepo) à
Delphes, Dans ces mêmes parlers, cO tend à passer à œt, soit y^p-ec-.:':.,
A'jo-xffTO (c'est-à-dire XucrâcGa)) en éléen, bt^EGxxi, hxpe'jza.i, ypzGio (c'est-à-
dire xp^tOo)), en locrien, -rpocrta, hXx^xi^o, etc. à Delphes. Ces particula-
rités sont menues, et le delphique, très exposé aux influences du de-
hors, les a éliminées de bonne heure.
Les parlers doriens se ressemblent par leur aspect général ; ils ont beau-
coup de traits communs ; mais presque pas un de ces traits ne leur est
tout à fait propre ; presque aucun n'est une innovation commune à tout
le dorien et qui ne se retrouve pas ailleurs. Si l'on n'avait des témoi-
gnages historiques précis qui établissent l'unité du dorisme, on serait
embarrassé pour en fournir la preuve linguistique. Les parlers doriens ne
sont pas très conservateurs ; ils offrent des innovations nombreuses ; mais
ces innovations sont locales ou, comme le passage de c à /; entre voyelles,
ne s'étendent qu'à peu de parlers, en l'espèce au laconien et à l'argien.
Rapports entre les quatre groupes dialectaux.
Chacun des parlers 'grecs connus entre dans l'un des quatre grands
groupes qui viennent d'être sommairement décrits : arcado-cypriote (ou
achéen au sens étroit), ionien-attique, éolien, occidental. Mais la diffé-
renciation des parlers a commencé dès la période grecque commune. Au
moment où des bandes successives de conquérants ont porté la langue
sur les domaines oià on la rencontre à l'époque historique, le grec était
déjà différencié. En ce qui concerne les parties de la langue où le grec
était amené à innover, les innovations variaient d'une partie à l'autre du
domame hellénique. Il y a ainsi des traits communs à deux ou à trois,
ou à certaines parties seulement de deux ou trois groupes. De ces traits
les uns proviennent de la différenciation dialectale du grec à l'époque de
communauté, d'autres résultent de mélanges de populations helléniques
qui ont conduit à des parlers mixtes en quelque mesure, d'autres enfin
s'exphquent par des développements parallèles. Le départ des trois procès
RAPPORTS ENTRE LES QUATRE GROUPES DIALECTAUX 7I
«st souvent impossible ; mais on peut le faire en quelques cas, et il importe
d'examiner les traits communs à plusieurs des quatre grands groupes
dialectaux.
L'une des particularités les plus singulières du grec entre toutes les
langues indo-européennes est l'emploi d'une particule destinée à préciser
la valeur de l'optatif et du subjonctif et à renforcer ces formes modales.
Or, cette particule, introduite par le grec, diffère suivant les dialectes.
Elle est «v en ionien-attique ; partout ailleurs, elle est de la forme xev, zs,
xa : /.s en éolien d'Asie, en thessalien et en cypriote, xa en béotien et en
grec occidental. On serait tenté de croire que av est une particularité de
rionien-attique, si on ne le retrouvait en arcadien ; l'arcadien a d'ailleurs
aussi trace de ■/,£ ou xa dans et x'av. Ce qui montre que cette concor-
dance n'est pas fortuite, c'est que la particule conditionnelle — qui varie,
on le sait, d'une langue indo-européenne à l'autre et qui, en grec comme
ailleurs, résulte d'un développement relativement récent — est et en
ionien-attique et en arcadien, al dans tout le grec occidental et l'éolien ;
le cypriote paraît avoir une particule aberrante -q ; on ne connaît pas la
forme pamphylienne. Pour la conjonction indiquant le temps, l'ionien-
attique, l'arcadien et le cypriote ont oiz ; le pamphylien a ho'/.x, avec le
grec occidental ; le lesbien cta a l'air d'une contamination de ozz et de
oxa, et Yjvixa, T'/]vixa de l'attique éveillent l'idée que -xa ne serait pas
étranger même à l' ionien-attique. — En regard de Aai de tous les autres
dialectes, mot qui n'a pas d'étymologie claire et dont on ne sait au juste
comment il s'est formé, on a à Gypre xaç, qui se retrouve sporadique-
ment en Arcadie, mais non en Pamphylie. — Tous ces faits relatifs aux
particules rapprochaient l'arcadien de l'ionien-attique ; il semble que l'arca-
dien repose sur un groupe de parlers du grec commun intermédiaire entre
l'ionien-attique et le cypriote.
L'infinitif du type athématique (verbes en -[kC) est en -vat en ionien-
attique, type î'.vat, o-.oova'., Zoii^y.'., tsvai, (7-rpacpY;va'., etc., et en arcado-cypriote :
arcadien 'qvxu aTr£t6r/Vac, av6-/]vx[, cypriote 3c/"£vai, xu[j.£p£vat (c'est-à-dire
xutj,£p-^vat), pamphylien açt-.sva'.. Le lesbien a -[xsva: dans E[xiJ.£vac et dans
les aoristes comme 0i[X£va'., Si;j,£va'., mais -v dans des présents comme x£p-
vav, oîSwv, qxvuv, ou des aoristes passifs comme [j.eGjijÔ-ov. Le thessalien, le
béotien et le groupe occidental tout entier n'ont que -\t.tv : thessalien
SoiJEv, béotien oo[xz^i, crétois (de Gortyne) et delphique §too[j.£V, oo\).ev,
etc. ; il y a en Crète des formes à voyelle longue du suffixe comme -/jixyjv
etc., et à Rhodes et dans les îles voisines des formes telles que oo[X£iv.
Dans l'ensemble, l'arcado-cypriote marche ici avec l'ionien-attique, et
l'éolien avec le groupe occidental : mais le groupe éolien se divise, et,
comme il arrive à d'autres égards et comrhe on peut l'attendre en raison
de la proximité géographique, le thessalien et le béotien sont plus sem-
^7 2 LES DIALECTES
blables au groupe occidental que le Icsbien. — L'éolien offre une particu-
larité curieuse : la tendance à rapprocher les formes thématiques telles
que çspô'.v des formes athématiques : on a vu que le lesbien a créé y.épvav,
cîcwv, etc. ; en revanche le béotien et l'un des groupes thessaliens, celui
de la Pelasgiotis. ont étendu la finale -[j.ev au type thématique (verbes en
-0)) ; on a donc des formes telles que çepsiAsv en béotien ou 7:pa(7s£[j.£v à
Larissa. Le manque d'unité du groupe éolien apparaît ici comme à tant -'-
d'autres égards: Ce qui fait que les dialectes ont des infinitifs divergents, -
c'est que l'infinitif n'est pas une forme indo-européenne conservée et que
le grec se l'est constitué à lui-même, et surtout l'a fixé, à une date où ses
dialectes se différenciaient déjà les uns des autres.
Les nominatifs pluriels z\ ou -zzl de l'article confirment la division des.
dialectes éoliens. On sait que b est ancien au singulier et répond k sa à\x
sanskrit, sa du gotique ; et que tc. est ancien au pluriel et répond à té
du sanskrit, 'f>ai du gotique. La forme z\ est le résultat d'tme innovation
analogique. En effet la flexion des démonstratifs, qui en indo-européen
était toute particulière, ne se distingue plus en grec de la flexion du substan-
tif qu'au nominatif singulier; le groupe de 5, 'â, ib étant tout différent
du type de x.o.Qôç, ây-^Oa, àvaOov, onconçoit que b et 'à en regard de xi aient
entraîné au pluriel cl et a-, en regard de -i. L'innovation y. est de règle •
en ionien-attique, en arcadien et en cypriote, en lesbien et en thessalien
dans la Pelasgiotis, et aussi en crétois, où elle s'explique par la persis-
tance d'un vieil usage de type arcado-cypriote ; la vieille forme tîi sub-
siste dans une partie de 1 éolien, à savoir le thessalien de la Thessaliotis et
le béotien (c'est chez Homère l'une des formes éoliennes), et en prin-
cipe dans tout le groupe occidental, sauf le cas d'influence d'un autre dia- ,•
lecte parlé antérieurement, en Crète. — Il est dès lors permis de se deman-i|
der, on le notera en passant, si l'emploi de y.r,'')z:; en Crète, à Rhodes et à '
Cos, conforme à celui de v.vîvc^ en lesbien et de xsTvoç en ionien, n'est pas
aussi un reste d'un parler antérieur; car la forme occidentale ordinaire du
démonstratif de l'objet éloigné est ty;vc;, aussi bien à Delphes qu'à Héraclée '
et en Sicile qu'à Mégare. — Il n'est pas douteux que, en changeant de dia-
lectes les Hellènes conquis par les Doriens n'aient dû en bien des cas
conserver des traces de leur premier parler. Mais il est presque toujours
malaisé de mettre ce conservatisme en évidence.
Le datif pluriel en -a'., commençant par une consonne qui défigurait la
consonne finale du thème, faisait difficulté dans nombre de cas. De là est
venu le succès d'une forme nouvelle en -eiai qui s'est développée par
analogie en partant de mots comme yévejji où elle s'explique naturelle-
ment. Cette désinence à initiale vocalique apparaît en pamphylien (mais
non en arcadien ou en cypriote), dans l'éolien tout entier sauf le curieux
)rp£[xa7iv de la vieille inscription de Cierium relative à Sotairos, et enfin
RAPPORTS ENTRE LES QUATRE GROUPES DIALECTAUX ']3
dans le grec du Nord-Ouest ; -sj^i est de règle à Delphes jusqu'à la fin du
IV* siècle ; on a KesaXXavsffc'. en locrien et, une fois seulement ouyxoôjj'. en
éléen ; de plus, en dorien, le groupe du corinthien, c'est-à-dire de la cité
dorienne qui est la plus proche du groupe du Nord, a -tzz: ; la forme n'a
pas été encore trouvée à Gorinthe dont on n'a guère de textes suivis ; mais
on l'a dans les colonies de Gorinthe, Gorcyre, Epidamnos, Syracuse, par
exemple ui^g'. ; la littérature sicilienne offre des formes comme pviizo'.. Ici
encore le groupe éolien a un point de contact avec le grec occidental. —
Dans le grec occidental, la désinence -tzz'. n'a du reste pas duré ; on l'a
remplacée par le datif pluriel en -o-.ç des thèmes en -s- ; le bronze d'Œan-
thée, au v*^ siècle, a déjà [j.v.z-k:; pour le locrien ; sauf l'exemple isolé o-jyx-
ozzg:, l'éléen ne connaît, dès l'époque la plus ancienne, d'autres datifs
pluriels que ceux en -o-.ç, soit ypz[xx-z:: (valant ypr,-^.xz'.) par exemple, ou,
avec le passage à -p du -^ final, le type courant avtovsip. A Delphes, le
type en -c:: n'a guère triomphé qu'avec la y.civr, étolienne, dont le datif en
-0'.; est l'une des caractéristiques les plus constantes. Partout où, sur le
domaine occidental, il y a eu -tac, la finale -z:: s'y est tôt ou tard substi-
tuée ; mais il est malaisé de savoir dans quelle mesure ces formes résultent
de développements autonomes ; car, à la date où elles apparaissent dans le
Péloponnèse et aussi en Grète, elles peuvent provenir de la y.i'.vrj achéenne
et étolienne des m"-!!" siècles av. J.-G.
Le groupe ti se conserve souvent en grec ; mais il tend à passer à c.,
sans qu'on ait pu déterminer au juste en quelles conditions. Le passage à
7t n'a jamais lieu après 7, et par exemple la 3'' personne du singulier ssxt
est panhellénique et garde l'aspect de asti du sanskrit, de est du latin,
etc. Le passage de v. à c: n'a pas lieu à l'initiale, sauf en pamphylien. A
la fin du mot, -te est très souvent remplacé par -7'. ; à la 3' personne du sin-
gulier des verbes en -;j.'., certains parlers ont oîSw-'., qui est ancien et pareil
au sanskrit dadàti ; d'autres parlers ont Sîâwj'. ; de même à la 3" personne
du pluriel, les parlers ont les uns sspcvT-, pareil à bbâranii an sanskrit ou
kferunt du latin, les autres des représentants de *(f£pov7'.. La forme nou-
velle en -a', caractérise l'ionien-attique : c'!ow7'., çspi-Jî'. ; le groupe occi-
dental tout entier ne connaît que l'ancien type oioo)-'., aipo-ni. Les deux
autres groupes se divisent. L'arcadien et le cypriote ont -z'. : arcadien
■/.cXcjwvG'., cypriote s;c(v)7'. ; mais le pamphylien a -->. : z'^xyoo'. « i-x^MZ'. »
représente £;aYwvT'., avec le passage pamphylien de -vt- à -v3- et l'amuisse-
ment du v normal devant consonne dans ce parler. Le lesbien a çaTsi valant
o-^î'., iyc'.7'. valant ïyojzi (ancien *ôyo'i-'. issu de tyz'/xi) ; mais le béotien a
O'.cwt'.. A la troisième personne du pluriel, le béotien et le thessalien s'ac-
cordent à présenter des formes toutes particulières en -vOi. — D'ordi-
naire, ce sont les parlers occidentaux qui ont généralisé -:'., et l'ionien-
attique, qui a généralisé G'.. Ainsi M'.XâT'.c; devient IM'.Xr,?'.;; en ionien-attique^
74 lES DIALECTES
mais subsiste en dorlen ; la forme MiXartcc est attestée en Crète ; le nom
d'un habitant de Sélinonte est en dorien SeXtvoJvx'.O!;.
Le nom de nombre « vingt » se présente sous deux formes suivant les
parlers. Un ancien /"îy-aii qui, dans l'ensemble, répond a vîsaiti de TAvesta,
à khsan de l'arménien, à ikam du « tokharien » B (koutchéen ; nouvelle lan-
gue indo-européenne connue par des textes trouvés en Turkestan chinois),
est conservé en béotien, en pamphylien et dans tout le groupe occidental
(où la graphie des inscriptions conservées est ©'./.axi). Les autres parlera
ont une autre forme avec e-.- initial et une voyelle intérieure o ; tous ces
parlers ofiPrent la finale -si altérée, et non l'ancien -xi, eî'y.off; ainsi, en ionien-
attique, en lesbien, en arcadien. — Les formes des centaines sont en
-/.axtot en grec occidental et en béotien, tout de même que l'on a sxaxiv,
ainsi T.z-^nx/,a~\o<. en béotien ; l'arcadien a -zactoc, ainsi xpiaxaciot ; l'ionien-
attique et le lesbien ont -xoatot, ainsi lesbien xpiaxéctoî.-
La préposition èv se construisait d'abord avec le datif-locatif ou avec
l'accusatif suivant qu'il s'agissait du lieu où l'on est ou du lieu où l'on
va ; le latin in et le germanique in ont conservé cette double construction.
Cet usage est aussi demeuré en grec dans le groupe du Nord-Ouest, en
béotien et en thessalien, en arcadien et en cypriote. Mais le -ç final que le
grec ajoutait à beaucoup de prépositions a permis de difFérencier èv avec
le datif-locatif, pour exprimer le lieu où l'on est, de èvç (ainsi en crétois
central ; ionien-attique-lesbien eL-) avec l'accusatif, pour exprimer le lieu
où l'on va ; cette différenciation est de règle en dorien et en ionien-attique ;
dans le groupe éolien, elle apparaît en lesbien ; dans le groupe arca do-
cypriote, en pamphylien.
On pourrait ajouter beaucoup d'exemples à ceux qui viennent d'être
cités. Il faudrait tenir compte aussi des faits de vocabulaire, qui n'ont
pas été assez étudiés. Par exemple, « j'acquiers » se dit en ionien-attique
•/,':âo[j.a'., en grec occidental ■7:âo[j,at, et le béotien ez-icauiç « acquisition »
montre que la racine 7:â- qui se retrouve chez Homère n'a pas été étran-
gère à Téolien. — Partout en grec, « je veux » est exprimé par une même
racine, qui apparaît avec vocalisme o ou e, et avec un \ simple ou avec un
groupe de consonnes qui a entraîné des traitements divers, soit (^oXoixai en ar-
cado-cypriote, et aussi en ionien d'Eubée, mais [âo^Xo^iai en ionien-attique,
jSéXXâ à Lesbos, 3^XXo;j.£vc? en thessalien, PetXoixsvo^ en béotien, o-(]ko\hM,
BsiAcixai en grec occidental. Le groupe occidental seul connaît un autre
verbe signifiant « vouloir », crétois Asto), etc. et éléen }>>eo'.Tav, avec des
contractions telles que >.y;'., Xa)[j.£ç, Xwvxt. — A date ancienne, le vocabu-
laire était très différent d'un parler grec à l'autre, et plus sans doute que ne
le laissent deviner les inscriptions même les plus anciennes.
Ces faits paraissent remonter à l'époque du grec commun, ou du moins
le point de départ de tous ces faits. Et il résulte [de là que l'ionien-
I
RAPPORTS ENTRE LES QUATRE GROUPES DIALECTAUX 7 5
attique, d'une part, le groupe occidental, de l'autre, représentent deux
termes extrêmes. L'arcado-cypriote et l'éolien sont intermédiaires. Dans
l'arcado-cypriote, c'est l'arcadien qui est le plus proche de l'ionien-attique,
3t le pamphylien qui présente des ressemblances avec l'éolien, notamment
ivec l'éolien d'Asie, et avec le groupe occidental. Dans le groupe éolien,
le béotien et le tliessalien ont plus de traits communs avec le groupe occi-
dental que l'éolien d'Asie. Il n'y a pas lieu d'essayer d'attribuer à un mé-
lange secondaire d'éolien et d'occidental, résultant de la fusion de deux
populations distinctes, les ressemblances qu'on observe entre le béotien et
le thessalien, d'une part, et le groupe occidental, de l'autre. On n'a
aucune raison de croire que les traits de ressemblance en question ne
datent pas de la période de différenciation dialectale qu'il est licite de sup-
poser à l'intérieur du grec commun. Du reste, les particularités gramma-
ticales ne s'empruntent pas aisément, et c'est faire une hypothèse en l'air
que d'attribuer à une influence de populations éoliennes le datif pluriel
3n -c<77'. de tout le groupe occidental du Nord, jusqu'à l'éléen, et jusqu'au
dorien de Corinthe et de ses colonies. Si l'innovation -sjsi, qui appartient
1 tout l'éolien et à tout le grec occidental du Nord, est bien un fait dia-
lectal de la période du grec commun, il est plus probable encore que la
conservation du --'. final en béotien, en thessalien et dans le groupe occi-
dental, est aussi un fait ancien et ne résulte pas de mélanges secondaires
de populations.
Il y a certains traits dont la répartition ne permet aucune conclusion,
sans doute parce qu'ils se sont établis après la période du grec commun.
Par exemple la répartition des formes du datif pluriel en -o\^i et en -c.ç est
iinguhère ; on a -ziqi en ionien, en éolien d'Asie, en pamphylien ; -o-.; en
itlique de l'époque classique, en arcadien et en cypriote, en béotien et en
:hessalien et dans tout le groupe occidental. Le lesbien, qui a -ccn dans le
nibstantif, a xoXq dans l'article ; le vieil attique a connu -cic:!. qu'il n'est pas
égitime d'attribuer à la seule influence de la graphie ionisante, ordinaire
ï Athènes à l'époque archaïque. C'est qu'il y avait en grec commun deux
^ormes, l'une, -ce, qui répond à l'ancien instrumental en -aih du sanskrit,
în -ais du lituanien, l'autre -cet, qui présente la désinence -<j<. venue sans
doute du locatif, et que les dialectes ont opté pour l'un ou pour l'autre,
tardivement; -c-t était plutôt oriental, et -cç plutôt occidental. Mais, à
:eci près que -ce paraît avoir disparu de bonne heure dans le groupe
Dccidental, on ne saurait guère fonder un classement sur cette particula-
rité.
A la date oià apparaissent les premiers textes grecs, épigraphiques ou
ittéraires, les parlers des divers types sont étrangements emmêlés les uns
dans les autres. Sans doute il existe des groupes compacts ioniens, éoliens
■y 6 LES DIALECTES
OU occidentaux dans certains domaines. Mais la fondation des colonies a
juxtaposé les divers parlers sur les bords du Pont-Euxin, en Italie, en
Sicile. Et des parlers de types tout différents se trouvent côte à côte. Il y
avait eu à l'époque commune des parlers de transition, et l'on passait sans
doute d'une manière continue d'un type dialectal à un autre. Au con-
traire, à l'époque historique, il y a des différences fondamentales enîre
parlers voisins : Tarcadien est très différent du laconien et de l'argien qui
l'entourent, l'ionien très différent de l'éolien d'Asie, etl'attique du béotien.
Tout ceci résulte de ce que la répartition ancienne des dialectes a été
bouleversée par les mouvements de populations et les conquêtes. S'il n'y
avait eu réaction et si chaque parler avait continué à se développer d'une
manière autonome, les Grecs du vu" et du vi* siècles av. J.-C. allaient à
une différenciation linguistique profonde ; ils étaient à la veille de ne plus
s'entendre entre eux, et par là même l'unité du monde hellénique se
serait définitivement brisée.
La nation qui a apporté le grec ne se composait sans doute que d'un
assez petit nombre de conquérants. Sîiivant les conditions où ils se sont
trouvés, les divers groupes ont subi plus ou moins l'influence des
populations* auxquelles ils se sont mêlés; ils ont été plus ou moins isolés
les uns des autres ; ils ont eu plus ou moins d'unité de race. D'ailleurs les
siècles qui ont suivi l'entrée des Hellènes sur le domaine où on les trouve
à l'époque historique ont été très troublés. La civilisation ancienne de
type indo-européen s'éliminait, sans être encore remplacée par une civili-
sation nouvelle, créée en grande partie avec des éléments nouveaux. Les
conditions favorisaient une évolution linguistique rapide, variant d'un
groupe à l'autre.
Mais l'unité demeurait sensible, et les Grecs, tout en gardant jalouse-
ment l'autonomie de chaque cité ou de chaque confédération de cités,
sentaient aussi l'unité supérieure de l'hellénisme. Cette unité a trouvé de
bonne heure son expression dans des sanctuaires comme ceux de Delphes
et d'Olympie, où se rendaient les Grecs de toutes les régions, et dans des
réunions comme celles des jeux olympiques. Tous les Hellènes ont en
commun les mêmes formes d'art. Enfin, un même alphabet, comportant
d'abord de menues différences entre les diverses régions, mais d'assez
bonne heure unifié, s'applique à tous les parlers ; seul le cypriote, placé
très à l'écart, a un alphabet distinct.
Et en efTet, les Grecs, peuple de la mer, n'ont été presque partout que
des conquérants. Sauf dans l'étroite presqu'île hellénique, ils n'ont nulle
part occupé autre chose que les rivages des pays où ils se sont établis. En
Asie Mineure, en Libye, en Italie, en Sicile et jusqu'en Gaule, on ne les
trouve que dans des îles ou dans des ports, ou tout au plus à quelques
kilomètres de la mer. Ce n'est pas un territoire terrestre qui est la patrie
RAPPORTS Ers'TRE LES QUATRE GROUPES DIALECTAUX 77
commune des Hellènes ; c'est la mer Méditerranée, et surtout la partie
orientale de la Méditerranée, de la Sicile au Bosphore. La terre séparait
es Grecs ; la mer les unissait. Le terme qu'ont inventé les Ioniens pour
ndiquer l'idée de gouverner les hommes est emprunté à la navigation :
:'est y.'jScpvav.
Mais, parla même, les groupes dialectaux n'offrent aucune continuité.
Les parlers des types les plus différents sont juxtaposés les uns aux autres.
V la différence de ce que l'on observe ailleurs en général, la géographie
16 guide pas le linguiste qui cherche à classer les parlers grecs.
La ziliq grecque était à l'origine un « fort», uneBiirg, d'où l'on se défen-
lait contre des envahisseurs ou contre les populations de l'arrière-pays.
Ze n'est pas à tort qu'on l'appelle une àv.pirS/.'.ç ; l'altitude en est parfois
grande. L'Acrocorinthe est à 875 mètres d'altitude. Le mot ziXtç ne
ignifie pas « ville » au point de vue étymologique, mais « citadelle » ; les
nots apparentés, pur- du sanskrit, pilis du lituanien, ont gardé le sens
.ncien. Mais les envahisseurs hellènes ont groupé dans la place forte d'oii
Is dominaient le pays leurs principaux cultes ; ils en ont fait le centre du
(•ouvernement ; le mot de t.6X:ç a perdu son sens de « forteresse » pour
)rendre progressivement celui de « ville » ; et, comme la « ville » était le
entre des cultes et du gouvernement de la cité, r.ol'.ç a fini par désigner
lour un Grec la cité elle-même. A travers le changement de sens de 7:6X'.;
in entrevoit le passage de l'état de guerre et de conquête à l'état relati-
ement pacifique et stable qu'on observe à l'époque historique.
Des conquérants hellènes, les uns se sont mêlés aux anciens occupants
u pays, les autres ont gardé leur caractère de conquérants et sont restés
ine aristocratie fermée. Dans les régions de langue ionienne, la popula-
ion apparaît homogène à l'époque historique ; c'est dire que les anciens
coupants du pays et les envahisseurs hellènes des diverses périodes se
ont fondus ; il s'est constitué ainsi une population d'hommes d'affaires
t de navigateurs, qui se tient pour hellénique mais qui, par ses origines,
st fortement mélangée. Dans les pays de langue dorienne, des Hellènes
ntrés à date relativement récente se sont le plus possible isolés des
nciens occupants, Hellènes ou non Hellènes, et la plupart du temps ils
l'ont pas constitué de grandes villes commerçantes. Sous la domination
es Doriens, la Crète qui, à l'époque « minoenne », avait été à la tête de
i civilisation méditerranéenne, ne joue dans la civilisation grecque aucun
Ole. La capitale de la Laconie, Sparte, est éloignée de la mer. En revan-
he, celles des cités doriennes dont leur position a fait de grandes places
e commerce ont dû prendre un caractère différent. C'a été le cas de
lorinthe et de Corcyre, et surtout des villes de Sicile qui ont eu un déve-
jppement rapide, à la manière des villes américaines modernes, et dont
78 LES DIALECTES
la population extrêmement nombreuse était par là même composite,
A la date 011 commence vraiment l'histoire grecque, du vu* au v® siècle,
il y a donc un hellénisme qui a le sentiment de son unité, mais dont
l'unité linguistique se brise et qui, si une réaction n'intervenait pas, ten-
drait à perdre toute communauté de langue. Beaucoup de Grecs vivent à
l'écart, appartenant à des cités ou à des confédérations isolées du mouve-
ment général des affaires ; ils se plaisent à employer leur parler local
dont l'usage officiel traduit l'autonomie de leurs petits groupes. Mais les
larges voies de la mer sont ouvertes à des Grecs de dialectes divers qui s'y
croisent ; des colonies lointaines sont fondées où s'associent des Grecs de
toutes provenances et même des « barbares » ; de grandes villes se créent
où se rencontrent des gens de toute sorte, qui ont besoin d'une langue
commune. Deux tendances s'opposent donc alors : d'une part, la langue
tend à se différencier à l'infini, et à prendre autant de formes distinctes
qu'il y a de cités autonomes ; de l'autre, elle tend à s'unifier. Le conflit
entre ces deux tendances domine l'histoire ancienne de la langue grecque.
Dès les premiers monuments des langues indo-européennes, la tendance
à l'unification a déjà eu de grandes conséquences. Pour des régions
étendues comme l'Ionie d'Asie on n'a qu'une langue écrite dès le début.
Des emprunts, sans doute nombreux, ont rapproché les vocabulaires des
parlers même les plus différents. L'unité très sensible du grec à l'époque
historique tient pour une part à ce que tous les parlers représentent un
même grec commun ; mais elle tient aussi à ce que les parlers n'ont pas
cessé d'agir les uns sur les autres. Il n'y a pas de moment connu où Ton
trouve un parler grec qui puisse passer pour absolument autonome.
DEUXIÈME PARTIE
LES LANGUES LITTÉRAIRES
CHAPITRE PREMIER
GÉNÉRALITÉS SUR LES LANGUES LITTÉRAIRES
Sauf les inscriptions rédigées en quelque parler local et les restes con-
servés des glossaires etparlers locaux relevés par des observateurs de l'anti-
quité, tout ce qui subsiste du grec pré-alexandrin, ce sont des textes litté-
raires. Quand on parle de grec, c'est presque toujours à une langue
littéraire qu'on pense, et d'abord à la langue écrite d'Athènes. Pour
donner une idée du développement du grec, il faut donc déterminer ce
qu'ont été ces langues littéraires et comment elles se comportent par rap-
port au parler courant.
La linguistique moderne se défie des langues littéraires. Durant le xix*
siècle, les linguistes se sont proposé avant tout d'étudier le développement
spontané du langage, et ils ont été conduits par là, soit à négliger autant
qu'ils le pouvaient les langues littéraires, soit, là où ils n'avaient pas
d'autres données, à essayer de deviner les langues populaires à travers
les textes dont ils étaient réduits, malgré eux, à se servir. La théorie des
langues littéraires envisagées en elles-mêmes n'est faite qu'incom-
plètement.
En fait, on ne connaît des langues anciennes que des formes littéraires
la plupart du temps. Il arrive même que les langues littéraires soient assez
éloignées de l'usage courant pour ne laisser presque rien entrevoir du
parler usuel des hommes qui les employaient. Le latin qu'on a écrit de
l'époque d'Auguste jusqu'à la Renaissance a servi de langue savante et
même littéraire à toutes sortes de peuples, dont les idiomes étaient divers
et dont beaucoup ne parlaient pas des langues romanes ; il dissimule
l'évolution du latin parlé dans les régions où le latin était la langue cou-
rante et supprime ou restreint les témoignages dans les pays où au moins
le bas peuple se servait d'ordinaire de quelque autre idiome, en Espagne,
€n Gaule, en Dacie, etc. Une langue littéraire rigoureusement fixée par
A. Meillet. 6
82 GÉNÉRALITÉS SUR LES LANGUES LITTÉRAIRïïS
des grammairiens comme le sanskrit fait qu'il est à peu près impossible
de suivre le développement des parlers de l'Inde et qu'on doit se contenter
de témoignages accidentels, rares et obscurs. Dans ces cas extrêmes, le
témoignage des langues littéraires n'a qu'une valeur linguistique très
mince : un texte latin écrit au ix* siècle par un moine germain ne saurait
enseigner que peu de chose au linguiste, et encore est-il possible, en regar
dant les choses de près, d'en. tirer sur la prononciation, sur la syntaxe, sur
le vocabulaire des indications qui peuvent être précieuses.
La situation n'est pas toujours aussi mauvaise. Il arrive, et c'est habi-
tuel aujourd'hui chez la plupart des peuples de l'Europe, que la langue
littéraire soit une forme normalisée du parler courant ; la langue littéraire
donne alors une idée approchée de ce parler, et les particularités qu'on
peut observer, surtout chez les écrivains relativement peu lettrés, donnent
souvent un aperçu, au moins partiel, de l'usage ordinaire. Tel est le cas
en Grèce. Chaque grand groupe dialectal a tendu à se créer sa langue lit-
téraire propre ; certaines cités ont leur langue littéraire à elles, et l'obser-
vation des langues littéraires fournit sur les dialectes et même sur certains
parlers locaux des données utiles.
De par leur nature, les langues littéraires se distinguent des parlers
usuels et populaires. Mais elles ont sur ceux-ci l'avantage d'offrir des formes
arrêtées, dont les hommes qui les emploient ont pris conscience ; le lin-
guiste sait par suite sur quoi faire porter son étude ; l'objet en est exacte-
ment défini. Il n'en va pas de même des parlers populaires. La première
difTiculté que rencontre l'auteur d'une description de parler populaire e^t
de déterminer l'objet de sa recherche. Pour peu que la population qui
emploie ce parler soit socialement différenciée, qu'elle comporte des
groupes ayant des situations différentes, des occupations différentes, elle
offre des variations linguistiques appréciables, et qui peuvent être assez
étendues; si, de plus, comme il arrive presque toujours, les habitants de
la localité étudiée sont en partie originaires de quelque autre localité ou*
descendent de parents originaires d'ailleurs, on rencontre d'autres varia-
tions. Tel sujet qui a quitté son village durant un temps plus ou moins
long parle autrement qu'un sujet qui ne s'est jamais éloigné du pays. Les
vieux ne parlent pas comme les jeunes. Il n'y a pour bien des choses pas
de norme établie, et il n'appartient pas à l'observateur d'en poser une
arbitrairement. Plus grande est la précision avec laquelle il observe, et plus
il lui est malaisé de définir précisément quel objet étudier. On tourne
d'ordinaire la difficulté, soit en s'adressant à un sujet unique pris arbi-
trairement pour représentant de l'ensemble du parler, soit en recueillant
des faits de toutes mains, quitte à obtenir des données un peu incohérentes
et qui se concilient malaisément entre elles. La rigueur qu'ont les faits
locaux observés directement n'est souvent qu'apparente et recouvre, dans
M
VALEUR DU TÉMOIGMAGE DES LANGUES LITTERAIRES 83
nombre de cas, un choix arbitraire entre des données qui auraient mérité
une égale attention. Les langues littéraires ne trompent pas : nul n'ignore
qu'elles ne recouvrent pas l'usage ordinaire de la langue parlée. Mais elles
représentent un usage fixé par les intéressés ; l'observateur sait ce qu'il
doit décrire et étudier ; il est en présence d'une norme, dont il a été pris
conscience et qui a été maintenue volontairement.
Sans doute il existe, dans toute localité ou dans tout groupe de localités
qui a conscience de son autonomie, le sentiment d'un idéal linguistique
auquel on doit se conformer ; et il y a une réprobation contre ceux qui en
parlant s'écartent sensiblement de la norme idéale du lieu. Mais les sujets
parlants n'ont pas conscience de tous les détails de cette norme, et l'obser-
vateur étranger ne sait où la saisir, tandis que l'observateur indigène peut
tenir pour essentiels des particularités de son parler personnel ou des fan-
tômes de son imagination. Pour certains détails par où ils se distinguent
de leurs voisins, ou qui ont une valeur expressive particulière, les sujets
ont une sensibilité vive, tandis que, à côté, de fortes divergences passent
inapei-çues. Dès l'instant qu'une langue est fixée dans des monuments
littéraires conservés par la mémoire de tout un groupe de lettrés ou, mieux
encore, par l'écriture, le linguiste a un objet fixé sur lequel "arrêter son
attention, et cet objet n'est pas arbitrairement choisi : il est celui que les
membres du groupe étudié ont établi d'une manière consciente et voulue.
D'ailleurs le rôle des langues littéraires dans l'évolution des langues n'est
pas négligeable. Sans doute les langues littéraires ne permettent pas
d'observer les innovations spontanées ; elles n'en présentent que les con-
séquences fixées, parfois un long temps après le moment où ont eu lieu
les changements. Mais c'est souvent sur la forme qui apparaît fixée dans
les langues littéraires, ou du moins sur une forme modifiée par les langues
littéraires, que reposent les évolutions linguistiques ultérieures. Ce n'est
pas seulement parce qu'on ne le connaît guère sous d'autres formes que le
lalin classique doit être considéré par les romanistes ; c'est aussi parce
qu'il a été la langue enseignée à l'école, celle qu'on s'efforçait de repro-
duire, sans y toujours réussir ; et des traits de la langue vulgaire, comme
la conservation de -s finale ou de la diphtongue au, sont dus sans doute à
l'influence de la langue des lettrés. Le développement de l'arabe n'aurait
pas été ce qu'il a été en fait si l'arabe n'était d'abord et avant tout la langue
du Coran et de toute la grande littérature qui s'y rattache. Une langue
qui a une force d'expansion est nécessairement l'idiome d'un groupe
d'hommes actifs, ayant le sentiment de leur force, et qui traduisent cette
conscience de leur valeur dans une littérature plus ou moins développée.
Cette littérature est elle-même un moyen d'action. De tout cela le grec
fournit les exemples les plus illustres. On ne saurait donc négliger les
langues littéraires ou s'en servir comme d'un simple moyen pour entre-
I .
84 GÉNÉRALITÉS SUR LES LANGUES LITTÉRAIRES
voir, à travers les faits qu'elles présentent, les traits indistincts de parlers
populaires qui ne sont pas attestés ou qui le sont mal.
Les langues littéraires entrent dans la catégorie des langues spéciales et
en représentent le type sans doute le plus important à l'époque histo-
rique.
Le parler se définit tout d'abord par la localité oii il est employé. Sauf
le cas — du reste fréquent — où une langue commune se répand sur
un territoire étendu et supprime l'usage des anciens parlers locaux, il
existe autant de manières différentes de parler qu'il y a de localités habi-
tées distinctes: chaque petit groupe local tend à avoir son parler propre.
Et, même dans le cas où une langue commune vient de se répandre, on
constate que cette langue est parlée de manière un peu différente dans
chaque locaUté, au moins par ceux des habitants qui sont fixés étroitement
dans la localité, qui n'ont pas de nombreuses relations au dehors et qui
ne se sentent pas tenus de parler la langue commune dans toute sa pureté.
Les Grecs en sont arrivés ainsi à avoir au vi" siècle av. J.-C. à peu près,
autant de parlers que de cités autonomes.
Mais la notion de parler local est loin d'épuiser toutes les particularités
que le linguiste doit envisager. Abstraction faite des particularités indivi-
duelles — qui peuvent avoir parfois leur importance, — il faut tenir
compte de tous les parlers de groupements particuliers : chaque profession
spécialisée a sa langue, ou, si l'on veut, son argot ; chacune des occupa- ;
lions qui groupent pour un temps une part des habitants de la localité
détermine aussi des particularités linguistiques : il y a chez les peuples de'
civifisation inférieure des manières de parler propres à la chasse, à la
pêche, à certaines récoltes, celle du camphre par exemple (voir Lasch,
Mitteilnngen der anthropologischen Gesellschaft in Wïen, vol. XXXVIÏ
[1907] et A. van Gennep, Revue, des études ethnographiques et sociologiques^
juin-juillet 1908). Chez les modernes, tout le monde a eu par exemple
occasion d'observer l'argot des écoles spéciales ou de la caserne ou la
langue des sports. La langue religieuse est presque toujours distincte de
la langue courante, et, s'il arrive qu'elle se confonde pour un temps avec
la langue courante, elle ne tarde pas à s'en distinguer : le latin a été à
Rome la langue des chrétiens parce que c'était la langue de tout le monde,
et il est demeuré la langue de l'Église catholique romaine, alors qu'il
n'est plus la langue parlée de personne ; le Coran a été écrit dans l'arabe
courant du temps; mais l'arabe littéral, demeuré la langue religieuse dé
tous les Musulmans, n'est plus aujourd'hui parlé par aucun sujet. Sauf les
grandes langues à la fois littéraires et religieuses, les langues spéciales
VALEUR DU TEMOIGNAGE DES LANGUES LITTERAIRES 00
sont en général assez mal étudiées ; et c'est une grave lacune dans les re-
cherches hnguistiques ; car elles ont joué et continuent de jouer dans le
développement des langues un grand rôle. Elles sont du reste souvent
malaisées à étudier ; car on n'en peut guère avoir une connaissance
précise sans faire soi-même partie du groupe oii elles sont parlées, et
ceux qui les parlent ne donnent d'ordinaire aux « étrangers » que des
indications approximatives ou peu exactes ; les langues spéciales sont
toujours un peu des langues secrètes, et il n'est pas rare qu'on les cache
tout à fait.
Il peut arriver qu'une langue spéciale dépasse les limites des parlers
locaux ; car les groupes qui la parlent peuvent appartenir — et appar-
tiennent souvent — à des localités distinctes. Les langues littéraires, qui
sont des langues spéciales, présentent en général ce caractère à un degré
éminent, et l'on a même pu dire, avec quelque exagération, que chaque
genre littéraire grec a gardé le dialecte de la région où il a été cultivé pour
la première fois.
La façon dont les langues spéciales se différencient de la langue locale
est variable. Une langue spéciale, notamment une langue religieuse, peut
être une langue entièrement étrangère, ou une langue de même famille,
mais de type différent. Ce peut être une variété spéciale du parler local.
Très souvent les langues spéciales ne se distinguent du parler général dans
la localité que par des particularités, plus ou moins nombreuses, de voca-
bulaire. Ce qui constitue le système delà langue, à savoir la prononciation
d'une part, les caractéristiques grammaticales de l'autre, est commun
à la langue générale et à toute une série de langues spéciales : c'est
seulement par des termes spéciaux, et non par la manière d'articuler
ou de grouper les mots et de les fléchir, que les argots des écoles, le
parler de la caserne, les langues des métiers, les langues des sports,
se distinguent actuellement de la langue commune. Par le fait môme
qu'ils constituent des systèmes organisés, le système phonétique et le
système morphologique ne se prêtent pas plus à être modifiés par les
groupes sociaux que par les individus. Au contraire le vocabulaire, com-
posé d'éléments autonomes, dont chacun a son existence propre, indé-
pendante de tout autre mot dans une large mesure, est pliable en tous sens
et susceptible de variations illimitées. C'est donc par le vocabulaire que
les langues spéciales tendent à se caractériser. Une langue peut se vider de
tout son vocabulaire propre sans perdre rien de son système ; il existe par
exemple un arménien tsigane, qui, pour la prononciation et la grammaire,
est du pur arménien, mais dont le vocabulaire est tout entier étranger à
l'arménien. Les langues spéciales tirent de cette possibilité la plupart de
leurs ressources; elles consistent en général à remplacer les termes de la
langue commune par des' termes autres, soit empruntés à des langues
86 GÉNÉRALITÉS SUR LES LA]N'GUES LITTERAIRES
étrangères, soit formés à nouveau avec des éléments indigènes, mais dé-
tournés de leur sens, soit enfin déformés et mutilés suivant des règles
définies. Il y a là un principe capital et qui domine toutes les théories des
langues spéciales, pour autant que celles-ci ne sont pas des langues étran-
gères ou des fabrications artificielles et de simples mutilations de la langue
commune : si elle n'est qu'une forme de la langue locale, une langue
spéciale est d'ordinaire caractérisée presque uniquement par des parti-
cularités de vocabulaire.
Les langues littéraires admettent diverses origines.
Tout d'abord c'est un fait fréquent, presque normal, que les cérémo-
nies religieuses aient lieu dans une langue distincte du parler de tous les
jours. Faire une cérémonie religieuse, c'est passer du domaine humain
au domaine divin, sortir du monde profane et entrer dans le sacré. Pour
y réussir, on est conduit à se servir d'une langue qui, par le fait qu'elle
est autre, échappe aux associations d'idées qui rendraient peu vraisemblable
un passage du domaine humain et terrestre à un monde supérieur (v. Hu-
bert et Mauss, sur la doctrine du sacrifice, dans Mélanges d'histoire des
religions, passim).
La difficulté qu'on éprouve souvent à interpréter des textes religieux ne
tient pas seulement à ce que l'on sait mal la langue, la plupart du temps
archaïque, dans laquelle ils sont rédigés et à ce que l'on n'est pas assez
renseigné sur les choses auxquelles il est fait allusion. Il faut tenir compte
de ce que les auteurs n'ont en général pas cherché à être aisément intel-
ligibles et se sont au contraire plu à être obscurs, étranges, à ne pas s'ex-
primer comme ils l'auraient fait naturellement. Si les gâthâs de l'Avesta
sont inintelligibles plus qu'à demi, c'est parce que délibérément on a cher-
ché à les faire obscures ; l'ordre des mots y est différent de l'ordre natu-
rel, et même un juxtaposé du type le plus courant, le nom du grand dieu
Ahura Mazdâh, au lieu d'y figurer sous sa forme ordinaire, la seule qui
soit attestée partout, s'y présente le plus souvent dans des ordres autres,
soit que Mazdâh soit avant Ahura, soit que Ahura soit séparé de Ma:{dâh.
L'obscurité des hymnes védiques ou, à Rome, du chant des frères Arvales
n'est pas moins intentionnelle.
Or, les langues littéraires sont souvent issues de langues religieuses. Le
sanskrit a été la langue d'une grande littérature religieuse, la littérature
védique, avant de servir à des usages profanes. Et M. Sylvain Lévi a pu
émettre l'hypothèse, très vraisemblable, qu'il a fallu des souverains venus
du dehors, étrangers aux traditions de l'Inde, pour oser employer le san-
skrit dans leurs documents officiels et pour commencer le mouvement
LANGUES RELIGIEUSES
dont la conséquence a été le développement de la littérature sanskrite clas-
sique.
Les besoins du prosélytisme religieux ont donné lieu, à l'époque his-
torique, à la création de toute une série de langues littéraires. Si l'on a
constitué les alphabets gotique, arménien, slave, et si l'on a écrit des textes
en gotique, en arménien, en slave, c'a été pour évangéliser plus commo-
dément les Gots, les Arméniens, les Slaves, et partout les textes religieux
ont précédé les textes profanes. C'est de même pour propager le christia-
nisme qu'on a écrit l'irlandais, l'allemand, le vieil anglais, sans créer
pour cela des alphabets vraiment spéciaux. Ces langues, et surtout celles
de ces langues qui ont reçu, par la création d'un alphabet propre et par
une traduction des textes sacrés et liturgiques, une fixation solide, ont
servi à des populations parlant des dialectes divers et sont demeurées sans
grands changements durant des temps assez longs. Du gotique on ne con-
naît pas d'autre forme que celle qu'a fixée l'évêque Wulfila, et, d'où
qu'ils viennent, les manuscrits n'offrent qu'un même aspect du gotique.
De l'arménien ancien, on ne connaît aussi qu'une forme qui n'a pas cessé de
s'écrire durant tout le moyen âge. Les apôtres Cyrille et Méthode semblent
avoir employé dans leurs traductions, destinées à des Slaves de Moravie,
leur slave propre, celui de la région de Salonique ; ce slavon ecclésias-
tique est demeuré depuis, avec un minimum de changements, chez les
Bulgares, les Serbes et les Russes ; aujourd'hui encore, le russe renferme
une foule de mots et de formes venus de cette langue, et l'orthographe
russe lui doit une particularité aussi étrange que celle qui consiste à écrire,
au génitif masculin singulier des adjectifs, -ago ce que l'on prononce -ovo.
— L'arabe littéral, c'est-à-dire la langue du Coran, est encore le seul
qu'on écrive, ou du moins qu'on veuille écrire, en pays arabe, et ce qui
passe de vulgarisme dans des écrits est dû, non à l'intention, mais à
l'ignorance de ceux qui écrivent. La persistance des langues religieuses
devenues langues littéraires est très forte et devient à la longue une gêne.
Le latin a été durant le moyen âge la langue savante de toute l'Europe
occidentale et, fournissant une manière fixe de s'exprimer qui n'était pas
celle dont on se servait pour les choses d'expérience courante, a fini par
s'interposer entre les savants et la conception directe de la réalité ; l'exten-
sion prise par l'emploi littéraire des langues nationales à partir du xii®-
\ui* siècle, et plus encore à partir du xvi", a coïncidé avec le renouvelle-
ment de la pensée moderne.
Toutefois ces langues venues du prosélytisme religieux ont eu le mérite
d'être des langues internationales, qui permettaient aux savants et aux
lettrés de pays très divers de s'entendre sans difficulté. Quand une reli-
gion non nationale, comme le christianisme, le bouddhisme, l'islamisme,
Fi s'est étendue, elle a contribué à fixer des langues sacrées qui ont été sur
88 GÉNÉRA.LITÉS SUR LES LANGUES LITTERAIRES
de vastes domaines des moyens de communication entre les prêtres et
ensuite entre tous les lettrés. Une langue religieuse et littéraire est à la fois
stable et internationalisée.
En dehors même du cas, le plus net de tous, des langues religieuses,
devenues langues littéraires, il existe des langues littéraires fixées et com-
munes à des localités diverses, et qui sont dues, au moins au début, à des
corporations de lettrés.. Il y a eu en Irlande des filé, en Islande des thul,
chez les Anglo-Saxons des scop. Dès qu'il y a quelque part une littérature,
cette littérature tend à avoir sa langue, comprise sur un territoire étendu.
La langue des chansons de gestes françaises du moyen âge n'est pas un
parler local; c'est une langue épique commune. Le Beoiuulf n'est pas un
texte en un dialecte anglo-saxon défini. On observe de même dans le^
serbe de Dalmatie des langues épiques spéciales.
Même les chansons, dites populaires, ne peuvent servir au linguiste de-
textes pour l'étude des parlers locaux. Toutes sont suspectes d'avoir été
transposées d'un parler à l'autre, et dans ces transports, les adaptations
qu'elles subissent sont le plus souvent incomplètes ; la métrique, ou Tair
sur lequel se chante la chanson, s'oppose souvent à certaines adaptations.
On s'exagère parfois l'importance des grandes œuvres littéraires pour la
fixation des langues. Sans doute une œuvre capitale, qui sert pendant de
longs siècles de fondement à une culture littéraire, comme la Bible et ses-
traductions, exerfce sur le développement des langues une action considé-
rable. Mais si des ouvrages, tels que la Divine comédie de Dante, les contes-
de Boccace, et les chansons de Pétrarque peuvent marquer le moment
où une langue littéraire se fixe, et, par le fait qu'ils servent de modèles,
lui donner un aspect en quelque sorte définitif, les auteurs qui les ont
écrits n'ont en général été ni les premiers ni les seuls à écrire la langue
dont ils se sont servis, et le succès de leurs œuvres n'a été possible que
parce qu'elles étaient écrites dans une langue ayant déjà un rôle et une
importance. Le toscan dont se sont servis Dante, Boccace et Pétrarque a
eu très vite le caractère d'une langue commune pour la littérature eit
italien vulgaire. On voit ici, par un exemple, comment une langue litté-
raire sert promptement de langue commune à des hommes dont les par-
lers ordinaires sont différents.
Les langues littéraires échappent à une partie au moins des change-
ments qui atteignent les parlers courants, et par suite elles sont archaïsantes.
Ainsi en lette, l'usage de séparer le préverbe du verbe n'existe plus dans
le langage ordinaire ; mais la poésie dite populaire le conserve. Le fran-
çais d'aujourd'hui a perdu l'usage du passé défini (prétérit simple) à
ARCHAÏSME DES LA^'GUES LITTERAIRES 8^
Paris et dans toute la région de parler parisien, dans un rayon de deux à
trois cents kilomètres autour de Paris ; mais l'usage de ce prétérit est
demeuré dans la langue écrite, et il est presque aussi nécessaire dans
certains cas d'employer // vint en écrivant un récit qu'il paraîtrait ridicule
de le dire dans le même récit parlé. Un Allemand du Sud emploie de
même dans sa langue écrite des prétérits simples tels que ich liebie, qui ne
figurent pas dans son parler ordinaire.
Donc, là même où la langue littéraire et la langue parlée sont proches
l'une de l'autre, comme elles le sont actuellement en France dans la région
parisienne — au sens large du mot — , les particularités de la langue
littéraire peuvent être de nature grammaticale. Elles atteignent ainsi le
système de la langue.
Il peut y avoir aussi des particularités de nature phonétique. Non pas
que, en général, une langue littéraire ait des éléments phonétiques incon-
nus à la langue courante correspondante : on prononce la langue litté-
raire avec les voyelles et les consonnes qu'on emploie dans le parler
courant. Mais il arrive qu'on emploie ces éléments d'une manière autre
dans la langue littéraire que dans le parler courant et qu'on opère certaines
substitutions. Par exemple, un Français en déclamant des vers ou en
prononçant un discours public emploie à peu près les mêmes è ouverts et
les mêmes g fermés que dans la conversation la plus 'familière ; mais,
tandis que, en causant, il dit lé:( enfants, avec un e fermé, il dira s'il veut
être a liliér aire •», lc:(^ enfants, avec une ouvert. Les langues littéraires
comportent souvent des transpositions de ce genre. Quand, comme il
arrive fréquemment, la langue littéraire repose sur un dialecte autre que
celui auquel appartient le parler courant, ces transpositions sont constantes.
Ainsi dans le slavon ecclésiastique qu'on employait en Russie au moyen âge
comme langue littéraire, on était amené à employer ra là où dans la
langue courante on disait oro et ^d dans nombre de cas où la langue cou-
rante avait ^ ; le nom de la « ville » était dans le parler ordinaire gorod et
dans la langue littéraire grad ; la forme gorod de la langue courante a
subsisté pour le nom, bien fixé dans l'usage familier, de la « ville » et les
Russes continuent à dire gorod, tout en se servant de grad dans les noms
de villes qui sont des composés savants : Pétrograd ; mais, pour un terme
officie] comme celui de « citoyen», la forme littéraire a prévalu sur la
forme courante goro\anin, qui a seivi à désigner le «citadin», et le
« citoyen » est maintenant nommé en russe à l'aide de la (orme grafdanin ,
qui est celle de la langue littéraire.
Archaïsme et dialectisme sont les deux traits qui caractérisent les langues
littéraires, au moins en ce qui concerne les particularités de grammaire
ou de structure phonétique.
Mais, on l'a vu, c'est surtout le vocabulaire qui est propre aux langues
^O GENERALITES SUR LES LA>'GUES LITTERAIRES
littéraires. En France, où la langue littéraire ne se distingue pas profon-
dément de la langue courante, il n'y a guère de mots propres à la littéra-
ture ; ceux de ces mots qui étaient fréquents autrefois, comme coursier ou
guerrier, semblent ridicules aujourd'hui ; il en a été introduit d'autres,
mais dont la période d'usage n'a pas été longue en général. Le principal
trait que l'on remarque dans la langue littéraire française est l'abondance
des termes empruntés au latin écrit ; mais le parler courant en a tant pris
à la langue littéraire que la différence n'est plus très grande ; il est à peu
près normal dans le français actuel le plus courant que l'abstrait corres-
pondant à im verbe ou l'adjectif correspondant à un substantif soit une
forme latine prise à la langue littéraire : l'action de « recevoir » est la
réception, et Ton nomme rationnel ce qui est conforme à la raison (ratio).
Si, dans le français d'aujourd'hui, il y a peu de différence entre la langue
courante et la langue littéraire, c'est que la langue littéraire est, dans une
large mesure, devenue la langue courante. Ailleurs, par suite de circon-
stances différentes, la langue littéraire a mieux gardé l'autonomie de son
vocabulaire ; il y a par exemple, aujourd'hui encore, un vocabulaire
poétique anglais distinct du vocabulaire de la langue littéraire de la prose,
qui, comme en français, est voisin de celui de la langue courante.
Créer une langue littéraire consiste presque toujours à créer un vo-
cabulaire, et l'expérience montre qu'on y réussit aisément. Au cours
du xix'^ siècle, il a été constitué ainsi plusieurs langues littéraires. Des
nations qui ont repris conscience de leur autonomie se sont donné des
langues littéraires en transformant leur vocabulaire. Les Tchèques, qui
avaient germanisé leur vocabulaire slave, se sont donné au xix* siècle un
vocabulaire savant et littéraire purement tchèque où ne figure presque
aucun terme d'emprunt, et où même des mots universels en Europe ont
été remplacés par des termes tchèques nouvellement fabriqués. On voit
avec quelle facilité peut s'introduire un vocabulaire inusité. Les langues
littéraires n'ont guère en propre bien souvent que des particularités de
lexique.
Un autre trait, mais qui tient au style plus qu'à la langue, est la struc-
ture des phrases. En parlant, on se contente d'ordinaire de phrases
simplement construites, surtout dans les langues qui n'ont pas de littéra-
ture. Les langues littéraires, et principalement les langues écrites, sont
amenées à compliquer les phrases pour exprimer des nuances de pensée
et pour présenter les idées d'une manière complète, en se conformant aux
détails de la réalité. La façon de combiner des phrases complexes se
transmet d'un auteur à l'autre et devient l'un des traits caractéristiques
de chaque langue littéraire. Une langue littéraire récente se reconnaît d'or-
dinaire au petit nombre et à la gaucherie des types de phrases qu'elle
emploie.
VOCABULAIRE DES LANGUES LITTERAIRES Qt
Les langues écrites ont d'ailleurs de la raideur par nature. Les phrases
de la conversation tirent de la situation des interlocuteurs, du ton de
voix, des gestes une partie de leur clarté : même incomplètes et incor-
rectes, elles demeurent aisément intelligibles. Au contraire les phrases
d'une œuvre écrite doivent pouvoir se comprendre par elles-mêmes ; il
faut donc qu'elles soient régulières et complètes. Le grammairien y peut
observer les règles dans leur rigueur. La raideur avec laquelle le système
grammatical y est employé, qui est un des défauts de toute littérature,
est rachetée en partie par la complexité et la variété des types de phrases
et par la richesse du vocabulaire.
Dans le grec littéraire, le rapport de chaque phrase avec la précédente
est indiqué par une particule ce, yip, etc. Cet usage a son fondement
dans la langue courante ; mais la constance de l'emploi des particules
chez les écrivains est due sans doute à ce que les textes grecs conservés
ont été composés, les uns pour être déclamés ou prononcés oralement
devant des assemblées, les autres pour être lus, et lus par des lecteurs
que ne guidait aucune ponctuation. Dans l'un et l'autre cas, il fallait, pour
être compris, insister sur la façon dont s'articulaient les phrases du dis-
cours. A en juger par Ménandre et par quelques autres écrivains, la langue
parlée ne faisait pas des particules un emploi aussi constant. Mais, de
ces particules nécessaires pour la clarté, la langue littéraire a su tirer un
ornement.
CHAPITRE II
YOGABULAIRE DE LA POÉSIE GRECQUE
C'est par des particularités de vocabulaire que se caractérisent avant
tout les langues littéraires delà Grèce. Si ces particularités ne sont pas par-
tout les mêmes, du moins elles appartiennent partout aux mêmes types.
En faisant la théorie de la littérature, c'est sur le vocabulaire qu'Arislote
est amené à insister en matière de langue, dans la Poétique, ifi^'j a 3o
et suiv. et dans la Rhétorique, ikoh b et suiv.
En employant la langue courante, on est clair ; mais cela ne suffit
pas à la poésie ; il lui faut une langue relevée, qui sorte de l'ordinaire :
Aristote, Poét. i458 a i8 : as^îw^ àper/) caov; y.al |j.y] TazsivYjv sivai, et
Rhét. i/io4 b I opbOw Xé^ewç àper/j <J7.of, elvat /.al [i.r{zt TaTretVïjV [j.Tj'ô
ù-àp 10 à^ia);j.a, cùXa. "irps-oujav f^ yàp izzvr^i'.'/Sr^ iawç où xa^eiv-rp akk où
T.pir.o-j'^x Ai^oj. Pour n'être pas [olate et pour convenir à la poésie, la langue
doit donc différer de l'usage courant et avoir un certain caractère a étran-
ger » : Rhét. i/jo4 b 8 TÔ yàp k^cûCkà^x'. ■TcoteT a£[xvcT£pav (la Xé^tv) w^-ep
yàp 7:psç TO'jç Hivojç cl avOpwiuot y.ai rpcç -ohq xoXi'-ag ts aÙTC Tiac^jcjcv /al
•Âpcg T-/^v AÉ^'.v. .Aih BsT 'TTO'.eTv Eévy;v r/;v oiâXs/xsv' Gaup-acTai y^P '•^'^
â-ivTwv sljiv, r,sù cà to ôaujj.asTûv èativ.
On obtient cet aspect spécial de la langue poétique en évitant en
partie le mot propre, /upiov, et en se servant ou de mots étrangers à la
langue courante, de yXw-Ta'., ou de divers procédés : Aristote, Poét. là^']
b 1 axav Sa biO[j.i ètrxtv f, /jptcv -i] y\o)iix r, [xezxocpx yj y.6a[Ji.oç y) ztizy.r,-
[jAvov ■(] k~r/,-z~x[j.viz'i izT,pr,[xivzv f, kqxWxyiJ.v/zv . D'autre part les mots sont
simples ou composés : Poét. 1 457 a 3 1 h')6[xx-zq oà eïor, -z \).h onzkzX)-) -zzï
S'.zAojv eïv; c'av /a\ Tp'.7;Aoiv /al TcTpaTcXcjv cvoi/a /al '7:cXAa':rAcîjv. La
poésie recourt aux mots composés et à tout ce qui n'est pas les termes de
la langue ordinaire : elle se distingue par là de la prose : Rhét. i4o4 b
26 cvxwv o'ovcjj.aTwv /al p-/; ij-àxcùv à^ u)v c Àôy^; a'jV£(rr/)/=v, twv Bà cvc[j.âT(i)v
I ToaaiJt'
VOCABULAIRE DE LA POÉSIE GRECQUE qS
e^ovxwv e'.OY] oaa TôWswpYjxat ev toiç TCôpc xor^xixrjç, toutuv yAcoTTatç
jjièv xa'c â'.xXot? h^Kii.xi'. -/.al 7:£7:ofr][ji.svoiç ôXiyxx'.ç xat oXtya^^sO ^jpYjUTÉov to
Se xup'.ov vtai xb oh'-siov /.al [xexaçopà [j-ôvac yp"(^at[j.at irpoç x'/]V xwv (LiXwv ^véywv
Xé^iv. 3^-/i[^.£Ïov S'oxt xsuxc'.ç [xôvo'.ç Tîâvxeç )^pwvxat ' xâvxeç vàp [xexaçopaTç
5r.xA£Y0Vxat /.al xotç oîxei'otç xal xoTg y.upiciç.
Sans doute il n'y a pas dans les parties conservées de la Poétique de dé-
veloppement sur le rôle des mots composés. Mais on sait par la Rhéto-
rique qu'Aristote voyait dans l'emploi des composés l'un des principaux
procédés de la poésie, ainsi Rhét. i4o5 b, 35, il en donne des exemples
caractéristiques : xov xoXuxpôawxov oùpavov xyjç \).zy7.XQ'Aopùs)0\j v-tj-j xxGi)(6-
jjLOjîc? xsXa^, etc., et il ajoute : xavxa i3(,i)-x X3rr)x'.7.à iix x'/]v cîxXw^iv
oai'vsxat ; plus explicitement encore, on lit Rhét. i4o6 a 35 oî S'àv6pojxo'.
-oXq oixAcTç ypMvxy.'. 'ixav avwv'j;j.ov fj -/.xl à Xôyoç eùj'JvGsxoç, olovxô )rpovo-p'.5civ,
àXX' av xôX'j, xàvxojç xor^xtxôv. Ato ypriC.iJMxâ.Ti] "^ oixX'^ Xs^tç xoTç oiOupa[j.-
6oxo'.oT;* ouxoi yàp t^oçojoe'.ç. De même Poét. i/i5g a 9 xcov ovoiJ.axwv xà [Jiàv
8txXa [xàXtaxa àp[i.Gxx£i xotç ot6upâ[j.6o'.ç.
L'observation d'Aristote a une importance linguistique : la composition
n'est pas, dans les langues indo-européennes, un procédé de la langue
courante ; c'est un procédé savant et généralement artificiel. Il y a des
langues comme le slave où tous les composés connus sont artificiels et
traduisent des composés étrangers, soit germaniques, comme vojevoda
« général » (littéralement « conducteur d'armée ») qui équivaut au vieux
haut-allemand hcri-^^ogo, soit plus souvent grecs. Et même un mot slave,
non traduit, et appartenant à la langue courante, comme le nom de
r « ours », medvèdi (littéralement « mangeur de miel »), est artificiel;
c'est un terme fabriqué pour tenir la place du nom propre de l'animal,
frappé de quelque interdiction. Dans l'Inde, les composés abondent : mais
on les voit se multiplier au fur et à mesure que la langue devient plus
artificielle, et le sanskrit classique, qui n'est qu'une langue littéraire, a
pour procédé principal la composition. La composition est l'un des traits
qui sont éminemment propres aux langues techniques et savantes. En
prose le caractère savant des composés est presque toujours évident ; un
mot de la prose attique et de la comédie sicilienne comme àX£^[cpap[7.r/,ov
« contre-poison » en est le type.
L'examen des textes confirme l'observation d'Aristote. La poésie est
pleine de composés. Un texte qui, comme le nome des Perses de Timo-
thée, est le type même de la langue poétique a des composés presque à
chaque vers : ypuaoy.'^Oapov 2x5, v£cx£uy-^ 216, èx(y,oupo^ 217, ejY£V£xaç
219, |ji,ay.pa'!(ov 219, Irrfi-M 227, [j.oucoxaXa'.oXJjjLxç (composé à 3 termes)
229) X'.Y'j[j.ay.po9(iOva)v 232, xcix'.X6[j,ou(jov 234, etc. Les composés servent
de synonymes poétiques aux mots courants ; ainsi îar|6av cité ici est l'équi-
valent du mol composé la-^Xi^ (qui est chez Xénophon) ou de ô[x*^X'.^, et le
q4 mots poétiques
terme attique est le dérivé i^^v/.'MnriÇ. Le composé s'jysvéTaç, qui se retrouve
chez Euripide, est particulièrement curieux ; la prose emploie zltyerr,q,
qui est aussi un composé ; mais ce composé est du nombre de ceux qui
sont entrés dans l'usage courant ; pour obtenir un mot à effet, on a re-
couru à un mot rare et archaïque, attesté chez Homère, y^véty;, et l'on a res-
titué ainsi la valeur « poétique » du composé.
Comme on le voit par eh-fevÎTàq, la composition ne suffit pas à elle
seule à fournir les éléments d'une' langue poétique, c'est-à-dire d'une
langue différente de la langue courante et propre à faire constamment
impression sur l'auditeur ou le lecteur. On recourait de plus à des mots
non usuels, à ce que les Athéniens nomment des Y^ÛTxat. Aristote les
définit : Poét. i/iSy b 3 Kiyiù âà y.up'.ov [jiv w -/pw^nv. axaa-ot, yX^xTav §£ w
£Tîpo'., W7T£ çâvcpcv OTi y.xl yXwTTav xat X'jptov slvai xo ahih, [a*}; tcÏç ajxoTç
ye ■ To yip ai'yuvov Kuirpiotç piv Y.ùpi.o'>, r^iJ-Tv oè yXÔT-a (cf. sur le mot
cypriote, qui vaut ocpj, Hérodote, V, 9). Aristote décrit l'effet des y^^w-Tai
Poét. 1^58 a 18 : Xéçew; Bà àpevq aaorj xal [x-rj xaxsivJjV eb/ar aaiysaxàTY) [j.àv
oùv èaxlv il iv. twv xupiow ovoiJ-àTwv, à\Xy. xxizziYr, aejxvY) Bà xx\ k^aX-
Xâixooay. 10 tâ'.ojxixov y; toïç ^eviy.oTç /,£-/pTj[j.£V-/]" ^svtxov Sa Xéya) yXwxTav xal
jj,£Ta(popàv xal eTréxxaa'.v xal Trav xo Trapi xo xuptov. Aaa' av xi? a[ji.a à'-avxa
xo'.aDxa rc.r^o-Y), y; al'v'.YlJ-a e^xat y] ^ap5aptc[x6^' «7 \)k^ ouv Ix [xexa^cpwv, a'(v'.y[j.-/,
èàv cà £■/. yAwxxwv, |3ap5aptt:[j.6ç To ij.àv yip [j/r; ïc'.a)xr/.cv irotr^aEi [j,yj$£
xa7C£tv5v, ciov y] y)vCoxxa xal y) [j.£xaa'opà xal ô >tia[j,cç xal xàXXa xà £tpY)[j,£V2
eïo"/), xo 0£ xtjptov x*/]v ffa(i)-r^v£iav et i/i58 b 3i 'Ap'.(ppao"/]ç xoùç xpaywSo'jç
£7,a)[Ji,(o§£i, ûxt a oÙSeiç av £'.tcci £V xy) otaAéxxco xoûxoiç ^pwvxat, oiov xo « oto[j.âxa)y
axo » àXXà [j,"^ « aTTO SwiJiaxwv » xat xo « csôsv » xal xo « âyw Bé vtv »
y.7.1 q'jX aWa, xctauxa. Rhét. ii^io b 11 ogx xwv cvcpixwv 7:ot£T -^pAV [j.â6r/C'.v
•i^o'.Txa • al \).h/ ouv yXwxxa'. àyvcL)X£ç, xà cà y.upia "{(7[Xcv. En somme, les poètes
sont obligés de se conformer en quelque mesure à l'usage courant pour
être intelligibles et de s'en écarter pour que leur langue se distingue de
celle de la prose ; ils s'adressent à des auditeurs qui sont dressés à com-
prendre cette langue spéciale et d'ailleurs résignés à admirer ce qu'ils ne
comprennent pas tout à fait.
Les yXcoxxai ne sont pas également propres à tous les genres poétiques.
Sous l'influence de la langue homérique, qui était archaïque et renfermait
par suite beaucoup de mots obscurs, on tenait les y).toxxac pour caractéris-
tiques de la langue de l'épopée : Rhét. i4o6 b 2 ai oà yXwxxac (-^pr(!7'.iJi.ona-
xai) xoTç £7co-C'.cïç ' a£iJ.vbv yàp xat altOxozç ' -q [;.£xaçopà cà lolq lo!.[J.îe'.oiq '
xouxo'.ç yàp vDv ^^pwvxai. Les y}.wxxat ne doivent pas être employées hors
de propos, et Aristote blâme Euripide d'avoir, dans son Téléphe, exprimé
l'idée toute simple de « ramant » par la périphrase v.(à--qq àvâaawv ou
àvaff!j£iv est une yXwxxa empruntée à la langue homérique (ce terme était un
mot propre au dialecte arcado-cypriote, mais une yXwxxa enionien-attique).
VOCABULAIRE DE LA POÉSIE GRECQUE qS
La métaphore est moins un fait de langue qu'un procédé de style ; il
m'y a pas lieu d'y insister ici. Quant aux autres faits cités par Aristote, le
-c'::c'.Y;ijivov, etc., ils rentrent au fond dans la catégorie des fkCy-zy.'.. Le
recours à des synonymes des mots ordinaires obtenus soit par la compo-
sition, soit par des emprunts à d'autres dialectes, et surtout à des ou-
vrages littéraires écrits en d'autres dialectes et à date ancienne, est le
trait essentiel qui caractérise les langues poétiques grecques.
CHAPITRE III
DÉBUTS DES LANGUES LITTÉRAIRES GRECQUES
On manque de données sur les débuts des langues littéraires de la Grèce,
comme sur les débuts de Thistoire des cités grecques.
Après la brillante civilisation « égéenne » du second millénaire avant
l'ère chrétienne, dont les fouilles faites en Crète montrent l'éclat et l'origi-
nalité, il y a eu toute une période de moyen âge, relativement barbare.
On n'a pas le moyen de déterminer en quelle mesure les envahisseurs grecs
ont participé à la culture « égéenne ». Les textes crétois de la période
« minoenne » n'ont pas été déchiffrés ; et l'on est tenté d'admettre, on l'a
déjà dit, que la langue de la civilisation crétoise a été un idiome différent
du grec et qu'on n'a même aucune raison de tenir pour indo-européen.
Sur la langue de la civilisation mycénienne, on ne saurait rien afQrmer;
il est probable qu'elle a été hellénique, qu'elle a appartenu par exemple
à l'un des groupes dialectaux le plus anciennement établis en Grèce propre,
au groupe arcado-cypriote (ou au groupe ionien ?). Mais, au cours des
invasions successives des tribus helléniques, la région est devenue de plus
en plus barbare, et du xi* au ix" siècle av. J.-C, il ne subsistait que des
débris de la civilisation antérieure, quelque chose d'assez comparable à ce
qu'il y a eu en Europe du ix* au x" siècle ap. J.-C. On n'aperçoit donc
chez les Grecs des x*-ix*s. av. J.-C. ni art, ni écriture, ni littérature de ca-
ractère savant; avant le viii^ siècle av, J.-C, rien n'apparaît de la civili-
sation grecque. Et quand on rencontre vers le vu® siècle un art, il est
d'aspect barbare : les vases du Dipylon donnent déjà, avec leurs lignes
fermes et précises, une idée de ce que l'art grec devait être un jour ; mais
le dessin est raide, quasi géométrique, bien loin de la science souple, de
l'élégance, de la grâce des artistes « égéens ».
Ce qui frappe d'ailleurs, c'est la rapidité avec laquelle se sont faits les
progrès de l'art grec : à un vi* siècle encore tout primitif, succède pour
UNITE DU MONDE HELLENIQUE QJ
la sculpture un v* siècle déjà classique. La littérature, qui demande une
technique matérielle moindre que les arts plastiques, a précédé la sculpture ;
mais ses progrès n'ont sans doute pas été moins rapides en leur temps.
Du vui^ siècle, on ne sait rien ; au vii^, l'épopée homérique, encore à
demi anonyme, est constituée ; des lyriques comme Archiloque et Alcman
sont déjà des écrivains qui ont une forte personnalité, un art achevé. Le
développement de la littérature a marché de pair avec celui de l'archi-
tecture : des statues harhares décoraient à Sélinonte des temples qui
avaient la beauté des plus harmonieux.
Il y a certainement eu en Grèce une littérature « populaire » rude et
sans art, comme partout. Mais il n'en reste rien. Tout ce qui a subsisté
est l'œuvre de lettrés qui avaient appris leur métier ; tout est écrit dans
les langues littéraires qui se sont fixées de bonne heure, et nulle part on
ne voit un parler grec courant servir à la littérature. Gomme tout en
Grèce, la langue n'apparaît que stylisée, et c'est ce qui donne aux choses
grecques l'aspect idéalisé auquel elles doivent leur prestige. Même les
inscriptions, dont la langue est presque toujours officielle ou technique,
ne laissent guère transparaître le parler ordinaire et familier.
L'usage de l'écriture ne semble pas remonter au delà du viii* siècle : on
avait des listes de vainqueurs à Olympie depuis 776, des listes d'éphores
de Sparte depuis 767, des listes d'archontes d'Athènes depuis 683. Aucune
inscription conservée ne paraît être plus ancienne que le vu* siècle, et
encore a-t-on très peu d'inscriptions remontant aussi haut ; aucune n'est
datée d'une manière sûre. Les poètes homériques, qui décrivent une époque
héroïque, antérieure à la domination dorienne sur le Péloponnèse, font
abstraction de l'écriture et se gardent d'en mentionner l'emploi de même
qu'ils évitent de parler des Doriens à Sparte ou à Argos. Les plus anciens
textes littéraires connaissent donc encore par tradition une époque où l'on
n'écrivait pas le grec.
Au moment où la littérature est apparue et s'est développée, sans doute ,
avec rapidité, le monde hellénique, très divers, sentait son unité. Il y avait
à peu près autant de cités, c'est-à-dire d'États, que de localités notables.
Mais toutes se tenaient pour unies par un lien commun, et l'hellénisme
était une réalité pour les Hellènes eux-mêmes et pour les étrangers. On
rencontre en Egypte des Grecs dès le vii*^ siècle av. J.-G. — l'inscription
du colosse d'Abou-Simbel a été gravée vers 690 av. J.-G. — ; or, le roi
Amasis réunit vers 56o av. J.-G. les établissements grecs dans le port
unique de Naucratis, où l'on trouve des Grecs de toute sorte : les Ioniens,
notamment ceux de Milet, y avaient la prééminence, mais il n'y manquait
pas de Doriens d'Egée, de Rhodes, de Guide, ni d'Eoliens de Mitylène.
Dès le viii' siècle, des Grecs de toutes les régions se rencontrent à Olym-
pie, et de 588 à 484 on y signale douze victoires de citoyens de Grotone.
A. Meillet. n
g8 DÉBUTS DES LANGUES LITTÉRAIRES GRECQUES
Les cités les plus distantes ont des relations les unes avec les autres,
Sybaris avec Milet par exemple. La prospérité de Corinthe était due à ce
qu'elle servait d'intermédiaire entre les Grecs d'Orient et ceux d'Occi-
dent : les Doriens de Corinthe étaient en relations avec les Ioniens de
l'Eubée et de Samos. On n'est donc pas surpris de lire dans le Catalogue
des vaisseaux, B 53o, le terme de riavéAAT^ve;, qui se retrouve chez Archi-
loque. Le nom de l"EXXâ? est plusieurs fois dans l'Odyssée. Hésiode a
nettement l'idée de l'hellénisme, et cette idée est au fond des poèmes ho-
mériques. Les ressemblances générales de structure qui font partout
reconnaître au premier abord un temple grec caractérisent l'unité du
monde hellénique.
L'unité de la langue demeurait évidente, et, dans un grand nombre
de cas, les sujets parlants ne pouvaient manquer de se rendre compte
des transpositions à réaliser pour passer d'un dialecte à un autre, ainsi :
ionien-attique McO^a = dorien Mwaa = lesbien McTaa
— çépouŒa = — o/spwaa = — «Ipotca
etc. Quand un Argien disait TrsoaFc.y.cç, mais un Ionien et un Athénien
\>Â':oiY.oq, ils sentaient vite l'équivalence des deux mots. Lorsque des Grecs
ayant des parlers divers s'empruntaient des mots, ils savaient faire les
transpositions nécessaires pour les adapter chacun à leur parler ; et c'est ce
qui fait qu'il est d'ordinaire impossible de déterminer quels mots les parlers
grecs se doivent les uns aux autres, bien que le nombre de ces emprunts
soit assurément grand. Quelquefois seulement de menus détails avertissent
de l'emprunt ; si, par exemple, oaz-/j et oXiriç, apparentés au sanskrit
sarpîh « graisse » et au vieux haut allemand salba, allemand moderne
Salbe, étaient à Athènes des mots indigènes, ils auraient un esprit rude
initial ; ces mots ont donc été empruntés à des parlers d'Asie Mineure à
(]>(X(i)!7iç. L'arcadien r.y.p-htxx\y.\}.z^oq que fournit une inscription avertit que
èiâCw, £X£(/')6ç, à'xutjioç ont eu un /; initial, et en effet ce h se retrouve
dans le mot parent octoç et répond à 5 du sanskrit satyâh « vrai » ; il
résulte de là que, en attique, ïzuiioq est un mot emprunté à des parlers à
(j^îXwatç ; ce n'est pas surprenant pour un adjectif désignant une idée mo-
rale : la Grèce d'Asie a précédé la Grèce continentale dans la civilisation.
Parfois on peut préciser le point de départ d'un mot : sur quelque point du
domaine éolien où la forme correspondante à l'ionien-attique àva est h^n., le
mot cvap a été interprété par cv-ccp, et l'on a opposé la « réalité », ii7:-ap,
au songe, ov-ap ; si donc l'attique a ce mot uirap, c'est pour l'avoir em-
prunté à l'éolien, tout comme il doit pccôv à l'éolien (v. p. 43). Mais
pour un cas de ce genre qu'il peut déterminer, il y en a cent qui échappent
au linguiste.
La religion marque bien l'unité de l'hellénisme. Il y a eu des fétiches
LA COLONISATION GRECQUE gg
spéciaux pour tel ou tel sanctuaire, des cultes locaux, des croyances popu-
laires propres à lelou tel petit groupe. Mais les grands dieux sont les
mêmes chez tous les Hellènes. Partout on honore Zeus, Apollon, Poséidon,
Athènè, par exemple. Les dieux qui figurent au pi-emier rang dans les
poèmes homériques sont ceux de la Grèce entière, au moins ceux des
classes dominantes de toute la Grèce.
En somme, la littérature grecque s'est développée en un temps où,
malgré leur émiettement politique, les Hellènes avaient conscience de leur
unité. Elle n'a donc pas été, pas plus que l'architecture, un fait local,
mais un fait hellénique.
L'unité de l'hellénisme s'explique par le grand mouvement de la colo-
nisation qui domine la période ancienne de l'histoire grecque. L'extrémité
méridionale de la presqu'île balkanique a fourni aux Hellènes leur centre
de dispersion, et les sanctuaires d'Olympie et de Delphes, communs à
tous les Hellènes, sont dans la Grèce continentale. Mais ce qui a fait la
puissance de l'hellénisme, c'est son expansion dans les îles et sur les
côtes de la Méditerranée au loin ; nulle part des Hellènes ne se sont enfon-
cés dans les terres : leurs établissements ne sont que des ports et le
domaine qui s'étend immédiatement autour de ces ports ; peu nombreux,
les Hellènes n'ont occupé que les bords de la mer ; en Sicile même, ils
a'ont jamais vraiment tenu l'intérieur; et l'on ne voit pas que, en Grèce
:ontinentale, ils aient eu de relations importantes avec les barbares du
Nord : la Grèce proprement dite ne dépasse pas la partie étroite et efFdée
le la presqu'île balkanique. Si éloignés qu'ils aient été les uns des autres,
es Hellènes ne regardaient du côté des continents auxquels ils étaient
idossés que pour y commercer ; leur domaine était la Méditerranée qu'ils
)arcouraient en tous sens et où ils se rencontraient de port en port. Sans
loute, la propriété rurale et le travail de la terre étaient, avec le commerce,
es principales sources de richesse, et ce sont d'une part des clients, de
'autre des terres et des sujets pour les cultiver que cherchaient les con-
[uérants. Mais c'est de la mer que venaient les colons, et ils n'ont pu
tulle part s'en écarter. Sauf pour certaines cités doriennes oii l'aristocratie
dominante vivait du travail agricole des vaincus — Sparte en est le type,
vec les cités Cretoises — , l'importance d'une cité grecque se mesure
u rôle qu'elle joue sur mer ; la prospérité et le déclin successifs des
randes cités eubéennes de Chalcis et d'Erétrie, des grandes cités de
lonie d'Asie comme Milet, et ensuite de Corinthe, d'Athènes ou de
yracuse dépendent immédiatement des causes extérieures qui y ont déve-
)ppé ou ralenti le mouvement de la navigation. La civilisation grecque
e l'époque historique est l'œuvre des cités maritimes.
La colonisation d'où dépend cette activité des Hellènes a été leur
100 DEBUTS DES LANGUES LITTERAIRES
grande œuvre du x^ au vi*^ siècle av. J.-C. ; ce qui a été la force des
Grecs et ce qui fait que, aujourd'hui encore, la langue grecque survit, au
moins dans le bassin oriental de la Méditerranée, c'est que des parlers
grecs ont été installés sur tous les rivages méditerranéens. Des Hellènes
de toutes sortes ont collaboré à cette œuvre ; des hommes de cités diffé-
rentes s'unissaient pour fonder une colonie ; des colonies de parlers divers
se juxtaposaient sur les mêmes rivages, et, en Sicile par exemple, on
trouve côte à côte des colonies de dialecte dorien et de dialecte ionien.
Dans chacune des grandes places de commerce, des Grecs de toute ori-
gine ont vécu côte à côte et ont trafiqué ensemble. S'ils avaient vécu d'une
vie rurale, formant des groupes dialectaux massés sur des territoires con-
tinus, les Grecs auraient peut-être fini par constituer des nations diffé-
rentes et des États de quelque étendue ; dispersés sur tous les bords de la
Méditerranée, mêlés les uns aux autres, ils n'ont réussi à établir que des
États minuscules ou de petites confédérations ; mais le sentiment supé-
rieur de l'unité générale de l'hellénisme a persisté, en se renforçant
toujours.
Ce n'est pas un hasard que les premières œuvres littéraires de la Grèce
traduisent les sentiments des hommes qui ont participé à ce grand mou-
vement de la colonisation. Rien dans l'histoire ne donne une idée plus
haute de ce que peut la volonté humaine que les progrès de cette petite
nation qui en quelques siècles a réussi à dominer sur une mer immense;
on saisit là, dans une période presque historique, l'un des actes du déve-
loppement qui a imposé à une grande partie du monde les langues indo-
européennes. On en peut rapprocher, à une époque plus voisine des
temps modernes, les conquêtes des peuples Scandinaves qui se sont établis
jusqu'en Islande, et dont d'autre part les descendants ont retrouvé en
Sicile et en Italie les traces des anciens Grecs ; et, comme les Grecs, les
Scandinaves se sont en effet donné une littérature épique. L'Iliade pré-
sente sous une forme héroïque les combats que les Grecs ont dû livrer aux
anciens peuples des rives de la Méditerranée, et l'Odyssée montre leurs
navigateurs hardis allant d'aventure en aventure avant de pouvoir jouir
du repos. Ces deux œuvres n'auraient pas un tel accent, elles n'auraient
pas depuis ému tous ceux qui les ont lues, elles n'auraient pas dominé le
développement littéraire de l'Europe si elles ne résumaient les sentiments
qui ont agité des hommes actifs entre tous, héroïques entre tous, conqué-
rants entre tous.
La civilisation grecque s'est développée dans les colonies, et c'est des
colonies qu'est venue d'abord la littérature. La littérature lyrique appa-
raît à Lesbos, et la lyrique dorienne procède de celle de Lesbos : Ter-
pandre, qui a posé la lyrique savante et l'a enseignée à Sparte, est un
Lesbien d'Antissa ; et le premier lyrique « dorien » dont il reste quelque
LA COLOINISATION GRECQUE lOI
chose, Alcman, est un étranger d'Asie Mineure hellénisé. A commencer
par Archiloque, la lyrique ionienne se développe en Asie Mineure. La
famille du plus ancien poète connu de la Grèce continentale, Hésiode,
venait d'Asie Mineure, et, si les Œuvres et jours sont la moins « litté-
raire » des œuvres grecques, cela tient sans doute à ce que ce poème a été
écrit en Béotie, dans un miUeu moins civilisé que celui des colonies, chez
des ruraux. Les plus anciens représentants de la lyrique chorale de type
dorien dont on ait les noms, et peut-être quelques vers, Stésichore et
Ibycus, sont des Ioniens, et Ibycus est d'une ville ionienne d'Italie,
Rhegium. La comédie de Sicile, avec Eplcharme et Sophron, a servi de
modèle à la comédie attique. Les plus anciens philosophes viennent des
colonies et ont beaucoup voyagé : Pythagore, né à Samos, s'est étabh à
Crotone et a été le fondateur de la philosophie dans la Grèce occidentale ;
Xénophane de Colophon s'est établi à Élée, en Itahe. Quand enfin la
rhétorique s'est créée et développée à Athènes, les deux maîtres ont été
Gorgias, de Léontium en Sicile, et Tbrasymaque, de Gbalcédoine. Sauf
la tragédie, qui n'est du reste qu'une forme évoluée de la lyrique chorale
et qui est le dernier en date des grands genres littéraires, tous les types
littéraires de la Grèce ont été créés dans les colonies du vii^ au v" siècle
av. J.-C.
La langue des œuvres littéraires n'est donc jamais exactement celle d'une
cité donnée, ou du moins ne l'a jamais été avant la création de l'empire
athénien. Les anciennes langues littéraires de la Grèce ont un caractère
dialectal plus ou moins pur, elles n'ont pas un caractère local. Et en effet
elles ne s'adressaient pas aux habitants d'une cité, mais à un groupe de
cités, et même au fond à toute la Grèce. En entendant un texte littéraire
rédigé dans un dialecte différent du leur, les Hellènes savaient faire les
transpositions nécessaires pour le comprendre à peu près. L'Iliade et
l'Odyssée sont les épopées de la Grèce.
Beaucoup de cités ont employé le parler local dans leurs actes officiels,
et les inscriptions en portent témoignage. Mais autre chose est un acte
officiel destiné aux membres d'une étroite communauté, autre chose une
œuvre httéraire qui s'adresse à toute une nation, ou à une partie notable
d'une nation. La langue des œuvres littéraires représente donc une sorte
de moyenne entre une série de parlers locaux, ou le résultat de mélanges.
Il ne faut pas prendre à la lettre l'affirmation, souvent répétée, que les
genres littéraires de la Grèce ont conservé le dialecte de la région où ils
se sont créés ; il serait malaisé de donner à cette doctrine un sens précis,
du moins pour l'époque ancienne : sauf les imitations artificielles d'époque
hellénistique ou impériale, il n'y a de lyrique en lesbien qu'à Lesbos et
de poésie iambique qu'en lonie ; et l'on ne sait pas où est née l'élégie ni
où s'est créée la lyrique chorale. Mais, suivant les régions où s'est déve-
102 DÉBUTS DES LANGUES LITTÉRAIRES
loppé chaque genre et suivant les conditions spéciales de ce développe-
ment, il y a eu une langue propre pour chacun. La langue de l'épopée est
celle de toute la poésie hexamétrique et a servi aussi pour la poésie
didactique, pour les oracles, pour toutes sortes de formules épigraphiques
en vers; fréquemment alors elle a pris une couleur locale: on a sur des
inscriptions de la langue épique dorisée. L'élégie, qui s'est développée en
lonie, est en langue épique fortement ionisée. Faite pour des cités
doriennes, la lyrique chorale est dans une langue de type à peu près
dorien, même quand, comme il est arrivé le plus souvent, elle est l'œuvre
de poètes non doriens, ioniens comme Bacchylide ou béotiens comme Pin-
dare. Ainsi chaque genre littéraire a sa langue, indépendante du parler
de celui qui l'emploie. Dressés par leurs relations réciproques à com-
prendre le parler les uns des autres, les Grecs cultivés du vi* et du v*
siècles comprenaient des textes littéraires dans des dialectes divers, et il
suffit de lire Platon pour voir quelle influence ont eue sur sa formation
des œuvres poétiques de toutes sortes. Les yXonTa'., qui sont plus ou moins
communes à tous les genres poétiques, établissent comme une sorte
d'unité entre tous.
Du reste l'art hellénique classique qui n'est jamais pittoresque, qui ne
vise pas au trompe-l'œil, qui n'est pas une copie de la réalité concrète,
n'aurait pas trouvé dans l'emploi d'un parler courant le moyen d'expres-
sion qui lui convenait. Les langues littéraires de la Grèce sont stylisées
comme tout l'est dans l'art grec, qui présente une interprétation de la
réalité à l'aide de formes défmies, choisies suivant des principes arrêtés.
Le caractère artificiel de ces langues n'est pas un accident : il répond à
des tendances générales.
Si curieux qu'ils soient pour le linguiste, les parlers locaux n'ont pas
de valeur durable, faute de rayonnement. L'hellénisme n'est intéressant
qu'en tant qu'il est une civilisation. Dès le vi* siècle av. J.-C., le roi de
Lydie Crésus recevait des philosophes grecs à sa cour, et le grand souve-
rain achéménide Darius avait un médecin grec. Le grec qui a exercé une
action au dehors, celui qui fait que le modèle grec domine aujourd'hui
encore les langues de l'Europe, c'est celui des hommes cultivés. Une
langue n'agit au dehors que dans la mesure oii elle exprime une civilisa-
tion. La puissance de l'action du grec manifeste simplement le prestige
de la culture hellénique, et avant tout des poètes, des philosophes, des
savants qui ont pratiqué les langues écrites communes à tout l'hellénisme.
CHAPITRE IV
LES ORIGINES DE LA MÉTRIQUE GRECQUE
La métrique grecque appartient au même type que la métrique védique.
Dans toutes les deux, l'accent propre des mots, — pur accent de hauteur,
ton, et non accent au sens moderne — • qui n'était en rien comparable à
l'accent de l'allemand ou de l'anglais par exemple, et qui n'exerçait sur la
quantité ou sur le timbre des voyelles aucune action appréciable, n'inter-
vient à aucun degré, et la répartition des syllabes oxytonées ou barytonées
est dans les vers chose indifférente. Dans toutes les deux, le vers est défini
par des alternances de syllabes longues et de syllabes brèves : la métrique
est quantitative ; le rythme n'est fondé que sur des alternances définies de
syllabes de quantités différentes, comme on doit l'attendre d'après ce que
l'on sait de la structure strictement quantitative de l'indo-européen
commun.
La prosodie, c'est-à-dire l'ensemble des règles suivant lesquelles on
définit les syllabes longues et les syllabes brèves, est exactement la même
en grec et en védique. Est longue d'abord toute syllabe dont l'élément
vocalique est long, ce qui arrive quand cet élément est soit une voyelle
longue soit une diphtongue ; est longue également toute syllabe oii une
voyelle brève est suivie de deux consonnes. Chez Homère comme dans
lesvédas, tout groupe de consonnes détermine ainsi une syllabe longue :
les premières syllabes de èy.xôç, de ïc-'. (ou kzx'.) et de -KXTpbq sont longues;
par la suite, en conséquence d'un changement qui s'est produit dans la
prononciation, les ensembles de deux consonnes du type de -xp- se sont
groupés intimement, et la première syllabe des mots tels que Tcatpoç a eu
la quantité brève tandis que la première syllabe de z-/.-iq et de è'crxt (èati)
demeurait longue ; mais c'est une déviation secondaire dont on suit le
développement depuis le vi* siècle av. J.-C., et qui ne change rien à
l'identité originelle de la prosodie grecque et de la prosodie védique.
I04 ORIGINES DE LA MÉTRIQUE GRECQUE
De plus, les vers védiques et les vers grecs d'une certaine étendue com-
portent une séparation de mots à une place fixe, qui n'est généralement pas
le milieu exact du vers. Cette coupe ne coïncide nécessairement avec
aucune coupe de sens ; elle se trouve parfois après un temps fort, par-
fois après un temps faible ; elle consiste dans le fait que, à place fixe, il
y a une fin de mot.
Les principes de la métrique grecque et de la métrique védique sont
donc identiques. Les mètres apparaissent au premier abord différents ;
mais c'est qu'ils sont connus de part et d'autre après une longue période
de développement autonome, où chacune des deux métriques a évolué à
sa manière propre. Des restes de l'identité ancienne se laissent encore
entrevoir.
Et dans le vers grec et dans le vers védique, la partie sensible est la fin ;
sauf la dernière syllabe du vers, qui est indifférente dans l'un comme dans
l'autre, c'est là que la quantité de chaque syllabe est soumise aux règles
les plus précises. Au contraire, il n'y a presque aucune alternance définie
de longues et de brèves dans le commencement d'un vers védique ; et ceci
rappelle la « base » indifférente des vers éoliens, les licences du premier
pied de l'hexamètre, les libertés spéciales du premier pied des vers iam-
bico-trochaïques. Des vers d'Alcée récemment découverts offrent même,
dans leurs six premières syllabes, une liberté dans l'emploi des longues
et des brèves exactement comparable , à celles que l'on observe dans la
première partie des vers védiques, tandis que la fin du vers est fixe :
•/.•^vcç cà yî'wOciç 'ATp£';5à[v yi\JM'.
âaTCTÉTw xiX'.v wç y.ai r.eok MupaîXw
dq ■/.' 6i[J.\xe (jiAXrjx' "Apsyç £7r'.~£'jy^è[aç
etc.
Deux des types les plus courants de vers védiques, pareils pour le reste,
diffèrent simplement par ceci que la fin de l'un, qui est un vers de
12 syllabes, est de la forme :
- «j - VJ ii
et la fin de l'autre, qui an syllabes, de la forme :
- w - ii.
On reconnaît ici l'opposition des vers grecs acatalectiques et catalectiques.
Certains mètres grecs se laissent rapprocher des mètres védiques. Les
vers védiques étant strophiques, c'est à des types strophiques qu'il convient
de les comparer. Or, la métrique éolienne à nombre de syllabes fixe est
pareille à la métrique védique où chaque vers a un nombre déterminé de
syllabes. Les vers des strophes védiques dites de jagatî et de tristubh,
VERS GRECS ET VERS VÉDIQUES Io5-
auxquels on vient de faire allusion, admettent deux formes différentes sui-
vant la place de la coupe. Lajagati, type non catalectique, a :
dans le cas de la coupe après 5 ; la variante avec une longue après la coupe,
soit
KJ KJ KJ KJ
est beaucoup plus rare ; mais elle est recherchée dans un certain nombre
d'hymnes où elle domine, et alors la cinquième syllabe du vers est gé-
néralement brève, si bien que l'ensemble du vers est de type trochaïque :
\J \^ KJ \J
Mais c'est un cas exceptionnel. Quand la coupe intervient après quatre
syllabes, la structure du vers est la suivante :
Des quatre ou cinq premières syllabes, la première est, dans tous les cas,
indifférente ; la seconde est plus souvent longue que brève, et la troisième
plus souvent brève que longue, si bien que l'allure générale du commen-
cement du vers est iambique, mais toutes les répartitions de longues et de
brèves, y compris ou k^^^j^^ et ou w^v^^^, suivant la place
de la coupe, se rencontrent. Le vers de iristuhh ne diffère du précédent que
par sa lin catalectique et présente par suite une syllabe de moins ; les sept
premières syllabes sont constituées de même dans les deux types, sans
qu'on aperçoive la moindre différence.
Ces vers védiques, et surtout celui qui est coupé après quatre syllabes,
offrent très souvent une disposition telle que celle-ci :
ou
c'est-à-dire, à prendre les alternances telles qu'elles se présentent et sans
essayer des répartitions rythmiques qui ne pourraient être qu'arbitraires,
des alternances de dactyles et de trochées, ou, plus exactement, que les
longues qui constituent les sommets du rythme y sont séparées les unes
des autres tantôt par une et tantôt par deux brèves. On reconnaît aussitôt
la caractéristique essentielle du vers éolien, le fameux énopliaque ; le vers
-aphique
recouvre un vers védique de la forme suivante, qui est courante :
\ ceci près que le vers saphique ne comporte pas de coupe obligée et que
le vers védique en a une. Le vers alcaïque
I06 ORIGINES DE LA MÉTRIQUE GRECQUE
n'a pas en védique de parallèle exact ; mais on y retrouve le trait essen-
tiel des longues séparées tantôt par une et tantôt par deux brèves ; seule
diffère la place respective de ces groupes. Là même où ne se rencontrent
pas ces suites de deux brèves dans les vers védiques et où l'on a par exem-
ple le type fréquent
la suite des longues et des brèves comporte une dissymétrie caractéris-
tique, et le vers est irréductible à un type iambico-trochaïque. Les vers de
Corinne, qui écrit dans l'éolien de Béotie, ont ce même caractère :
-ïiv o'iav M-f,a; ày^Bsç
TTYjç Kp\j.oiq • ouTO) yxp Epwç
y/r, Kojzp'.- •TT'.ôcirav, tiw^
èv S:[j.tj)ç [javxaç y.pouoâoav
VMp2q èvvi' sAéîGiQ.
La disposition des strophes de trois ou quatre vers est à peu près la
même dans les védas et chez les poètes lesbiens.
Les vers lesbiens et les vers védiques ont les uns et les autres un nom-
bre de syllabes fixe, et, on l'a vu, en partie le même nombre de syllabes :
le vers saphique ou alcaïque et le vers de tristubh sont également des
vers de onze syllabes.
Cet ensemble de concordances — auquel on pourrait ajouter si l'on
faisait une étude minutieuse — suppose que le vers védique et le vers
grec reposent sur un même type métrique. On l'a souvent contesté, en
s'appuyant sur le fait que la métrique des textes de l'Avesta dont l'état
linguistique est comparable à celui des textes védiques n'est pas quantita-
tive. On rencontre dans la partie la plus ancienne de l'Avesta, dans les
gâthâs, des strophes qui, par le nombre de vers, le nombre de syllabes de
chaque vers et la place de la coupe, recouvrent exactement des strophes
védiques, mais où il n'y a pas d'alternances quantitatives. Et, nulle part
dans l'Avesta les alternances quantitatives ne jouent dans le vers un rôle
quelconque. On a supposé que ces vers non quantitatifs représenteraient
le type le plus ancien dont le vers védique d'une part, le vers grec de
l'autre seraient des perfectionnements. Mais, si l'on considère que le
rythme quantitatif de la langue a été troublé en iranien ancien par le fait
que les voyelles des polysyllabes en finale absolue n'ont plus de quantité
définie (toutes sont marquées longues dans les gâthâs, brèves dans l'Avesta
récent, et le vieux perse ne fait aucune différence entre un ancien -a bref
■€t un ancien -â long à la finale), il est plus naturel d'admettre que le
rythme quantitatif du vers s'est perdu en iranien. Il reste vrai seulement
que, avec le temps et au fur et à mesure que les usages littéraires se sont
INNOVATIONS IONIENNES lO'J
raffinés et arrêtés, la répartition des longues et des brèves a perdu, en
Grèce comme dans l'Inde, beaucoup de la liberté qu'on observe encore
dans les hymnes védliques et chez les anciens poètes éoliens. Mais^ à ceci
près, les concordances entre le vers védique et le vers éolien et l'accord
-Je ce vers quantitatif avec le caractère quantitatif du rythme de la langue
sont choses trop frappantes pour être fortuites. Par malheur, les langues
indo-européennes autres que le grec et le sanskrit n'apprennent rien
parce que la plupart sont connues à des dates où les changements sur-
venus dans la langue avaient fait renouveler la métrique : le vers germa-
nique ou irlandais dominé par l'accent d'intensité sur la syllabe initiale
des mots ne saurait rien enseigner sur le vers indo-européen. Le latin
même, quoique connu à une date relativement ancienne, est inutile
ci : le saturnien est trop obscur, et les autres types métriques sont des
imitations des vers grecs.
Les vers hexamétriques et iambico-trochaïques présentent par rapport à
l'état qui est commun au védique et à Féolien une innovation grave : un
2;roupe de deux syllabes brèves y équivaut en certaines circonstances à
me syllabe longue, ce qui fait que le vers n'a plus un nombre de syllabes
îxe : l'hexamètre, où tous les temps faibles, sauf le dernier, se compo-
sent de deux brèves auxquelles on peut substituer une longue, peut avoir
le 12 à 17 syllabes. Dans les vers iambico-trochaïques, un groupe de
leux brèves équivalant à une longue peut même constituer un temps fort
lu vers, ainsi chez Archiloque :
)U
!t le fait revient souvent. Le plus ordinaire est cependant que les temps
brts soient constitués par des longues :
yç>t\[jÂ-nù'i «cXtctcv ojO£V èffxtv z'So âzwi^.cTov.
^n revanche, les types proprement ioniens n'offrent pas l'inégalité carac-
éristique des deux brèves et de la brève unique constituant alternativement
m temps faible du rythme. La grande innovation qui consiste à admettre
ine substitution possible de deux brèves à une longue est donc rachetée
)ar une régularité beaucoup plus grande du rythme : le vers épique et le
ers iambico-trochaïque grecs se laissent couper en pieds, c'est-à-dire en
nesures ayant des durées sensiblement égales, mais comportant un nombre
le syllabes variables, tandis que le vers indo-européen avait un nombre
ixe de syllabes, mais un rythme souple, et qui ne tendait à prendre une
orme constante que dans les' dernières syllabes. Le type représenté sur-
out par les .Grecs de dialecte ionien, ici comme à d'autres points de
I08 ORIGINES DE LA MÉTRIQUE GRECQUE
■vue, offre un degré de l'évolution particulièrement avancé. La poésie
lesbienne représente une tradition ancienne, et la poésie ionienne une
création nouvelle.
Le rôle nouveau joué par les groupes de deux brèves et l'importante
prise par le type dactylique tiennent à une innovation que le grec a in-
troduite dans le rythme : le sanskrit, conservant sans doute l'usage indo-
européen, a un rythme ternaire, et tend à faire alterner une longue avec
une brève ; le grec admet le rythme binaire et supporte aisément l'al-
ternance de deux brèves avec une longue.
On n'a rien pu dire du vers épique, qui ne trouve dans l'Inde aucun
correspondant. L'alternance régulière d'une longue et de deux brèves — à
chacune desquelles on peut substituer une longue — est propre au grec et
n'a dans aucun vers védique un équivalent. Mais les vers védiques sont des
vers lyriques et strophiques, non des vers épiques. Et la littérature épique
de l'Inde, dont le mètre est de type iambique, est postérieure à la littéra-
ture « lyrique » des védas. Il ne faut d'ailleurs pas perdre de vue que,
dans toutes les parties sensibles de l'hexamètre homérique, le dactyle est
beaucoup plus fréquent que le spondée, que le nombre des dactyles aug-
mente encore si l'on restitue certaines formes archaïques de langage, que
le spondée est surtout fréquent au premier pied et que, en dehors du pre-
mier pied et du dernier (d'oi^i le dactyle «st exclu par définition), un
spondée n'est pas d'ordinaire constitué par un dissyllabe spondaïque ni
même par deux longues terminant un mot : le spondée n'est dans le vers
dactylique qu'en vertu d'une tolérance à laquelle on ne pouvait échapper
sans renoncer à l'emploi d'un trop grand nombre de termes nécessaires.
Au moins en ce qui concerne la poésie lyrique, qui jouait dans le culte
un grand rôle. Grecs et Aryens de l'Inde ont reçu de l'époque indo-euro-
péenne une tradition littéraire fixée. Cette tradition littéraire ne compor-
tait aucun usage de l'écriture ; pas un texte proprement religieux de la
Grèce n'est livré à une époque ancienne, et l'on sait que les druides de la
Gaule par exemple évitaient l'emploi de l'écriture, malgré leur contact
avec les Grecs et les Italîotes qui l'employaient ; c'est sans doute pour
cette raison que la plupart des langues indo-européennes ont été si tardive-
ment notées et que plusieurs qui, comme le gaulois ou le phrygien, ont
dès l'antiquité cessé d'être parlées ont disparu sans qu'on en ait de textes
ayant quelque étendue. Les hommes relativement cultivés des anciennes
nations de langue indo-européenne évitaient manifestement l'usage de
l'écriture, surtout en matière religieuse. Mais il y avait une tradition orale
de poésie indo-européenne que révèle clairement l'identité des deux mé-
triques, et dont il faut tenir compte pour expliquer les commencements
de la poésie grecque.
CHAPITRE V
DE LA TRADITION DES TEXTES
Les papyrus littéraires qui ont été découverts et publiés ont montré
que les textes anciens n'ont subi depuis le début de l'ère chrétienne, ou
plutôt depuis l'époque des grands philologues d'Alexandrie, depuis le
m*-!!" siècle av. J.-C, aucune altération fondamentale et que seules des
fautes de détail s'y sont introduites. Dans la mesure où les écrivains an-
ciens sont conservés, on les lit aujourd'hui — sauf naturellement beaucoup
de menus changements — à peu près dans l'état où l'on pouvait les lire
vers le ii" siècle av. J.-G.
Quant à ce qui s'est passé auparavant, on n'en saurait rien dire de cer-
tain. Une chose est sûre: tous les anciens ouvrages conservés le sont à
travers les éditions qu'en ont données les philologues de l'époque hellé-
nistique. Un exemple frappant du fait est le texte de la poétesse béotienne
Corinne, contemporaine de Pindare : tous les fragments subsistants, qu'on
les ait trouvés dans des manuscrits byzantins ou sur les débris de papyrus
découverts en Egypte il y a quelques années, sont dans l'orthographe
béotienne du m* siècle av. J.-C, c'est-à-dire représentent une graphie
postérieure de plus de deux siècles à l'auteur original. Il ne faut pas être
dupe des barbouillages dialectaux que les philologues hellénistiques ont
répandus sur les textes ; par exemple on lit Trapjsvoi-; pour izxpQivo'.q chez
Alcman, parce que à l'époque classique le 6 se prononçait a à Sparte :
mais l'inscription laconienne de Damônôn, bien que très postérieure à
Alcman, emploie régulièrement le 6 : avsôsxâ, etc. En ce qui concerne
l'orthographe, la graphie et les formes grammaticales, ce que fournit la tra-
dition, c'est ce qu'ont admis les philologues hellénistiques ; mais on ne
peut contrôler ni la valeur des données qu'ils ont utilisées ni la manière
dont ils s'en sont servis.
Les moyens de critique dont on dispose sont en effet entièrement
IIO DE LA TRADITION DES TEXTES
incertains. Le meilleur de tous est la métrique : un examen attentif des
faits de métrique avertit souvent de l'impossibilité de certaines leçons ;
c'est la métrique qui a rendu les meilleurs services dans la critique de
détail des poèmes homériques. La linguistique détermine les possibilités
et permet d'utiliser les indications fournies par la métrique ; mais on ne
doit pas en abuser ; car les textes littéraires sont artificiels, et leur
langue n'a pas même le degré — du reste variable — de cohérence
qu'on peut attendre dans une langue courante. Enfin on a les inscrip-
tions ; mais les inscriptions contemporaines des plus anciens textes sont
rares ; elles ne se rapportent pas toujours aux pays d'origine des textes
littéraires. Et les textes ne sont pas dans des langues locales : les inscrip-
tions béotiennes n'enseignent rien sur la langue de Pindare, qui n'a rien
de béotien. D'ailleurs, là même où les textes littéraires et les inscriptions
appartiennent au même dialecte, il n'y a encore pas coïncidence : il suiïit
qu'une inscription soit métrique pour que sa langue ne concorde pas exac-
tement avec celle des inscriptions en prose, et il est bien connu que, si
l'on peut tirer parti de certaines formes des inscriptions métriques de
caractère local, on ne peut jamais les tenir pour des représentants exacts
du parler de la cité ovi ils ont été écrits, et qu'on doit les utiliser avec
beaucoup de précaution. On n'a donc aucune donnée sûre pour faire la
critique linguistique des anciens textes littéraires.
Les quelques faits qu'on possède concordent pour établir que la langue
des œuvres de la littérature attique est transmise correctement en gros.
La métrique concorde avec l'orthographe ; les textes fournis par les plus an-
ciens papyrus renfermant des textes littéraires attiques sont d'accord avec
ceux qui viennent de la tradition byzantine ; et la langue des inscriptions
est en somme la même que celle des prosateurs du v* siècle av. J.-C. ;
le texte de Platon est correctement transmis dans l'ensemble.
Pour les auteurs plus anciens, on ne peut être aussi affirmatif. Les
ionismes dont sont pleins les fragments conservés du poète ionien Bacchy-
lide qui a composé ses poèmes dans le « dorien » conventionnel de la
lyrique chorale ne peuvent qu'inspirer confiance dans la valeur de la tra-
dition. Le nome des Perses du musicien Timothée montre à quel degré
d'arbitraire sont allés les poètes lyriques; l'œuvre est du iv* siècle; elle
est conservée dans un papyrus du ni® siècle, postérieur d'un assez pefit
nombre d'années à la composition du poème ; or, le texte fourmille de
contradictions linguistiques : le génitif des thèmes en -à- y est tantôt en
-âç, comme dans v^oa- ou '^■Kxpzxq, tantôt en -y];, comme dans -tcvô-/;;,
x6;r^ç, oiç,-qç, alors que le datif singulier est toujours en -âi et le génitif
pluriel toujours en -âv ; on y lit lléprqç et û£J7:ôty]; à côté du mot pure-
ment poétique aiiy.poi.yo:yyi'.xâ:, et de vYja'.oi-câ;, qui a un â dans sa finale^
mais qui offre I'y] ionien-attique de v^acç au lieu de l'a ancien de vaaoç.
DE LA TRADITION DES TEXTES Ht
L'a dorien figure dans àjjipa, [Ji^T/jp, ci'oapoç, izXxyôc, mais non dans a/,Y;vâç
ou dans (jTr^^âfj.evoç, et l'on a -(^yxyî, et non ôi-fx-^z, '/Mcr^Tr,ç, et non
Xo)6a-:i?, etc.
Toutefois l'incertitude de la tradition n'atteint pas le vocabulaire, qui
est la caractéristique la plus essentielle des langues littéraires ; même en
ce qui concerne la graphie et la grammaire, on peut se fier à tout ce qui
est garanti par la métrique ; et d'ailleurs les détails mêmes qui viennent
d'être indiqués attestent que les incohérences qui pourraient choquer dans
les textes traditionnels ont des chances de remonter pour une large part
aux auteurs plutôt qu'aux éditeurs antiques. Une étude de la langue des
1 anciens auteurs grecs exige des précautions et comporte des incertitudes ;
elle n'est pas rendue impossible par l'état des textes que livre la tradition.
CHAPITRE VI
LA LANGUE HOMÉRIQUE
De toutes les langues littéraires grecques la plus difficile à apprécier
est la plus ancienne de toutes, la langue homérique.
Tout d'abord il est impossible de constituer un texte qui puisse passer
pour authentique. Les philologues de l'époque hellénistique ont disposé,
pour élabUr leurs éditions, d'éditions antérieures, les unes personnelles,
Y.CI.T à'vspz, les autres officielles, -/.atà rSkv.q ; mais ceci montre simplement
que, dès une date ancienne, le texte était flottant, divers, et qu'on a
éprouvé de plusieurs côtés le besoin de fixer un ouvrage qui servait de
base à l'éducation littéraire des jeunes gens. Les fragments de papyrus
qui ont été découverts et qui ont fourni des textes souvent assez différents
du texte traditionnel — mais rarement meilleurs, et surtout rarement plus
archaïques — ont confirmé que le texte des poèmes homériques était flot-
tant. Il y a eu à Athènes à l'époque des Pisistratides une revision des
poèmes homériques ; mais malgré les atticismes certains du texte tradi-
tionnel, il n'en résulte pas que tout le texte conservé vienne de là, ni sur-
tout qu'il n'y ait pas eu de fixation antérieure des poèmes homériques.
Du reste par le fait qu'on ne sait ni comment les poèmes homériques
ont reçu leur rédaction d'ensemble, ni où et comment ils ont été fixés,
ni dans quelle mesure les- auteurs des fixations se tenaient pour libres de
choisir, de supprimer, d'étendre et de modifier, le problème même d'une
édition définitive d'Homère échappe à toute solution : éditer un texte,
c'est donner dans la mesure du possible, le texte original tel qu'il a été
publié lors de sa première édition définitive, tel que l'auteur a voulu le
constituer, ou tel qu'un éditeur posthume Fa constitué ; or, on ne sait ce
qu'aurait été cette édition homérique initiale qu'il faudrait reproduire, ni
oii, m quand, ni comment elle aurait été faite.
Les éditions mqdernes d'Homère reposent sur des manuscrits antiques,
VALEUR DE LA TRADITION Il3
dont le plus ancien et le plus remarquable est le Venetus A de l'Iliade,
ovi l'on a le travail de compilation d'un grammairien du m'' siècle ap.
J.-G. ; ce grammairien renvoie à ses sources, Aristonikos et Didyme,
philologues de l'époque d'Auguste, qui eux-mêmes travaillaient sur les
données réunies par des philologues antérieurs, tels qu'Aristarque et Zéno-
dote. En somme, on connaît le texte d'Homère surtout à travers les diverses
éditions qu'en ont données les philologues hellénistiques, éditions dont
on a une idée assez précise pour l'Iliade, moins précise pour l'Odyssée.
Les papyrus fournissent pour quelques détails des archaïsmes non con-
servés dans les manuscrits ; on a par exemple sur un papyrus une forme
de plus-que-parfait Y.eyé'iozi qui conserve le vieux vocalisme en o du par-
fait, alors que tous les manuscrits connus jusque-là offraient seulement
■/.tyhoti. La vieille forme •rrsTrajGs de 2* personne du pluriel de tcétcovO»
n'est attestée que par Aristarque ; les manuscrits ont partout tcs-ocGs,
avec substitution de l'o de irsTCovOa à l'ancien y. ; en revanche, les manus-
crits ont bien conservé a au participe féminin xs^aOuir,. De pareils flotte-
ments montrent combien est précaire la conservation de certains archaïsmes
de la langue homérique.
Un examen attentif des poèmes épiques où des Alexandrins érudits ont
imité la langue homérique pourra aussi fournir quelques indications
curieuses ; ainsi 'Oap(ojv de Callimaque est sans doute la bonne leçon,
plutôt que 'Opi'wv qui figure dans les manuscrits des poèmes homériques ;
car l't de ce mot était bref et la prosodie Orîôn des Latins est un emprunt
au texte homérique courant 'Qp-'wv qui constitue l'ensemble prosodique
i!^i. Mais ce ne sont là que de menus détails, et, dans l'ensemble, on ne
saurait remonter à une tradition qui diffère essentiellement de celle des
manuscrits.
L'examen direct du texte au moyen de la métrique et de la linguistique
aboutit à des conclusions plus curieuses, mais aussi plus inquiétantes et
plus difficiles à préciser. On voit par ces moyens que, comme il arrive
presque toujours pour les ouvrages de ce genre, le texte a été fixé à une
époque où la prononciation et les formes grammaticales s'écartaient sen-
siblement de celle des auteurs originaux. Tout le travail fait depuis Ben-
tley et depuis Nauck a mis ce grand fait en pleine évidence. L'accord de
la métrique et de la linguistique révèle que les poètes qui ont créé et fixé
la langue homérique ont versifié dans une langue qui diffère notablement
de celle que la tradition a transmise. Cet accord de la métrique et de la
linguistique ne peut se produire que dans un petit nombre de cas, et il
va de soi que, en dehors des particularités qu'on peut restituer, il y en a
un grand nombre sur lesquelles on ne sait rien, on ne soupçonne même
rien.
Le fait le plus frappant est celui qui est relatif au digamma. On sait
A. Meillet. 8
/
Il4 LA LANGUE HOMÉRIQUE
que, encore à l'époque historique, au moins dans les plus anciens monu-
ments, la plupart des parlers grecs ont possédé une consonne, notée par le
signe F, qui répond au w des autres langues indo-européennes ; on avait
/"epvov là où l'allemand a werk, et FoXv.oq là où le latin a uïcus. En ionien et
en attique, le F s'est amui dès avant la date des premiers textes ; or, la gra-
phie du texte homérique est ionienne — la langue homérique est même qua-
lifiée souvent de vieil ionien, de manière assez inexacte, on le verra tout à
l'heure — ; il n'y a donc pas dans le texte traditionnel d'Homère la moindre
trace d'un signe F . Mais l'examen de la métrique montre que les mois
grecs commençant par un F sont d'ordinaire traités chez Homère comme
s'ils commençaient par une consonne. Les dialectes autres que l'ionien et
l'attique, ou, à défaut de témoignages exprès soit de l'épigraphie soit des
gloses, l'étymologie fournissent presque toujours l'indication des mots qui
avaient un /"initial ; pour un très petit nombre de cas la nécessité de resti-
tuer une consonne initiale dans les vers homériques conduit seule à sup-
poser un F dont on n'a pas la preuve par ailleurs.
Dans 35o cas environ, un F initial fait position au temps fort des vers ;
soit par exemple le mot Fé-oz, dont le F est attesté notamment par le
pluriel cypriote Fe'K'.jx = l-ex, ï-zr, et qui répond au sanskrit vâcaJp
« parole » et /"sT^ov, Fv.izt;, dont le F-, attesté par de nombreux témoi-
gnages épigraphiques, est supposé par l'augment syllabique de la forme
homérique è'£i7::v et répond du reste à la forme védique vôcam ; on s'ex-
plique alors un vers tel que :
A loo èjôXèv B' C'JT£ TÎ 7:0) (F)£T-£; (F)ir,z^ c'jts TsAsicra;*.
Au temps faible, le F ne fait pas position ; mais d'une manière géné-
rale un groupe de consonne suivie d'une liquide ne fait guère position au
temps faible, et d'ailleurs, sauf au premier pied, il n'est pas ordinaire
qu'un spondée soit constitué par une fin de mot spondaïque. Toutefois
une fin de vers telle que celle de :
A 106 [j.âvTi y.axwv, c'j ttw r^z'i [j.c'. xo xpv^Yuov (F^€iT:t^
serait surprenante si le mot (/")eTtts; commençait par une consonne —
même par une liquide — autre que F ; les cas de ce genre ne sont pas
fréquents, il est vrai. Dans la mesure où ils existent, ils semblent indi-
quer que F était pour les poètes homériques une consonne débile.
Mais l'action la plus nette du F est d'empêcher les hiatus. Ici les effets
du F se comptent par milliers. Au temps fort, ils ne sauraient passer pour
I. L'usage moderne de couper les mots oblige à choisir entre oj'tc TïXsaaa; et o^'t' Izi-
Xeaaa; ; il est inutile de dire que le choix fait ici est arbitraire, et qu'on ignore com-
ment coupait le poète ou même s'il avait un sentiment quelconque sur la manière de
couper en pareil cas.
LE DIGAMMA I 1 5
probants puisqu'une longue en hiatus conserve chez Homère sa valeur
métrique de longue au temps fort ; toutefois une longue ou diphtongue
subsiste plus aisément alors devant un mot commençant par F que devant
un mot commençant par voyelle ; on en a vu un exemple au vers A io8
cité ci-dessus. C'est au temps faible qu'on a le plus d'exemples utilisables.
Il est rare en efifet qu'une brève finale subsiste en hiatus devant un mot
ayant toujours commencé soit par voyelle soit par *j--, devenu/;- en grec ;
car cette brève est, de par sa nature même, au temps faible et se trouve
par suite en condition de faible résistance ; on n'en compte pas 5oo
exemples dans tous les poèmes homériques, et presque tous dans des
situations particulières, notamment à la coupe. Au contraire, devant un
mot commençant par F, on a compté plus de 2 000 exemples d'une
brève non élidée, — et dans des conditions tout à fait quelconques —
contre seulement 000 exemples environ d'élision, alors que devant un
mot à initiale proprement vocalique l'élision est de règle. Par exemple,
devant le subjonctif de FoXix, dont le F est solidement attesté et qui répond
à sanskrit véda « je sais », à gotique loait (allemand lueiss), on a :
A 363 è^xJoa, [j/r^ xsuOs y.ôw, Tvx (/^)î'!oo[j.£v «[j-^w.
L'emploi de vix devant un mot commençant vraiment par une voyelle
en pareille position serait impossible ; le îva eïooy.Ev du texte traditionnel
suppose que la prononciation a été à un moment donné îva /"e{$o[j.£v.
Si le F ne maintient presque jamais une longue finale au temps faible,
c'est que les fins de mots spondaïques au temps faible ne sont guère ad-
mises par les poètes homériques qu'au premier pied. Des cas tels que :
0 3i8 £a6''£xxi [i.zi (/")o?/.oç
9398 ajTco (>F)o(7,cOt y.î.T-at
sont rares, parce que, pour la métrique homérique, des spondées comme
--tx'. [j.oi ou aù-cÇ) sont exceptionnels.
L'équivalence de F et d'une autre consonne comme t ou a ressort de la
comparaison de passages parallèles, comme D 181 et suiv :
[ay)Bé tî toi OavaTOç \>.ùâ-ij) ©pss't \i:qoi ti lâpooq '
et Q 162 et suiv. 011 les pronoms XF)o'. et XF)'i, dont le F initial est bien
assuré, jouent le même rôle, soit pour empêcher les hiatus soit pour faire
position, que toi et ce :
\iT,oi Ti ÇF^oi GivaTOç [i-eXéxo) çpeal [t.r,H Tt Tap6oç *
xoTov yâp '(''^)si t:o[/.7:ov iT:i<Jzz\).e') 'Apyei'çovTrjV
I 1 6 LA LANGUE HOMERIQUE
Seule, la restitution de F au v. i5/i rend le passage intelligible ; car
le texte traditionnel ne notant pas F et la voyelle du pronom étant élidée,
le \F)i^ nécessaire pour le sens et exigé par le parallélisme, a tout entier
disparu, et les manuscrits ont or ait'., qui offre une lacune évidente pour
le sens comme pour le vers.
Le gros du texte homérique suppose la prononciation du F . Mais, au
moment où le texte a pris son aspect définitif, le F n'était plus prononcé ;
de là viennent toutes sortes d'altérations. On a laissé subsister les hiatus
quand on ne pouvait faire autrement, ainsi :
A 38 ^ Tevéooio Te (f )T9'. {F)x,y:"V.z.
A 85 6ap7-/;7a; \j.yXyi (F)v't Osc-pd-'.ov, o t: (f )oT70a.
A \ok S7'^ 52 \^)^'- '^■-'?'- /.:z;j,z;-:5a)VT'. (/')c(/')i7.rr;v.
Mais on les a, quand on l'a pu, dissimulés par des v éphelcystiques,
ainsi :
A r5i Y) àvopiîj'.v {Fy.'i'. [J-â/sjôai
où le V final de y.-ilçy.z'^t est le fait d'hommes qui prononçaient loi, et non
FXo'.^ forme du mot FXz, qui répond au latin uis. Au moment où les réci-
tants ne prononçaient plus le F , ils ont employé certaines formules comme
les auteurs originaux ne l'auraient pas fait ; ainsi la formule
•/.ai [A'.v ç;wvr,7a; {Fyjztu. lî—pivi-x r.poTr,j^x
(par exemple A 201) n'a pu être employée au féminin que par des réci-
tants à qui le F était inconnu, notamment :
0 35 -Axi [j.vt Ga)vr,7a7' îr^ey. T.izpbvnx T.pozr,ùzy..
Il y a donc une différence grave entre la façon dont les poèmes homé-
riques étaient prononcés par leurs premiers auteurs et celle dont ils étaient
récités par des récitants postérieurs ou celle dont prononçaient les auteurs
de morceaux tardifs des rédactions définitives.
La finale ordinaire du datif pluriel des noms en -0- et en -â-(-o) chez
Homère est -017'., -r^z: ; on en compte près de 3 000 exemples, contre une
centaine seulement de -c.r, -■/); devant une consonne ou en fin de vers. Le
texte traditionnel écrit -c.ç, -rj; devant voyelle initiale d'un mot suivant;
c'est un usage orthographique qui tout en ne répondantpas assurément à la
façon dont la langue était conçue par les premiers auteurs, n'a pas d'incon-
vénients, puisque l'usage de l'apostrophe est récent, et dont il convient
seulement de n'être pas dupe. Mais un vers tel que :
E 606 [j.Yjsà fJsoTç ;j.sv£a(v£;xsv (Fy.o'. \).iyj.(yb2i
ne répond pas à l'usage des premiers auteurs des poèmes homériques et se
LES CONTnACTIO>'S I I 7
trouve en effet dans un morceau qui ne semble pas ancien ; de même :
Y 273 ôswv hpoXq £7:1 [3(j);;,oT^.
Pour dissimuler des hiatus, qui n'étaient dus qu'à la perte de la pronon-
ciation du F inconnu aux Ioniens, les récitants ont été amenés à substi-
tuer certaines formes à d'autres plus anciennes ; par exemple ils ont rem-
placé l'ancien Fi-zza'. par i-kjcr-. dans toute une série de cas tels que :
A 187 [).tù.'.y[z^- i.îÉîJGtv
au Jieu de
\}.zù.'.yiz<,zi Fi-z'^v:)
OU
A 223 à-rapr^poTç ÏTAt:!rM
au lieu de :
axapT-^poict Fiiztz'V).
Quelquefois les finales en -oiai se sont soutenues les unes les autres, et
le texte ancien est maintenu :
I Il3 cwpo'.jiv t' àyavcTc-'. (^F^ir.tay. xz \}.z\X\yiz\QK
(oij âyavoTstv ïr.z'zz'. du texte traditionnel a seulement été remplacé ici par
«YavoTst (Fy.T.tzoC). Et parfois même l'ancien, (/')£7:£3ffi est maintenu sans
aucune raison extérieure, ainsi :
K 542 C£^'.?i -j^ijTràÇovTs (Fy.r.izv. tî \xv.'K\y\o'.Qi.
De même on lira :
o te cî '/p'jJsc'.T'. c£-acrjt
avec Ziizy.iz'. (comme 0 86) au lieu de :
TOI oï yp'j(yio>.c Bsxâscrci.
Une autre particularité remarquable du plus ancien texte homérique est
que la plupart des contractions qui ont été faites par les récitants posté-
rieurs n'avaient pas lieu. L'exemple le plus frappant est celui du génitif
singulier des thèmes en -o-. Le texte homérique en a deux formes, l'une
archaïque (éolienne) en -oic^ qui ne comporte aucune contraction, l'autre
qui apparaît sous la forme contractée -;j, reposant sur un plus ancien -oo.
La contraction a eu lieu dès les parties les plus anciennes du texte ; elle
est attestée au temps fort, par exemple :
A a22 [j.r,v'. ' ' Ayv.oXc'.') , TroAsij.oj o'àTuozaûeo X3£[XT:av
I 1 8 LA LANGUE HOMERIQUE
OU à la lin du a ers, par exemple :
A 190 Y] 0 ye çac7Yavov c^j (/')£p'j(7a[j,£vo; Tcapà [):r,pou.
Mais il y a quantité de cas où le vers n'est correct que si Ton restitue -co
au lieu du -ou attesté. Une fin de vers comme
est incorrecte ; et, d'une manière générale, on est tenté délire -co là où -:u
formerait le temps faible d'un spondée. Il faut lire 'A'Skoo, et non AîiXcj
pour mettre sur leurs pieds des vers comme :
■A 36 Swpa Tïap' AtoXou [j-eyaVr^Tcpoç 'ÏTïTCOTdcâao
y. 60 p-^v zlç A'.cXou y.XuTa oa)[ji.aTa.
La formule courante c[J.odz'j ztoXétj.o'.o (var. 'Ko\é[).o\o) était pour les pre-
miers auteurs b[XQdoo tîtoX^xoio, ainsi :
440 v-rj^uv, O'j-w (/^)£(oc6' c[xodoQ 7:xoXi[xoio.
A côté de àcsAçsô;, àosXisôv, àosXsecC, on a un génitif àâeXçeiou, ce qui
est absurde ; il faut lire àSsXçsôo, ainsi :
E 2 1 cl) 0' è'xAYj xep'.ê-^va'. àcaX^sco XTaiAÉvoio,
et de même :
0 554 èvTpi'JceTa'. çi'Xov -^-op àvs'V.ôo 7.Ta[j.£VO'.o,
et non àvetj^ioy. On lit du reste ôcj, transformation d'un plus ancien 'ic,
dans :
B 826 o(|i'.iJ-ov, ô'IiTÉXeaiov, 00 %a£cç cÙtîox' ôXeitat
a 70 àv-i'ôeov noXû©v;[.».ov, co xpaxc; è^-l iJ.c'Yt(JTOV.
Le mot bizarre ôy.pjcci;, qu'on rencontre deux fois à côté de la forme
attendue y.puîs-.ç, est dû à une mauvaise séparation d'un -oc final incompris
dans :
1 64 oç 7ïc)v£[j.0'j è'paTat èTCi5rj[x(ou oxpucevxoç
Z 344 Sasp è[^.eTo, xuvéç y.axo[XY)^àvou, oxp'jO£crjY;ç.
On voit comment zT:iZ-qi>.ioGy.puovnzq, a pu donner naissance au texte
attesté. Si l'on tient compte du fait que, au lieu de -ou en hiatus, on peut
et que sans doute il vaut généralement mieux lire -c:', ainsi :rcA£;i.ot
è'pa-ïai I 64, on voit que la forme contractée -eu est souvent incertaine
chez Homère. Et encore s'agit-il de la plus aisée des contractions, celle de
deux voyelles de timbre identique.
La coexistence des trois formes de génitif en -ce, -ou et -oc montre
LES CONTRACTIONS II9
que la langue homérique admet des flottements ; on conçoit d'ailleurs que
ces trois formes aient en effet coexisté pendant un temps dans la langue réel-
lement parlée: -oto s'employait là où-oi- occupe un temps fort du rythme
(le -c- de homérique -oto se trouve presque toujours à un temps fort du
vers) ; -oo était une forme de prononciation lente, et -o long une forme
plus concentrée ; un autre flottement de cette sorte est celui qu'on observe
entre i'j- dissyllabique et eu- monosyllabique, dont il y a beaucoup
d'exemples. Ces flottemements peuvent avoir existé assez longtemps dans
la langue courante.
Des fins de vers comme y;w oïxv, -/jw ;j.([j.v£tv, -qw o'ajTS sont inadmis-
sibles ; il faut partout lire la forme non contractée r,bx.
La forme archaïque osvcw, qui ne subsiste qu'au commencement du vers
dans le groupe ZtioM \j.Ti, doit sans doute être lue cziozx, ou plutôt oioFocc ;
la forme fréquente o-.iy.x (ou plutôt oBF'.x), refaite sur oe-o'.ij.sv, recouvre
probablement en nombre de cas un ancien cc-cox (cÉoFoa) ; elle tend du
reste à être remplacée par la forme franchement nouvelle Bei'oo'.xx.
Le texte porte, pour le mot signifiant « jusqu'à », el'wç devant consonne,
£0); (var. etcù;) devant voyelle. Mais ce iw; devant voyelle ne fait pas le
vers dans des cas tels que :
A 193 £0)ç 0 TaîjO' wpy.aive y.axà çpsvx y.x'. v.xzk Oj[j.6v
0 90 £(i)ç èyà) zept y.etva tcoAÙv ^i'otov d'jvaystpojv
et tous les éditeurs s'accordent à restituer dans les cas de ce genre elcç ou
^0; — il vaudrait mieux restituer la forme éolienne a(/')oç, apparentée
au sanskrit yavat « aussi longtemps que ». Mais si l'on restitue à(/')oç
devant voyelle, on peut admettre la même forme devant consonne et lire
r 191 aj9'. [j.£vwv, a(/")o<; xs liXoç, T^o\i\i.o'.o xf/ctto.
Car il est incohérent d'avoir aoç, dans certains passages et eiw; dans
d'autres. Mais cet exemple suffit à montrer à quel point la forme du texte
traditionnel reproduit peu celle que les premiers auteurs ont eue en vue,
et sans doute même la première qui ait été fixée par écrit.
D'ailleurs, au moment où a eu lieu la fixation du texte homérique,
certaines contractions étaient chose usuelle. Le poète y recourt si le
mot n'entre pas en vers sans contraction ; on lit oXsTira'. et non hXitxy.'. :
B 325 rr: H 91 y.Aeo; ou zoT ' oXîTTat . Et l'on a même les formes contrac-
tées de préférence aux formes non contractées dans certains cas particu-
liers. Ainsi à côté de ii[j.zXç (toujours contracté) et de *^[xTv qui constituent
des spondées, Y;;jL£aç vaut presque toujours un spondée, et non un dactyle ;
c'est que la langue épique doit à l'ionien cette forme et l'a prise sous son
aspect déjà presque contracté ; la vieille forme d'accusatif de la langue
homérique était l'éolien àix[ji,£.
I20 LA LANGUE HOMERIQUE
Les résolutions des contractions qu'on est amené à admettre en grand
nombre aboutissent à restituer beaucoup de dactyles là où le texte porte
des spondées ; si, dans le texte traditionnel, le nombre des dactyles l'em-
porte déjà de beaucoup sur celui des spondées, la prépondérance des dactyles
était encore plus grande dans la réalité.
En beaucoup de cas où la métrique n'enseigne rien, le texte traditionnel
est suspect, et il semble bien par exemple qu'il faut lire vÉxûai, alors que le
texte a vÉy.jjat. Le texte originel d'Homère ne notait pas graphiquement
les lettres répétées, de sorte qu'une leçon vexu^t du texte peut recouvrir
soit vcxûai soit vexuscrt. Du reste, cette absence de notation des géminées a
entraîné dans le texte traditionnel beaucoup d'erreurs qui proviennent de
ce que les rédacteurs n'ont pas su interpréter le texte ancien.
Il y a donc eu un rajeunissement orthographique du texte ; mais ceci
n'atteint pas le caractère même de la langue.
Il y a quelque chose de plus grave : le texte homérique présente des
formes empruntées à deux types dialectaux distincts, le type ionien et le
type éolien.
En gros, les anciens â sont représentés par y; dans le texte traditionnel
d'Homère de la même manière qu'ils le sont en ionien, et même les à qui
apparaissent en attique après s et p ne s'y rencontrent pas : Homère a ï'^vci^
et non ëa-câv, (ji-/j et non ^(â.
Mais, dans les formes qui n'existent pas en ionien, le texte offre des
â contraires au dialecte ionien. Toute la flexion de 'Axpetor^ç offre •/) ; on a
au vocatif 'A-ps'3'/;, au datif 'Atcsioy;, mais le nominatif-accusatif duel
est'Aipeîoâ, dont on a, il est vrai, l'équivalent attique 'ATpsicâ ; c'est que
l'ionien ignore le duel à l'époque historique.
Au génitif singulier de ces mots en -•/;;, l'ionien contractait -âo en -sw ;
mais le texte homérique a presque toujours 'Aipe-'câo, qu^exige la mé-
trique, ainsi F 3^7
*/,al ^âXev 'Axpsiâao 7.a-' â^TiiBa TavTOje (Fy.rq'i.
Devant voyelle, le texte porte 'Aipôioew ; il faut évidemment lire avec
élision, par exemple B i85
aÙTOç o' 'Axpsîoa' 'AyaijA[j:/ovoç œnioç èAÔwv.
Toutefois les génitifs contractés en -sw ne sont pas étrangers au texte
homérique, et l'on rencontre souvent la fin de vers Kpôvou Tratç ày/.y-
Aop.-iQ-£a), ainsi B 2o5. C'est une preuve, entre beaucoup, que la langue
homérique renferme à la fois des formes éoliennes archaïques et des formes
ioniennes appartenant à une période plus avancée du développement lin-
guistique.
EOLISME HOMERIQUE - 121
Au génitif pluriel des thèmes en -â- (ionien -;■-) masculins et féminins,
es poèmes homériques ont -âwv à côté de la forme ionienne -ewv : ce
génitif en -âojv ne se retrouve à date historique qae dans des parlers éoliens,
i savoir en béotien et en thessalien ; l'attique a -wv, les parlers occiden-
aux et arcado-cypriotes ont -âv. Il est donc frappant de rencontrer chez
lomère ÔJpawv fréquemment, à côté de Ojpr,c'. et de Oùpr,^: ; on ne ren-
ontre même ôjpéwv que deux fois, une fois mesuré w_ © 47, et une fois
v^_!p 191. La forme -cawv est de plus du double plus fréquente que twv
féminin) chez Homère. On ne lit jamais c^ue Osawv, qui est très fréquent,
côté de dtfi'j'. (mais le singulier Osa s'est maintenu, sans doute parce que
'ionien n'a pas de forme 6£yj).
Le texte offre pour le traitement de â des contradictions singulières :
i:; avec â, sans doute parce que l'ionien ignore le mot Izm; (qu'on a en
ttique), mais vr;6; (en regard du dorien vâiç), parce que l'ionien a vsoj^
eprésentant de v^iç. Le nom propre Ilcîî'.oawv conserve son â parce que
on n'avait pas de substitut ionien métriquement possible à mettre à la
lace, et aussi les noms propres d'hommes comme ' AX-z-y-àtov , et même,
hose curieuse le nom des Ioniens, 'laovî;, que les voisins des Grecs ont
ncore entendu sous la forme 'la/'cve; : les Perses nomment les Grecs
aunâ.
La particule [j,av, fréquente en dorien et en éolien, conserve son à
arce qu'elle n'existe pas en ionien ; au contraire Homère a ciy; et non
zv .
On lit T:oX'j7,~ri[j.iù'f E 6i3, mais le synonyme •:roXj-â;j-«v A 433 a gardé
: c'est que en dorien et en éolien la racine -jrà- est synonyme de l'ionien-
ttique /.ty;- ; le mot •::oA!j7:a[j.wv a subsisté parce que la métrique ne per-
lettait pas d'y substituer T.oKjy.--q[JM'/ , et il a gardé son â, parce que
ionien ne possédait aucun représentant de la racine r.à- et que *7ro)vU7:v]p-a)v
ait impossible. En revanche, il est possible que TCoAj/.-rjjji.wv de E 61 3
implace un plus ancien izo'h'jTyrAiJMv ; car la racine 7:â-, qui représente
n ancien *kwâ-, admet une consonne géminée initiale, qui se trouve dans
texte de Corinne.
Ces à qui sont restés parce que les équivalents ioniens à -q n'existaient
is, peuvent être de simples archaïsmes.
Mais il y a de vrais éolismes.
On sait que les groupes tels que *-sn-, *-sni- ont été éliminés en grec,
ins la plupart des dialectes par amuissement de s avec allongement de la
)yelle précédente, en éolien d'Asie et en thessalien par substitution de -vv-,
i.;;,-aux anciens -sn-, -sm-. Par exemple un ancien ^asXaavâ, signifiant la
brillante », dérivé de trlXa; et qui a servi à désigner la « lune », est en
Drien (7=Xavâ, en ionien-attique a£A-/]v/;, en lesbien crsXâvvâ ; et, en
;gard de âaxi, qui est panhellénique, l'ancienne première personne *esmi
122 LA LANGUE HOMERIQUE
(identique à sanskrit asmi, vieux slave jesmi) est v.\v. en ionien-attique,
r,\}.'. en dorien, è;j.:j.'. en lesbien. Une forme ï]}.\n, à laquelle il était trop
aisé de substituer Tionien v.'.v., ne saurait avoir été conservée chez Homère.
Mais un dérivé du mot à'pc6:;ç, dont le thème est èps6îa-, apparaît sous la
forme éolienne asiatique ou thessalienne èssosvvi; dans la vieille formule
ècsêsvvY; vj;, où seule la finale -y. a été ionisée en -r, ; c'est que l'adjectif
dérivé de l^too:; n'existait pas en ionien ; au contraire, les dérivés *Gy.sj-
voç, *àXY^'-vcr de oâoç, aAYoç apparaissent sous la forme ionienne çasivi:,
cù^'(tv>bz. Toutefois on aie mot purement poétique àpvswéç (à côté deàpy^T-
-zr^z). Frappants au premier abord, ces faits ne sont pas encore probants,
parce qu'une ancienne graphie apy-vo; admettait les deux interprétations:
xpYsvvcç, avec notation de vv inconnue au texte originel d'Homère, et apYs-
vsr, avec c long, qui s'écrit à'pve-.vcc dans l'alphabet ionien constitué après
la fixation du texte d'Homère.
Les pronoms personnels signifiant « nous » et « vous » prouvent plus :
ils ont en ionien des formes tout à fait différentes des formes éoliennes,
non seulement parce que le groupe *-sin- qui figurait à l'intérieur de ces
pronoms a eu des traitements différents en ionien et en éolien d'Asie,
mais aussi parce que l'ionien-attique a fortement innové dans leur flexion,
comme on l'a vu p. 55 et suiv. On a ainsi :
EOLIEN D ASIE
Nominatif
Accusatif
•r,;jia; (dissyllabe d'ordinaire) oi\i.^?.
•j;jiaç (dissyllabe d'ordinaire) u[i.i;.e
Datif
•/jlXtV à[JLlJl.'.(v)
û[J-Tv u;j.'tJ.'.(v)
Le texte homérique renferme très souvent les formes éoliennes : on ne
pouvait pas fabriquer un r,;j.3 pour le mettre à la place de l'éolien t^])^)
et celui-ci a subsisté. Là même où le texte a la forme ionienne, le vers
permet souvent d'v substituer les formes éoliennes correspondantes, ainsi
N377
ÉOLISME HOMÉMQUE 123
yh rien n'empêche de lire <x[).[x<z.q ; on lit d'ailleurs a[iij:.(v), sans nécessité
métrique, à la fin du vers N 879. Le contraire est exceptionnel. Toutefois
:eci n'autorise pas à substituer y.\j.ij.eq à yîixsTç là même où 1? substitution
îSt métriquement possible. D'autre part, bien que les possessifs xij.ij.zç,
')\).[i.Qç soient attestés en lesbien, le texte homérique a ày.cç, by.ôq, à côté
le iiihixtpoq, 'j[jA-:zpc:; ', on ne saurait tirer de là aucune conséquence, parce
jue le texte originel des poèmes homériques ignorait sûrement l'usage
l'écrire les consonnes géminées et portait ap.s, a[j.:ç et u[j.ijs, jijloç ; la
épartition surprenante de a;j,[j.3 et de à[j.6ç, (à côté de yi|/sïç et T,\JÀ-:ep;,
jui ont reçu l'-rj ionien), est due aux hommes qui ont transposé le texte
lomérique dans une orthographe nouvelle, et n'a, pour le texte originel,
lucune autorité.
Quand une dentale des autres dialectes suivie de e et commençant
in mot non enclitique repose sur une gutturale indo-européenne accom-
)agnée d'un élément lu, Téolien a une labiale ; par exemple en regard de
atin quattuor et de attique xizzapzç,, dorien Tsxcpsç, le béotien a iri-xapeç et
e lesbien •:r£(7c:up£;, irîcjpa. Pour autant que les mots correspondants
'existent pas en ionien, le texte homérique conserve des traces de cette
larticularité. Le nom de nombre « quatre » y a d'ordinaire un -- initial :
hz-xzz:^^ TÉTapioçet TÉrpaxoç ; mais une forme à vocalisme aberrant, Tciaupeç,
ITre le x initial éolien. Et on n'a chez Homère que xsAwp, xeXwptoç, en
égard de xéXwp ' TrsXo'iptov chez Hesychius et de TsXwpiov sur une inscrip-
ion du i*'^ siècle av. J.-G. ; le verbe homérique zéXw, 'tzé\o\).oi.<. a la même
acine que le latin colo, inquilina et aurait ailleurs un x initial ; il y a du
este un t dans le crétois xzXo^.xi « je serai », et, chez Homère même,
ans un verbe apparenté : xîp'.TsX/oij.svwv ivujTwv, expression dont la forme
oristique est -::£p'.x).o;Aî'vwv èviauxwv (où le x devant A est conforme à un
sage panhellénique). Le [3 de l'ionien-attique (3àpa6pcv est devant a le
3présentant attendu de l'ancien g^ qui est représenté par u- (consonne)
ans le latin uorare ; mais devant un e, il y aurait dans les dialectes non
oliens une dentale, et en fait l'arcadien a S^speOpov ; or, on lit gipsOpiv chez
lomère, forme qui ne peut être qu'éolienne et que la ressemblance avec
ipaôpov a sans doute protégée.
Les formes grammaticales offrent, plus encore que l'aspect phonétique
es mots, des traces de dialecte éolien.
L'infinitif est instructif à ce point de vue ; des thèmes qui ont la flexion
1 -[;,'. du type de FarrdJ.'., Ijtyjv y présentent à la fois l'infinitif éolien en
'îvat ou en -\xt-) et l'infinitif ionien-attique en -vau On a par exemple
' ;-i.evat, £[X[j.£v (avec le -[jl[x- éolien issu de -sni-^ et elvat (avec e'.v- issu de
-//- à la manière ionienne); o6[;.£va'., sô;;.£v et ooDvxi, cicoDvai ; '.£;j.£va'.,
;j.£v, £;;.£vx'., £[j.£v et aTvai ; o^x■c^\).vn'. et oa;j.yjva'. ; etc. Ces formes rappellent
;.;;,£V2t, So[j.£vat du lesbien, £!a[j.£v, oc[j.£v du thessalien, £'.[j.£v, oo[ji,£v du
124 LA LANGUE HOMÉRIQUE
béotien. L'infinitif en-;j.£vx'. n'est connu que par lelesbien et par la langue
homérique. — Dans le type en -oo, on trouve à la fois çipsjjisv et çépsw ;
or, si le lesbien a oép-qv et le thessalien, dans la Tliessaliotis, ©sps-.v, k
béotien et le thessalien, dans la Pelasgiotis, ont <p£p£;j.sv ; l'emploi de -[j.r,
dans le type de flexion verbale en -w est une particularité qui ne se ren
contre que dans des parlers éoliens. Si les formes homériques comme
(/")£'.7:qx£va'. à côté de {F)z'.T.i[xv), et naturellement aussi de (f)v.'î:v.v, ne
se retrouvent nulle part dans des parlers locaux connus, c'est que le les-
bien, qui seul connaît -'^vm, a ici la forme en -v. Quelquefois le texte
flotte entre (F)if.%zv) et (F)v.r,i[j.v/, par exemple H 887 :
(/^)£i7:£'iv, y.ï y,i 7:tp 'j;j.;;/. çO.îv y.oc'. '(^Fy^ol y£VC'.to
oij le Venetus A a £'.7:£Tv, mais où beaucoup d'autres manuscrits ont zl7:i\xv) :
quand, comme ici, la métrique autorise les deux formes, c'est générale-
ment £Ît:£î:v qu'ofi're l'accord des manuscrits, ainsi P 655 et 692 et I 102 ;
peut-être le texte le plus ancien avait-il (^F)z'.-i[).vi dans les cas de ce
genre ; mais on ne saurait rien affirmer ; car le texte homérique renferme
des formes de dialectes divers et de dates diverses.
Certaines traces d'éolisme sont isolées, mais d'autant plus frappantes.
A l'actif, l'éolien a substitué le suffixe -zv-.- du participe présent au suffixe
spécial du participe parfait. Cette particularité ne transparaît nulle part
chez Homère sauf dans y,tY.XTi-(0'neç que l'Iliade présente quatre fois, el
peut-être dans 'avacizmv et dans -cTpiyivTa? ; et encore Aristarque a-t-il éli-
miné presque toutes ces formes : il a même préféré v.v/.'/,r,yu)zz:; dans l'une
de ses éditions ; c'est y.£7.Ar,Ycôç qu'on trouve partout ailleurs, et les
manuscrits de l'Odyssée ç, 3o ont •/.£7.ay]Y(o:£ç ou, plus ordinairement,
7.£x>v-/;Yi-£ç, qui est métriquement inadmissible. La finale -w'i£;, qui
figure souvent chez Homère, surtout après voyelle (type |j.£[j.xwt£ç), et
qui lui est propre, a des chances d'être partout un compromis entre le
-OT£ç ionien qu'on devait mettre à la place de l'ancien -ov-e- éolien, et les
exigences de la métrique. Là oii il y a -rsôvr/o-cç, ':£0v/)on2, teOv/jwt'.,
TsÔVYjwTaç, etc., on est tenté de croire que la leçon du premier auteur, ou
du moins des auteurs qui lui ont servi de modèles à cet égard, a été
TTcôvâcvTcç, T£Gvâov-:a, T£0vâ5VT'., T£Ovâov-:aç, etc. (restitués ici avec l'a
ancien au lieu de V-q ionien) ; ceci n'empêche pas du reste -ziOrCti-z:
d'exister, par exemple P 435 (avec une variante incorrecte x£Ov£'.ojxgç), ou
même T£6v£à)ti (valant __w) t 33i. Pour le verbe très archaïque (F)oX^x, à
thème terminé par une consonne, il est remarquable qu'il n'y ait aucune
trace de forme en -wt-, et que toute la flexion homérique soit du type
(/')£toiToç, (F)z'.oot:z:, etc. Près du parfait, très archaïque aussi, côicw (c'est-
à-dire ozoQox) ou Qzio'.x, il n'y a également que o£'.o'.6xa, ozio'.ozz:, etc.
Au datif pluriel des noms autres que ceux en -0- et en -•/;-, les poètes
ÉOLISME HOMÉRIQUE 125
omériques disposent à la fois de formes en -a», et de formes en -ejcru La
ésinence -euai est une nouveauté qui domine à date historique dans tout
; domaine éolien et qui tient une grande place dans le groupe du Nord-
luest et dans le groupe corinthien du dorien, comme on l'a vu, p. 72
! t suiv. ; seule une inscription de la Thessaliotis a encore un exemple de
ancien datif pluriel en -gi commun à tous les Hellènes, ypz[j.xzv/, avec un
I éphelcystique surprenant, car par ailleurs ce -v est, à date ancienne,
ropre à l'ionien-attique. On trouve donc chez Homère à la fois :r6S£7C7iet
:--(, Tîcd (la forme r.bozoat. étant sensiblement la moins fréquente),
£ip£cr7'., -/eipei'. et ysoTi (ce dernier de beaucoup plus fréquent), Tçimzgci et
pMai (ici Tp(o£7cri est le plus fréquent), avcpecrcrt et œ/opâai (l'absence de
jvaix£C7c:t, à côté de yuvatçi dont les exemples sont nombreux, tient à
incommodité métrique de la forme), y.ù^nac'. et y.u^'', TuàvTsjai et %àGi,
f/isaj'., TïoXsjs'. et ttoaéj'., V£çsc77t et vé^eaji (du thème veçc7-, donc avec
mple désinence -zi : c'est de ces thèmes en -37- qu'est sortie la nouvelle
ésinence -eca'., que ces mêmes thèmes ont parfois reçue à leur tour) ; etc.
i l'on ne trouve que 7:zKiy.e<7Gi et que y.uixaat, c'est que xcAiy.sa-t avec ses
ois brèves intérieures et /.ûp.ârejfft, avec sa brève entre deux longues,
'entraient pas dans l'hexamètre. Les récitants avaient le sentiment des
iux formes, et l'emploi de -zggi a pu servir à faire disparaître un hiatus
Drès l'amuissement du /"dans I, 78
i le texte originel devait être :
t:oXÉ7'.v oÏ (/")avit(j(j£tç,
où Aristarque lisait du reste r^o'/dav/ yàp. L'emploi de la désinence -eaai
lez Homère ne peut être que d'origine éolienne ; l'emploi de -71 peut
re en partie un archaïsme antérieur à l'extension de la nouvelle forme
771 sur le domaine éolien, en partie un ionisme. L'emploi simultané de
77'. et de -71 ne se rencontre dans aucun texte rédigé en un parler local
caractérise éminemment la langue littéraire homérique.
Les aoristes en -aa- du type y.aA£77a sont aussi éoliens : on lit y.akec-
cTW7av sur une inscription éolienne d'Asie, 70Dv/.aA£77avT£; sur une in-
:ription béotienne. Le texte homérique présente à la fois y.aAs77aç et
'Xi^xq suivant les exigences du rythme.
Des deux particules /.^(v) et à'v, appartenant l'une aux parlers occiden-
ux et éohens, l'autre à l'ionien-attique, c'est y£(v) qui figure presque
cclusivement chez Homère. Seules, des parties relativement récentes des
Dèmes homériques semblent offrir àv, et parfois avec une incohérence
3nt le vers Q /iSy présente un bon exemple :
aol o'av âyw •xo^tcoç /.a( y.s y.AuTCV "Apy^Ç îy.ot[rrjV ;
126 LA LANGUE HOMERIQUE
là même on a lieu de se demander si av n'a pas été introduit après coup,
car le commencement du vers offre des variantes où av ne figure pas ; et
un peu plus loin, là oii les manuscrits s'accordent presque tous à avoir
av, Q ^39
ob'A av Ti'ç TO'., ■:îO[;-71cv cvoff7ap.£Vi;, [j.a'/saaiTO
des papyrus et au moins un manuscrit ont
c'j y,£V Ti; TO'....
qui est également possible, et que les Ioniens devaient tendre à éliminer :
tandis que ■/.£(v) est chez Homère la forme ordinaire, le texte traditionnel
a presque partout ojy. av, évidemment parce que ojx av est toujours sub-
stituable prosodiquement à oj xev.
Les formes des prépositions varient sensiblement d'un dialecte à l'autre.
L'ionien-attique et le lesbien ont r.poç, le groupe occidental, le béotien et
le thessalien ont tcoti, le crétois a 7:cp-i (forme de xpcxi, avec métathèse) ;
et, Homère a à la fois r.po:, Trpoii et ttoti. Dans la formule qu'on lit par
exemple A 201
vcai' [J.vf çcov/^cjaç (/")£7uex xTcpisvTa 7:po7r,uBa,
le fait que r.p- de Trpccrr^ Jca ne fait pas position est une licence conforme
aux principes de la prosodie homérique ; mais on obtient un vers plus
normal en lisant -koxxùox, qui doit être la leçon ancienne. Et, si l'on a
toujours r.pc(ji(fq, jamais Tirpiaçaxo, alors que cfxxs est plus courant que çïj
ou Isrj, c'est que 7:(p)iTbaTû ne pouvait entrer dans le vers ; on a ici la
preuve que le poète employait ordinairement izpo-i ou xoxt, et non r.po;.
L'ionien-attique ne connaît à peu près que Trapa, -/.axa, àva ; mais les
autres dialectes ont souvent des formes sans -a final izxp, xax, àv, ou même
ne possèdent que ces formes monosyllabiques. Là où elles sont métrique-
ment possibles, les formes dissyllabiques izxpx, y.axa, àva dominent de
beaucoup chez Homère ; mais on rencontre aussi les formes Trap, y.xx, àv
qui doivent encore appartenir au fonds éolien ; ce sont ces formes qui sont
de règle quand le mot suivant commence par une syllabe brève ou par
deux syllabes et que, par conséquent, l'emploi de r.xpx, xaxa, àva entraî-
nerait la suite, impossible, de trois ou de quatre brèves. On trouve donc :
S 2 4 ysûaxo xày. xsçaA^ç
Z 201 r,zo'. 0 xà- -Éctov xo 'AXr^tov oloq àXaxo.
•^ 280 [j.£(^ovâ x' cla'.Sistv xat -îziaao^x, -/..ao-oï xapYjxoç.
Les formes monosyllabiques se rencontrent du reste quelquefois aussi devant
une syllabe longue suivante, mais seulement d'une manière sporadique :
A 172 ol 5' £Xi y.à'iJ. [j.éffffûv tteBiov cpoSéovxo ^itq "(/")(oç.
IEOLIEN ET IONIEN CHEZ HOMERE I27
Il ne manque pas d'exemples comme y.aoojaat, xa-/,xv;:ct, vcayasbvTS^,
'Xkv.TZiù, OU comme à\j£xir,, àvjri^jstç, mais ce sont les moins ordi-
lires, et l'on trouve plutôt des types comme y.iSSaXe, y.aTOavc, à;/~c-aXwv,
îpûovxa (de àv/^epuw), etc.
Les formes casuelles en ~q;t(v), de type quasi adverbial, qui jouent un
and rôle chez Homère, sont données pour éoliennes par les grammairiens
iciens, et l'on n'a jusqu'à présent trouvé trace de rien de pareil dans des
irlers locaux qu'en Béotie, avec le dérivé èuiTraTpocptov d'une inscription
: Tanagra.
Les noms d'agents étaient, dans la période commune du grec, en --r,p
] i -twp dans les mots simples, en --zâq dans les composés ; tous les dia-
ctes autres que l'ionien-attique conservent bien en général cet état ancien,
ais, de très bonne heure, l'ionien-attique a étendu -xâç, qui y apparaît
us la forme -vqq, aux mots simples ; l'innovation, étant ionienne-attique,
t antérieure à la composition des poèmes homériques. Or, dans l'en-
nble, la formation des noms d'agents chez Homère est conforme à la
^le ancienne, maintenue en éolien, et l'on y a régulièrement ootr;p, [ioTv^p,
T-^p, ou owxwp, (SwTwp, ^-/jTwp. Il u'y manque pas, il est vrai, de mots
type ionien-attique, comme àyopYjtfjÇ ; mais ce sont tous des dérivés
ativement nouveaux, et ces mots doivent être considérés comme faisant
■ rtie de la couche la plus récente du vocabulaire homérique.
Enfin l'une des grandes caractéristiques de l'éolien, l'emploi d'adjectifs
'ivés là oh les autres dialectes ont des génitifs, se rencontre fréquem-
;nt chez Homère où les locutions ,3(y) 'Hp3cy.A-/]£(-/;, Ilciàvx'.ov ulcv, etc.,
it courantes.
Si donc le premier aspect de la langue homérique est ionien, il suffit de
: re abstraction du fait que la rédaction définitive des poèmes a été faite
• lonie et par des Ioniens pour que transparaisse un fonds éolien, qui
xclut du reste pas la coexistence de formes ioniennes.
L'éolien homérique ne correspond exactement à aucune forme connue
< l'éolien. On n'en saurait être surpris. D'abord il repose sur une tradi-
t n sensiblement plus ancienne que tous les restes subsistants des parlers
t iens connus par ailleurs. Et d'autre part, on ne connaît pas tout l'éolien.
. y a eu notamment en Asie Mineure, dans la région de Smyrne et de
1 e de Chios, nombre de cités dont la langue a été à date ancienne l'éolien
< DÙ l'ionien a pris ensuite la place de l'éolien. Il serait vain d'essayer de
] aliser les traits éoliens de la langue homérique.
On a fait l'hypothèse que tout le vieux fonds des poèmes homérique
J 'ait été d'abord rédigé en éolien et ionisé ensuite, et il est en eflet possible
( rétablir sans corrections graves de longs passages de l'Iliade et de
1 dyssée en éolien. Mais cette hypothèse conduit à faire au texte trop de
128 LA LANGUE HOMÉRIQUE
violences. Si elle se laisse poursuivre en quelque mesure, c'est que les dia-
lectes grecs peuvent se transporter les uns dans les autres le plus souvent
sans que le rythme quantitatif des mots, qui était chose très stable, y soit
intéressé. Elle n'a jamais eu un grand crédit, et elle est entièrement
abandonnée aujourd'hui.
Voici un exemple, entre be?iucoup, des difficultés auxquelles se heurte
l'hypothèse. Les désinences secondaires en -cav sont courantes dans le
texte homérique, et il n'est en principe pas possible d'y substituer des
désinences en -v là où elles se rencontrent ; ainsi on ne ht jamais chez
Homère que sOscrav, Oé^av, qui sont fréquents (et quelquefois la forme toute
nouvelle ï%y.T>, Ovjy.av), jamais sOev ; on y ht à la fois s^xav, a-av et à'ar^sav,
cTvjsav ; etc. La nouvelle désinence, proprement ionienne-attique, -aav fait
donc partie intégrante des poèmes homériques, en même temps que
l'ancien -v.
La métrique homérique a du reste un caractère plus ionien qu'éolien :
la division de vers en pieds de même durée et l'équivalence de deux brèves
avec une longue sont des traits caractéristiques de la métrique ionienne,
qui ne se retrouvent pas chez les poètes éoliens : Alcée, Sappho, Corinne.
On a depuis émis l'idée que le mélange singulier d'éolien et d'ionien
qu'on observe chez Homère proviendrait de l'état linguistique profondé-
ment troublé, où ont dû se trouver durant un temps les cités éoliennes
qui passaient à l'ionien (voir ci-dessus, p. 5i). Encore à l'époque histo-
rique, il y a quelques exemples de formes éoliennes, par exemple des 3*'
personnes du pluriel du subjonctif en -w.7i au lieu de -wai, à Chios sur des
inscriptions. Mais le mélange arbitraire de formes grammaticales de dates
diverses et de dialectes divers qui caractérise l'usage homérique dépasse
tout ce que l'on connaît en aucun domaine dans l'usage d'une communauté
linguistique. Une tradition littéraire peut conserver des formes très incohé-
rentes ; on ne saurait s'attendre à rencontrer dans l'usage courant un pareil
mélange.
Mais il doit y avoir une part de vérité dans les deux hypothèses. En
l'état où ils sont, les poèmes homériques ne sont pas le résultat d'une
transposition de textes éoliens en ionien. Mais de pareilles transpositions
sont chose courante en littérature : la Chanson de Roland, qui a été com-
posée en dialecte de l'Ile-de-France, est conservée dans un manuscrit
anglo-normand et sous un aspect anglo-normand. Il a dû y avoir des
transpositions de l'éolien en ionien, et la langue de l'épopée s'est fixée sur
des transpositions de ce genre peut-être très grossières. Le mélange qui
en résultait aurait sans doute paru choquant dans des pays où il y aurait
eu un parler de type pur ; mais dans des cités où l'ionien et l'éolien étaient
parlés l'un et l'autre, où tel individu employait un éolien plus ou moins
gauchement transposé en ionien et tel autre un ionien influencé par de
\
CARACTERE ARTIFICIEL DE LA LANGUE I29
l'éolien, et où finalement l'ionien a remplacé l'éolien, le mélange de
l'ionien et de l'éolien n'apparaissait as monstrueux. La langue épique a
pu se fixer ainsi, et la tradition l'a dès lors maintenue.
Il s'agit, dès le début, d'une langue littéraire, et qui ne répond à
aucun idiome employé par une cité quelconque. Le caractère artificiel de
la langue homérique se voit notamment dans l'emploi du nombre duel.
Alors que les formes du duel sont en attique employées suivant des règles
fixes, ou que, ailleurs, elles ont disparu, elles sont utilisées chez Homère
pour la commodité de la versification, et d'une manière arbitraire, dont
aucun texte attique n'offre l'équivalent, à beaucoup près. On trouve côte
à côte des duels et des pluriels, sans aucune raison visible autre que la
facilité avec laquelle les formes des deux nombres entraient dans les vers :
A 33 1 TO) \j.vt -y.po-qzx'm y.a't 7}2o\jAn<) ^xzO.rix
GTqvri'i o'jcs xi y.v) Tzpozzooynov oùo"èpéovro.
A 338 TCO o'ajTO) \j.xpTjpoi à'uxwv
0 79 C'JX£ ou' AïavTîç ;xcVÉT-r;v, Ospâ-ovTî; "Ap-/]oç.
Dans ce dernier vers, la prosodie homérique autoriserait à la rigueur
A''av-£, mais le contraste de [xvd-r,') et de (i^pir^o-mq ne se laisse pas écarter.
Mort en ionien d'Asie à l'époque historique et aussi à Lesbos,. subsistant à
peine dans telle vieille inscription éolienne des rives d'Asie-Mineure où on
lit Tw £7:'.c7TaTa, le duel est pour les poètes homériques une simple survi-
vance dont ils se servent suivant leur commodité et qui donne à leur langue
l'aspect archaïque qu'ils recherchaient. Le vieux mot cjcs est toujours au
duel : c'est un terme purement poétique, conservé par tradition littéraire ;
au contraire le mot courant èsOaAjxôç n'est au duel que dans quatre
exemples dont deux en un même vers 3 ii5 = i54, et les formes ordi-
naires sont c96aX;;,o'!, c,o()x).[j.ojq, ho^x\\j.br), cçOaA;j.sTc'..
Beaucoup des éolismes d'Homère sont peut-être simplement des
archaïsmes. Ainsi le nominatif 'j'^.'^.tç du pronom personnel est, au pre-
mier abord, tout éolien; mais il suffit de le transposer dans la notation
du texte originel où la gémination des consonnes n'était pas indiquée
pour trouver jixîç ; ceci posé, faut-il lire 'j{j.z:, avec D, de même que le
texte traditionnel a le possessif 'j[j.i- ? Si on lit ainsi, on a la vieille
forme dont l'ionien-attique ji^eT; est un arrangement, ancien sans doute,
mais assurément secondaire. Donc ce 'j[iz: peut-être un archaïsme de
l'ionien aussi bien qu'un éolisme.
Ce qui a permis la tradition d'une langue artificielle, c'est que la
poésie homérique n'a rien de populaire. Elle s'adresse à une aristocratie
dont les relations dépassaient les limites de la cité, et elle est l'œuvre
d'une corporation qui la compose, la conserve et la récite, celle des aèdes,
qui n'est pas propre à une cité :
A. Meillet. 9
!3o LA LANGUE HOMÉRIQUE
TtjjLvjç e[i.[XQpci elai xal a'.ooOç, cuvex' â'pa açéaç
Les aèdes avaient d'ailleurs besoin, pour leurs chants héroïques, d'une langue
différente de celle de tous les jours, et leur souci n'était pas de composer
dans la langue de tout le monde, mais dans une langue qui n'était exacte- ~
ment celle de personne. Ils n'échappaient pas à l'influence de leur langue
courante; mais ils ne cherchaient pas à la reproduire exactement dans leurs
chants.
L'examen du vocabulaire homérique confirme ces remarques.
Il y a, comme l'a indiqué Aristote, beaucoup de composés chez Homère, '
et, pour la plupart, ces composés ne font pas partie de l'essentiel du voca-
bulaire ; si on les supprimait, le discours deviendrait plus prosaïque, mais
le sens ne perdrait en général rien, \oici par exemple un passage où
presque chaque vers a un composé — ceci dépasse la moyenne habituelle
chez Homère — , et où l'on pourrait, sans dommage pour le sens sinon
pour l'effet, les supprimer tous :
n 569 ùiccci oà Tupciepcc Tpwsç \F){kv/.(h'i:!xq 'A^^atoûç .
(3X^X0 yàp ou T'. v.iy.'.(7Toq àvY;p [j.exoc Mup[j/Bôv£afftv,
ulcç ^Ayxy.XfjOq [^.eyaO'JiJ-ou *, oloç 'E-e'.Yc'jç,
oç p ' £V Bouoeûo s'jvaiojjivo) £(/)xvac-c£ -
To Tcpîv • àzxp x6t£ y' £<jOXov àvcd^tov èqevxpi^xq
iq IIyjX^' IxéxsuaE xal kq 0£Ttv àpYupÔT:£Çav .
cl 0' «[j/ 'A^tXX^'. 'p'/j^r^vop'. 7U£[j.7:ov ETceaôai
(/"^l'Xiov zlq èuTCWÀcv, Tva Tpoj£ac'. [xiy^oiio.
Dès qu'il s'agit des dieux, l'emploi des composés épithètes devient régu-
lier, et le àpyjpi'izetx'i du morceau cité est conforme à l'usage ordinaire.
Voici par exemple le début du chant 0 :
'Hwç [).h/ /.poxoTCETCXoç èxi'âvaxo TrSaav ètc' aîav,
Zzhq Bà 8£œv â:Yop-?]V Trciv^jaxo tcpiï'.y.épxuvoç,
àxpoTaTY; y.opu<prj ircXuoctpâSoç Ol)\ù\}.'KO'.o.
On voit par là quel est le rôle de ces composés.
Outre les composés qui sont surtout un ornement ajouté, ce qui donne
au vocabulaire homérique son caractère particulier c'est qu'il comprend,
1. D'après la remarque faite ci-dessus, on tiendra pour possible que le poète ait pro-
noncé [ji.eyaOup.oo.
2. :^'vaaa£ mss. ; la contraction de È/'a en r, est contraire au vieil usage, maintenu
chez Homère.
VOCABULAIRE HOMÉRIQUE l3l
pour une forte part, des termes étrangers au vocabulaire ionien et attique.
Ceci tient en partie à son archaïsme, et un vieux mot comme cgae, qui
est de date indo-européenne, n'a aucun caractère dialectal propre, ou du
moins on ne saurait actuellement lui en attribuer aucun. Mais l'éolisme
se marque dans le vocabulaire tout comme dans l'aspect phonétique des
mots ou dans les formes grammaticales.
S'il est question de « fleurs », elles sont désignées dans les poèmes
homériques par le mot courant et, à ce qu'il semble, panhellénique avOcç.
Mais si l'on veut obtenir une épithète poétique, on ne p-art pas de â'vOoç ;
on recourt à un autre mot, àvQ£[ji.ov, dont l'extension dialectale n'est pas
aisée à définir, et qui en tout cas a existé en dorien, car on le trouve sur
les tables d'Héraclée. Sans doute a-t-il existé en éolien ; car Sapplio em-
ploie TCc)vjav6£[j.c'.ç et àvOsiJ.fôB-/)ç. « Fleuri » se dit donc chez Homère àv6c-
[lôe'.q, qu'on trouve dix fois, ainsi, à côté de avôoç :
ixupi'oi, ûcro-a ve (fùX'ky, xv. à'f^ex yi'vs-ai wp-/;.
Ce mot avOeiJLOv est le type même de la y^wT-a commode : différent du
mot usuel, mais aisément intelligible grâce à sa ressemblance avec celui-ci.
Aussi a-t-il fait une grande fortune et se retrouve-t-il chez Pindare, chez
les tragiques d'Athènes et même chez Aristophane, dans les chœurs.
Le mot xeXetxç, qui est ionien-attique, se trouve deux fois dans les
poèmes homériques, ainsi E 777 :
al oà PaTY]v xp-i^pcoat TceXeiastv r6[j.aG' oiJ.dïxi
011 l'emploi de xsXsta; est évidemment déterminé par le fait que son datif
pluriel fournissait un dactyle. Mais le mot ordinaire chez Homère est TriXeia,
qui est attesté en béotien, et aussi en laconien, et l'on a ainsi X i4o :
Aristophane fait allusion à cette -^luiTxx dans les Oiseaux, 675 :
Hp'^v M y' "O[r^poç spxax' ksX-r;v ôivat xp-^pwvt ^:t\e'.■r^.
Il va sans dire que beaucoup de mots qui aux auteurs ioniens ou
attiques, et déjà aux récitants ioniens des poèmes homériques, apparais-
saient comme des yAw-xat étaient, pour les auteurs originaux ou du moins
pour ceux qui ont fixé la langue épique, de simples mots courants de
leur langue. Par exemple, y.aj'Yvy;-;;, qui est fréquent chez Homère, est
en éolien et en cypriote un mot de la langue ordinaire. Les yXwTOat xaxi
•KÔ'kzi; donnent pour béotien, donc pour éolien, le mot y,o'.pxvoç, qui figure
notamment dans la formule fameuse
B 204 £tÇ XofpaVO; è'jTW
l32 LA LANGUE HOMÉRIQUE
et le nom officiel, Tayoç, du « chef» en thessalien, mot sans doute éolien,
se lit W i6o :
Tcapà 3' o: Taycl a;j.[j.t [j.svovtcov
où, de bonne heure, on ne l'a plus compris et oîi des variantes montrent qu'on
tendait à y substituer àvci. Le mot i^jpozôq, au sens de avGpw-oç, est signalé
comme thessalien par des glossateurs anciens. Les doublets tctôX'.ç et -KiàXziJ.oq
deizoA'.; et de T.6Xz[j.cq sont arcado-cypriotes et thessaliens ; ils jouent chez
Homère un grand rôle. La forme môme avertit que xkh^oiq et ày/jot; (avec
un esprit doux) sont éoliens ; on rapprochera le aW'ji d'Alcée par exemple.
Le vocabulaire homérique se trouve avoir beaucoup de points de con-
tact avec le vocabulaire arcado-cypriote. Ceci tient en partie à son
archaïsme, en partie à ce que l'éolien, qui a fourni le premier fonds de la
langue homérique, etl'arcado-cypriote sont des dialectes apparentés. Un mot
comme o\F^oq « seul », qui est indo-européen et qui a en vieux perse un cor-
respondant exact aiva « seul », n'est attesté en grec qu'en arcado-cypriote
en dehors de la langue homérique. Le mot al-y., important chez Homère
avec son dérivé !x.''g>.[ioç,, se trouve dans des textes arcado-cypriotes. Les
exemples de ce genre ne sont pas rares. Il est possible même que certains
termes de la langue homérique proviennent des parlers arcado-cypriotes par
emprunt: le terme qui désigne le « chef» en arcado-cypriote, /âva; (avec
le dérivé /"avaicw), est aussi le mot courant chez Homère, et il n'y a rien
que de naturel à voir attribuer à un grand chef « achéen » comme Aga-
memnon un titre « achéen » . De même que l'épopée éolienne a été ionisée,
il a pu exister une épopée achéenne, qui aurait exercé une influence sur
l'épopée éolienne : si les archaïsmes phonétiques et morphologiques d'Ho-
mère s'expliquent tous par l'éolien, le grand nombre des concordances du
vocabulaire homérique avec le vocabulaire arcado-cypriote conduit à envi-
sager au moins la possibilité d'une influence « achéenne » indirecte, soit
que l'éolien ait emprunté des mots à la civilisation « achéenne », soit que
la poésie éolienne ait eu quelques modèles « achéens ».
Quoi qu'il en soit des éléments complexes qu'elle renferme, la langue
homérique est celle qui se rencontre à date ancienne dans toute poésie
hexamétrique. Formée en Asie, œuvre à la fois des Eoliens et des Ioniens
et renfermant peut être même des éléments « achéens », la langue homé-
rique a servi à tous les Grecs, et un Laconien y recourait à l'occasion
pour composer une épitaphe comme un prêtre de Delphes pour rédiger
un oracle : au début de la période historique de la Grèce, la langue homé-
rique est un bien commun à tous les Hellènes. Ainsi la plus ancienne des
langues poétiques de la Grèce, celle qui a exercé une action sur toutes les,
autres, n'a aucun caractère dialectal nettement défini, n'appartient pure-
ment à aucun dialecte, et tous les Grecs en font usage.
\
CHAPITRE VII
LES LANGUES DES POÈTES LYRIQUES
Les langues des poètes lyriques varient beaucoup d'un genre à l'autre ;
elles appartiennent à des dialectes divers et présentent des degrés très
différents dans l'artifice. Mais toutes sont artificielles en quelque mesure,
et il semble que dans toutes on puisse observer quelques traits communs.
Les parlers grecs ont bérité pour les tbèmes en -c- de deux formes du
cas qu'on nomme datif pluriel et qui cumule les fonctions de trois des cas
indo-européens du pluriel : le datif, le locatif et l'instrumental ; ces deux
formes sont -c.q et -o'.cri, comme on l'a vu p. 76 ; les tbèmes en -à-
(ionien-attique -y]-), dont la flexion est en partie parallèle à celle des
tbèmes en -0-, ont de même -a-.; et -ai^'. (avec longue -7.1: et -â'.ît, c'est-à-
dire -rj; et -r)7t cbez Homère). La finale -c.ç répond exactement à l'instru-
mental pluriel en -aih du sanskrit, -âis de l'ancien iranien, -ais du
lituanien. Et si l'on admet, comme il est vraisemblable en effet, que la
désinence -7-. des « datifs » pluriels de thèmes consonantiques dont l'équi-
A'alent exact ne se retrouve dans aucune autre langue de la famille, est
une ancienne désinence de locatif, parallèle à la désinence *-si{ du locatif
pluriel attestée par l'indo-iranien, le baltique et le slave, la finale -oiat
devra être tenue pour celle de l'ancien locatif (la conservation de -3-
entre deux voyelles est due, bien entendu, à une action analogique facile
à justifier). La confusion du locatif et de l'instrumental étant complète en
grec et la forme commune de ces deux cas servant aussi pour le datif sans
aucune trace de distinction, la dualité des formes -o'.--. et -01- n'avait plus
de raison d'être et ne s'est pas maintenue. Certains parlers se sont arrêtés
à -otç, d'autres à -o'.z:, sans qu'on en voie les raisons. Le lesbien a fixé
-o'.s'. dans les substantifs et adjectifs, mais -o'.q dans l'article, qui a la forme
Toïc. Cette fixation semble assez ancienne, au moins pour certains parlers:
le grec occidental tout entier, aussi bien les parlers du Nord-Ouest que le
l3/l LANGUES DES POÈTES LYRIQUES
dorien proprement dit, n'a que -oiq. L'ionien des textes en prose épigra-
phiques ou littéraires a -o'.7t. L'attique est énigmatique ; les inscriptions
ont -otat jusque vers libo av. J.-C, -yj^i, -qz'., et -ait, -âj'. jusque vers li20
av. J.-C, puis ces formes sont remplacées par -c.;, -a-.ç, qui sont celles
de la prose attique de Platon et des orateurs ; il est clair que -;i^, -y.i-
n'ont pu sortir en attique de -;i7i, --(iii (-57i) ; et, d'autre part, on hésite à
attribuer l'emploi des formes pourvues du -<. final à la seule influence de
la graphie ionisante qui domine à Athènes à date ancienne ; sans doute
Athènes dont le parler est demeuré archaïque très longtemps, avait con-
servé jusqu'à une époque relativement tardive le flottement entre -iiai et
-ciç, et la graphie choisie à date ancienne a naturellement été celle qui se
rapprochait le plus de la langue de la civilisation et de la littérature,
l'ionien. On reviendra sur cette influence qu'a exercée l'ionien sur la gra-
phie de l'attique à date ancienne. Il a fallu le triomphe décisif de -otç, -ai;
dans l'usage courant et le sentiment qu'Athènes a pris de sa supériorité
au V* siècle pour introduire la graphie -o-.;, -a-.ç dans l'usage officiel.
A la différence des parlers locaux qui se sont décidés de bonne heure
presque partout soit pour -c.q soit pour -0171, la langue de la lyrique et des
genres qui sont sortis de la lyrique a conservé, à titre de licence, la possi-
bilité d'employer à la fois -o-.; et -oist. La chose est particulièrement nette
dans la tragédie attique, où -o'.gi et -o'.ç sont employés par les poètes à
volonté ; mais elle a chez eux une faible valeur probante, puisque le
flottement entre -o'.jt et -c; s'était sans doute maintenu à Athènes jusqu'à
l'époque historique. Aristophane lui-même, dont la grammaire est si
purement attique, admet à la fois -ou-, et -0::.^
Il est frappant que la comédie dorienne d'Epicharme admette les deux
formes côte à côte, bien que le dorien tout entier ait généralisé -ciq. Au
fr. 54 (éd. Kaibel) on lit yxjAoT-'.v iv 'I^o'.vv/.'.-aîT; (où yajXoÏTtv a le v éphel-
cystique qui ne s'est bien maintenu que dans ionien-attique) et au fr. 100
-tXq 'E/vE'jî'.vb'.ç tpu/vâTacov à côté de xoï- 'A/aioTsiv r^poo'.oi'^.z^.
Bien que le béotien des inscriptions ait toujours les formes sans-», final,
la béotienne Corinne se sert à la fois de j-TEoâvûatv et de àOavaTÎJ? (-j-
représentant l'ancien -01- dans l'orthographe béotienne du m* siècle av.
J.-C, qui est celle des manuscrits de Corinne), de 'koùiz-qm, yxXé'K-qai
(-•/;- représentant un ancien -at-) et de h6izr,q., âyy.iXr^ç.
Chez Alcée et Sappho, la finale -oiai domine conformément à l'usage de
Lesbos ; mais ceci n'empêche pas qu'on lise oi[j.z'.q dans un vers de Sappho
où Gi;j.;'.7i est impossible, et qu'on trouve Xy.c.ç chez Alcée. Pour les
thèmes en -â-, Sappho présente des exemples sûrs de -ai; à côté de -aui.
Archiloque a d'ordinaire -0171, -yj-i suivant l'usage ionien ; mais il y a
au moins deux formes sans -t final qu'on ne peut écarter sans changer
profondément les vers où elles se rencontrent : -^^ fr. 94, 3 et xa/.oT; fr.
PARTICULAMTÉS COMMUNES l35
65. Trois autres exemples que fournit la tradition sont de moindre
valeur.
La langue très artificielle de l'élégie a, bien entendu, à la fois -oui et -s\ç,
ainsi chez Tyrtée.
V, 1 Tsôvaixsvai ^fxp y.aXov hn Trpop.a/otat TîEaôvxa
mais
V, 6 TCaifff T£ ff'jv iiiy.poXq xouptSi'v] i àXô^w.
La langue, plus artificielle encore, de la lyrique chorale use arbitraire-
ment des deux formes. Ainsi le fragment I d'Ibycus présente :
aù^éfxsvai cxtepotatv ûç spvsaiv
oivapéotç ôaXéOcKTiv
et
. . . à^otXéx'.q ij,xvîaiijtv èpe[Xvoç à9a;j.ê-(^^
qui sont garantis par le mètre, et, au fragment II :
"Epoç aùxi \j.z xu3cviota-w jtto ^Xe^apotç xaxsp c[ji,iJ.aai oepxônevoç.
La première antistrophe de la quatrième Pythique de Pindare a •^[j.iGÉoiatv,
mais 0e[ji9>vOiç ; la première épode de cette ode a -Kpo^/^oaiq, tandis que la
seconde antistrophe a ày.xaicriv. Cet usage était traditionnel, et la pierre qui
a conservé à Epidaure les poèmes d'Isyllos porte :
eï[j.xi7v) £v XeuxoTîj'., oàtpva; aTsçàvoi; xit' AttôX^w.
Toute la poésie lyrique use donc de la licence qui consiste à employer,
suivant la commodité du poète, -c.ji ou -o>.q. Le flottement dont la langue
courante s'est débarrassée — comme disparaissent toujours en effet à la
longue les flottements de ce genre — a été conservé par les poètes lyriques.
On a vu ci-dessus, que la finale -o-.u-. était' de règle à peu près absolue
dans les poèmes homériques. Mais les exemples qui se rencontrent de -oiç
dans la rédaction définitive des poèmes homériques montrent que, pour les
auteurs de cette rédaction, la licence était chose courante.
L'emploi de la désinence -sic;', à côté de -ai dans les thèmes consonan-
tiques est limité à la lyrique chorale, qui le doit en partie à Homère, en
partie aussi peut-être à des modèles éoliens non conservés.
La liberté dans l'emploi de l'augment est une autre licence de la poésie
lyrique, mais moins nette, et une influence homérique n'est pas exclue.
A en juger par ce qu'offrent les plus anciens textes, l'emploi de l'aug-
ment n'était pas de rigueur dans ceux des dialectes indo-européens qui le
l36 LANGUES DES POETES LYRIQUES
possédaient, à savoir l'indo-iranien, rarménien et le grec (l'augment étant
inconnu au reste des langues de la famille). Les poètes védiques ont, pour
dire « il portait», le choix entre bhàrat et àhharat, comme Homère a le
choix entre ©éps etl^ôpc ; l'arménien, qui a gardé aussi l'augment, ne s'en
sert que pour éviter l'emploi de formes monosyllabiques à l'indicatif; il
oppose cher «il a porté» à beri «j'ai porté». La langue homérique
témoigne que la liberté d'usage de l'augment persistait en grec à date
ancienne. Mais tous les parlers locaux et tous les textes en prose s'accor-
dent à montrer l'usage de l'augment comme fixe en grec à l'époque histo-
rique ; partout on disait à'tpspî, et çéps ne subsistait nulle part dans le
parler courant ; c'est à peine si les plus anciennes inscriptions de Cypre
présentent peut-être encore une ou deux formes de prétérits sans augment.
La lyrique chorale au contraire a licence, suivant le modèle homérique,
d'employer des formes avec et sans augment. ^ Ainsi Bacchylide, dans le
poème V, a 8i4 çâ-o, 88 9pi'I^£v, 98 Tîajjcv, à côté de à'a/ev, etc. — Les
chœurs de la tragédie attique offrent des exemples certains de la même
liberté. Dans le dialogue, les cas d'absence de l'augment sont rares et
incertains ; les exemples sont presque tous à l'initiale des vers et se laissent
écarter en remplaçant les iambes par des anapestes, licites à celte place.
Dans la lyrique ionienne, l'usage de l'augment est de rigueur. Les
exemples d'omission de l'augment que présente l'élégie tiennent au carac-
tère épique des vers élégiaques : si Solon écrit
ù4'y;)vov 0' 'JTuàp lp/.oç ÛTuÉpGopov
c'est en se souvenant de formes telles que celle-ci d'Homère
I 476 y.al ÛTCÉpGcpov ip^oç a'jXf^z.
Le yrfi-qae de Théognis est homérique, et bien plus encore le y.âXAtTuov
d'Archiloque.
Il en est autrement de la lyrique éolienne. Ainsi on trouve dans les
fragments d'Alcée :
vjv ypti [J,£0'jaOï;v xaî v.vx Trpo; (iîav
ou :
•îca[jL7ïav S sTÛçiwa", £•/, S ïXtio cppévaç
et chez Sappho :
'Epjxa; 0' è'Xev oXr^vi Géo'.s' cîvo^or,aac
l. Ou SI Tu-^coi' : la graphie antique ne faisait pas de distinction.
PARTICULARITÉS COMMUNES 187
et, dans le même morceau, àpaaavto, avec un a bref initial, ou, ailleurs^
dans un fragment trouvé sur un papyrus,
encore avec un a bref initial.
Corinne use plus encore de cette licence, et on lit chez elle •/.).s!]/£,
TziH'iv, oôJx,' à côté de IxaTTcv, è'6â, £x6(7[j/.cv, etc.
C'est donc sans doute de la lyrique éolienne en même temps que
d'Homère que la lyrique chorale a reçu la licence dont elle se sert. Et la
liberté homérique d'employer ou de ne pas employer l'augment est sans
doute un trait éolien.
En grec comme dans les autres langues indo-européennes qui en pos-
sèdent un, l'article est une acquisition relativement tardive. Les poèmes
liomériques l'ignorent. Ceux des parlers du groupe arcado-cypriote qui
ont été isolés de bonne heure montrent encore un développement incom-
plet de l'article : les plus anciennes inscriptions cypriotes n'ont pas tou-
jours l'article là où des textes pareils d'autres dialectes le présenteraient,
et dans les inscriptions pamphyliennes du ii" siècle av. J.-C, l'article
existe à peine. Mais dans l'ensemble des parlers grecs, l'article apparaît bien
développé à l'époque historique, et, sauf les exceptions indiquées, tous
les textes en prose, épigraphiques ou littéraires, l'offrent d'une manière
régulière. Or, la langue poétique s'était fixée avant la création de l'article,
et même chez les auteurs qui écrivent à peu près leur parler courant,
l'omission de l'article en des cas où la prose l'emploierait n'est pas rare.
Archiloque emploie des articles dans ses iambes, dont le ton est popu
laire, mais il écrit dans ses élégies :
ou
Quand on ht les fragments de Sappho, d'Alcée, de Corinne, on est
frappé de la rareté relative de l'article. Si Hipponax a l'article plus fré-
quemment, c'est qu'il est d'époque postérieure et 'que son ton est plus
populaire. Et pourtant l'exemple suivant d'Épicharme montre comment
un poète comique, qui possède l'article et l'emploie là où le sens l'exige,
l'omet volontiers :
xal ykp ce xjwv xual
v.âWii^zo'f £?[X£v œaivsTai, xal (3co? [3o(,
CVO; s' CVO) XaAXlGTOV, JÇ C£ 6-^v 61.
7 38 LA?*GUES DES POETES LYRIQUES
Les poètes tragiques n'emploient pas l'article avec la même fréquence que
les prosateurs.
Il y aurait lieu de considérer aussi l'ordre des mots qui, chez les poètes
lyriques et surtout dans la lyrique chorale, est souvent artificiel. Mais
ceci touche de trop près au style, dont il n'y a pas lieu de parler ici.
En somme, les poètes lyriques, même ceux dont la langue s'éloigne le
moins de l'usage commun, offrent des traits distincts de leur parler cou-
rant et qui sont des archaïsmes, et aussi des dialectismes, oii l'influence
éolienne semble dominer.
Chaque genre a ses particularités.
I. L'ÉLÉGIE.
Ecrite dans un mètre qui est en partie celui même de l'épopée et qui,
pour le reste, n'en est qu'une autre forme, l'élégie a une langue aussi très
proche de la langue épique. Le fond en est ionien ; mais il y a partout des
sortes de placages de la langue épique qui donnent aux textes un aspect
particulier, évidemment recherché des poètes.
Archiloque, dont les iambes sont en un ionien presque pur, écrit un dis-
tique élégiaque comme le suivant :
el[j). o' àyà) Ospa-wv [j.èv 'Evjxaîc'.o àvax-oç
xal Mo'jj£(j)v è'pa-ov Swpov èTC'.orxatAevoç,
oii l'on a le calque de fins de vers telles que 'EXévois (/")ava7.Tcç N 768 et
qui i-eproduit sans doute purement et simplement quelque fin de vers
épique. Ailleurs le même poète écrit, avec une forme toute homérique,
mais en négligeant l'effet du F, dont il n'avait assurément aucun souvenir :
ôcopa.
Il semble même que l'emploi des formes homériques serve à produire des
effets ; ainsi, dans le passage suivant, le mot essentiel est l'homérique
xaXX'.TîOv, sans augment, avec la forme -axi de -/.a-îa et l'assimilation de -
à A, due à quelque chose de tout à fait étranger au dialecte ionien :
'AckÎs'. [j.h> Saîwv iiq àyàXXsxat, t^v r.ocpx Gây.va>
ï-nzç à;j.w[ji.Y)TCV xJcXaitîov oùx. âOéAwv ■
aÙTo; 0 ' è^i^'jyov ôavaTCJ zéXoq ' à^zlq ixci'vr]
ippÉTto ■ è;x3Tiç ■/,T-(^70[J.a'. oj ■/.ay.'lu).
Dès qu'il écrit dans le mètre de l'épopée, Archiloque plaque des formules
homériques comme
LANGUE DE l'ÉLÉGIE iSq
ou
àXzç £v TCsXâysjc'.v.
Le génitif en -c.z, Finfinitif en -;j,£v ou en -[xevx'., les mots composés
font partie de la langue de Félégie ; malgré son ton bourgeois, Mimnerme
en insère des exemples dans son ionien tout simple, et c'est un moyen
d'insister sur des mots importants :
K^psç oè TzaptzxTfy.xG'. \).iXxvm,
r) [AcV ïyo'JGOi, xÉXo; -yTipxoq àpyctkéox) ,
et plus loin
aùf'v.x xeOvâasva'. ^éX'io'» -q ^ioToq.
ou
aXkoq vc^zo'f ïyv. Ôui^-cçOôpcv.
Et, quand le ton devient épique, les formes le sont aussi :
A'fi^Tao TioÀ'.v, Tc6i T wxcoç HeXi'oto.
Selon lui-même connaît un datif pluriel en -sjcc, au moins avec un mot
loble :
o-q\).oq o' wo' av apiff-a tjv y)Y£1J,6v£(7;7'.v stccito.
Le ton est d'ailleurs plus ou moins épique suivant le sujet ; ainsi dans les
leux distiques initiaux du morceau cité ici, oii il est question de dieux, il
.' a des mots homériques et des composés ; les deux distiques suivants,
|ui sont de pure politique, sont en langue courante, et sauf l'y; ionien
•près p et i et le mot àçpaot-rjTt, qui vise un effet, sauf à^yea non contracté
:t le génitif ijoptoç, un Athénien n'y trouvait sans doute rien que de fami-
ier :
'H;x£T^p-^ cà tSl'.c, y,x'a. [;.àv Aïoç outcox' cXsTTa'.
'j.ii3.-> y,'j\ [Aa-/,âpo)v Oîwv opÉvaç àOavi-ïwv '
TO'//) ^{y.p ix£YâO'j[j.o? £':ri(7xc-cç c6p'.;xoT:â-pïj
riaXXà; 'AOr;vx'//] yv.p7.q u~£pO£V è'x-^'
X'j-y. ?c oÔcips'.v [XEvaXr/; tc6}.'.v àçpaâiyjîcv
àîTol [jG'jÀovTai ypr^iJ-ac. 7:£i85[J.£vci,
o-(]|ji.3u 0 r,Y£r^,iv(ov aot'/.c^ vooç, ol^iv ctoT[j.ov
uSp'.o? £x ;ji.£YaXïj? aXY£a TroAAa zaôîTv.
Simonide, qui était un poète international et qui a fait de la lyrique
liorale, a écrit ses élégies dans une langue très artificielle. Ses épitaphes,
lestinées en partie à des Doriens, sont mêlées de dorien ; ainsi dans la
l4o LANGUES DES POETES LYRIQUES
suivante où le nom de Thomme pour qui l'épitaphe était faite est fléchi i
la dorienne :
[jLàvTtoç ôq t6t£ XYjpaç è':T£p)jO[xévaç Gaça elâwç
oùx £tA-^ HTïàpTY;; f,Ye[J.6va; xpoAiXîïv.
II. — Poésie iambigo-trochaïque ionienne.
A la différence de l'élégie, la peésie iambico-trochaïque emploie ui
mètre populaire. Quand les anciens disent qu'Archiloque a inventé l'iambe
cela veut dire simplement qu'il a été le premier poète connu à en faire ur
usage qui peut passer pour proprement littéraire. 11 y avait des iambe:
dans le Margites qu'Archiloque connaissait. Et le vers iambique est ma
nifestement apparenté aux mètres védiques ; comme on l'a déjà noté, il ;v
a dans les védas des vers iambiques dont le mètre est presque identique î
celui de certains vers d'Archiloque. Sans doute le vers iambique ioniei
répond bien moins que les vers des strophes lesbiennes au type védique
mais, en dépit de quelques grandes innovations de principe, il y esl
étroitement apparenté ; c'était un vers traditionnel que la littérature
savante a façonné, mais qu'elle n'a pas créé et que la poésie populaire
employait sans doute couramment.
Aussi la langue de la poésie iambico-trochaïque est-elle l'ionien courant.
Non pas sans doute l'ionien des matelots et des portefaix de Milet ou de
Colophon. Dès le début de l'époque historique, les cités ioniennes d'Asie-
Mineure avaient une langue commune de civilisation ; c'est la seule que
présentent leurs inscriptions. Et c'est aussi à peu près celle qu'emploient
les poètes. C'était si bien une tradition d'employer une langue courante
dans le mètre iambico-trochaïque que la partie en vers trochaïques des
poèmes d'Isyllos gravés à Epidaure au m'' siècle av. J.-G. est en dorier
pur, à la diflérence des autres poèmes dont la langue est toute artificielle.
Bacchylide, dont la langue est aussi artificielle que possible dans sî
lyrique chorale, écrit dans l'ionien le plus simple ses vers iambiques ou
trochaïques :
"Kxzx TYjv ^{Xy)v yjvaTxx çsûye'.ç-
Sans doute il y a, on l'a vu, des licences dans l'ionien des poésies iam-
biques ou trochaïques d'Archiloque. Toutefois il ne faut pas prendre pour
licence tout ce qui n'est pas strictement conforme à l'usage de la prose.
POÉSIE lAMBICO-TROCHAÏQUE I^I
Les langues officielles, les langues de prose littéraire normalisent souvent
bien au delà de ce que fait le langage courant ; et tel flottement de la langue
des poètes peut reproduire des restes de choses anciennes qui subsistaient
dans l'usage, sinon partout, du moins dans certaines cités et chez certains
groupes d'hommes. Par exemple, au datif pluriel, Archiloque emploie
tantôt r.cai, qui est la forme ordinaire de la prose, tantôt •:rj77t ; mais il y a
là une vieille alternance, dont on a le témoignage avec ;j.é70ç ionien-attique
opposé à ionien [j.i\'.--y., attique [j.éli—y., alors que dans les deux cas, il
s'agissait d'un même -77- ancien, qui est simplifié dans [xhcç, et qui a per-
sisté dans [j.éAt37z, [j.é'/.'.x-.x. Il est possible que, ici ou là, telle ville ionienne
ait, dans l'usage courant du peuple, gardé l'emploi libre de r.zc:'. et de
-zr. suivant les exigences du rythme de la phrase. — Quand Archiloque
écrit sic œ)y.'.ov.r,v, mais k; ©iicv, il reproduit une alternance ancienne :
£v; est devenu sic devant voyelle, s; devant consonne, au moins devant
consonne dentale, et l'alternance a pu survivre ici ou là sur le vaste do-
maine ionien, tandis que l'attique a généralisé el; et que la langue écrite
ionienne écrit â; : dans les particularités de la langue d'un Archiloque,
il faut faire la part des archaïsmes que les parlers locaux ont pu et dû con-
serA'er. — Le modèle d'Homère chez qui l'on trouvait 7:07-1 et r.ozi, sic
et èç autorisait le poète à tirer parti de ces formes sans être suspect de
vulgarité.
Quand on observe chez Archiloque des influences homériques, il s'agit
en général de choses religieuses ou qui touchent à la religion, ainsi dans
une sorte de parodie :
wr A'.tov'js:'. avaxT:; y.aAov è^ip^ai [j.fhcq
cîca Gc6jpa[j.5;v, oîvo) zrf/.tpxjvMbz'.z çpévxç
ou à propos des « morts » :
O'j Y^p è-OXà '/.axOavcDs'. y.epToij.eTv Ït:' àvcpaiiv.
Les composés sont rares, et ils ont l'air de citations :
C'j !j.c'. ~7. rûvîw zoit ziX'jyp'JJS'j [j.iXet .
La langue d'Archiloque n'est du reste pas identique à celle de la prose
littéraire : le thème d'indéfini et d'interrogatif, qui est /.c- en prose litté-
raire, est r.s- chez les poètes ioniens comme chez tous les autres Grecs.
Les deux formes se trouvaient sans doute en ionien. Soit qu'elle repose
sur un parler où 7,0- dominait, soit qu'on se soit plu à mettre en évidence
la forme qui distinguait le plus l'ionien des autres dialectes, la prose a
choisi y.o-. Au contraire, la langue des poètes, comme la langue officielle,
s'est arrêtée à ttc-, soit qu'elle ait été fixée dans une partie de l'Ionie où l'on
disait 7::-, soit qu'elle ait préféré la forme la plus « internationale ».
l42 LANGUES DES POÈTEvS LYRIQUES
Hipponax d'Ephèse, postérieur d'un siècle à Archiloque, est plus vul-
gaire de toutes manières. Son vers, terminé par ^__i-, est assurément
d'origine populaire ; il rappelle certains types, sans doute aussi popu-
laires, de vers védiques de 8 syllabes terminés par _^_ii ou par w__ii, au
lieu de la fin classique v^ _ v^ ii. Le vocabulaire d'Archiloque renfermait déjà
beaucoup de mots qui ne sont pas chez Homère, comme vr^^w, ev/.j--..
à-rtodpiz-uj, ou des termes franchement triviaux : r.rrq, T.ôpr,, oHip- Plus
vulgaire, celui d'Hipponax prend à la langue la plus courante des termes
qui ne sont même pas grecs et qui étaient des emprunts aux langues de
l'intérieur du pays : il appelle le « pain » (is/.cç, et il emploie pour « roi -
le terme lydien T,y.\[j:jq ; il est rare de trouver chez un poète grec de
pareilles concessions à l'usage vulgaire et surtout aux influences étran-
gères. La construction de la phrase est celle d'une prose populaire :
où' ■h,[).ip'X'. YLT/aty.i; e'.atv 'qo'.cxxi.
oirav Y^i-''?/ '^? "/.ày-Çcpï; T£6vr,7.'jTav.
A la différence d'Archiloque, Hipponax emploie la forme proprement
ionienne ■/.:- pour Tinterrogatif-indéfini, à en juger par le texte des rares
fragments conservés et par l'usage de son imitateur Hérodas.
La métrique d'Anacréon n'est pas, comme celle d'Archiloque et d'Hip-
ponax, une métrique de poésie récitée. C'est une métrique de chansons.
Mais elle n'est pas moins populaire. Elle appartient à la même famille
que la métrique des strophes éoliennes, et le vers de Corinne ressemble à
celui d'Anacréon.
La langue d'Anacréon est aussi l'ionien courant, presque sans v^wi-a'.,
presque sans composés. S'il s'y rencontre des formes non ioniennes, c'est
en vue d'un effet littéraire ; le datif pluriel en -ôjct'. se trouve, à côté de
la forme -a-.; qui est une licence courante, dans le vers suivant, — qui
est un grand vers — et l'on voit aisément quel effet a été recherché :
àvaTC£TO[ji,ai §yj TCpoç "OXu[;,tcov izzepùyzGi^i.y.oùoxiq
§'à TGV "EpoK* • OÙ yip £[Aol <Ci'T:xXi l]> ôéXôt cjvY)5àv.
Les composés et les Y/^w-rxai ont, là oii on les rencontre, une valeur
propre ; ils servent souvent à donner à la poésie un caractère religieux :
*D \x^, w §a[ji.âAY]ç "Epwç
-opçijpv; ~ Aopco'.TY]
ffj[j.T:a'Zoui7tv, iTCtSTpissat o
u'i'VvWV y.opyçàç opswv,
YO'jvou[;.at as * au o'£'j[j.=vy;ç
LA LYRIQUE ÉOLIENNE l43-
KXeu6oûXci) 3 ' àyaOsç yz'^tïj
au[j.6ouXoç * Tov £[j/ov o' s'pwt',
La grammaire est purement celle de l'ionien, comme aussi le vocabu-
laire partout 011 il n'y a pas quelque effet voulu.
Les scolies composées à A.thènes en l'honneur d'Harmodius et d'Aris-
togiton offrent au plus haut point ce caractère de poésies écrites exacte-
ment dans la langue courante — ce qui ne veut pas dire dans une langue
vulgaire. Le datif pluriel y est en -otç, et non en -oiai ; le duel y est employé
suivant l'usage attique et contrairement aux modèles ioniens ; le vocabu-
laire n'a rien que d'ordinaire ; les composés ne sont pas poétiques, ou
bien ils sont de simples citations ; l'article figure normalement:
'Ev [xûpro'j %k(xB\ 10 ^'-?3Ç (i)0pi](7a).
wffxep 'Ap[x6otoç xal 'AptGToyei'-cwv,
oxe Tov TÛpavvov y.TavÉtTjV
tcovép.ouç T ' 'A6-(]vaç £7ccr/;jâr/]V.
^l'Xxaô' 'Apjj.iSi' ouTt TCOU xdôvYjxaç,
v/]Tocç s ' ev [Aaxapcov ai ça^i vaisiv^
l'va xep TCoSwxY]^ 'A)('.X£jç,
Tu§£'!ûY]v T£ ças'.v èaôXov A'.0[j.r,o£a.
Ainsi toute la poésie lyrique de dialecte ionien est écrite dans la langue
-.curante des gens cultivés, dans l'ionien commun, et sa langue n'est pro-
orement pas une langue « poétique » . Quand on l'imite en dehors de
'lonie, on emploie le parler courant du lieu où l'on compose. Des rémi-
liscences de la langue de l'épopée ou de celle de la grande lyrique s'y
nêlent, quand le ton s'élève et qu'il s'agit de choses religieuses ou
léroïques. Des traces de la langue populaire y affleurent quelquefois, sur-
out chez un poète vulgaire, comme Hipponax. Ecrite pour l'ensemble
les Ioniens et comprise de l'ensemble des Grecs, la poésie ionienne
imploie en somme la grande langue de civilisation de la Grèce au vi*
iècle, l'ionien commun.
in. La LYMQUE ÉOLIENNE.
La métrique des poètes de Lesbos, Alcée et Sappho, est une adaptation
une métrique de chansons, et peut-être de chants religieux, héritée de
époque indo-européenne, comme on l'a noté. On ne saurait juger de la
1,44 LANGUES DES POÈTES LYRIQUES
langue par comparaison ; car Alcée et Sappho représentent tout ce que
l'on connaît de la littérature de Lesbos ; il n'y a pas de prose littéraire
éolienne ; et, de la grande lyrique chorale, qui a sans doute existé, rien
ne subsiste. On ne fait qu'entrevoir la littérature éolienne qui a sans
doute joué un grand rôle dans l'hellénisme à date ancienne. Quant aux
inscriptions de Lesbos, elles sont pour la plupart postérieures d'environ
deux siècles à l'époque des poètes, leur langue a subi l'influence de la
y.o'.v(^, et, si au point de \'ue de l'aspect phonétique des mots et des formes
grammaticales, les inscriptions confirment dans l'ensemble le témoignage
de la tradition littéraire, on n'en saurait tirer grand parti pour le vocabu-
laire qui est, en matière de langue poétique, le trait essentiel. L'impres-
sion que font les pièces conservées est celle de la simplicité de langue ;
l'ordre des mots est normal, les composés peu nombreux ; le vocabulaire
est composé en grande partie de termes panhelléniques courants. En
voici un exemple de Sappho :
x£Ovà/.'/;v c' àoÎAw^ ÔsAw '
rSiCh-jL y.xt TÔo' ïv.rd '^.c. *
« wt [a' (I)^ o€i')x 7:£7:ôvOa[j.£v,
Wâ.-o\ '<) [xav a ' àÉy.c'.a' 3:7:'JAt[;.7:âvo). »
xàv o' evà) xâS' à[Xc'.5i[jLav •
« Xaipota' lç>yto 7.à[;.c()£V
Sauf •;:coa = [j.£Ta, qui est la forme dialectale de la préposition, et <]j'.zlz\}.brj
dont on sait le sens par une glose d'Hesychius, fb'X,o[j.iTri ' xAaîsjsa, et don'
il n'y a évidemment pas lieu de croire que ce soit à Lesbos un mo
« poétique », il n'y a pas là un mot qui soit inconnu à l'helléniste le plu;
confiné dans l'étude de la prose. Les composés de type poétique viennen
de la langue religieuse ; ainsi quand Sappho écrit :
riciy.'.AiOpov', àOava-:' AçpGOixa,
T.T. Aîo;, osAÔTîAiy.E, V.CjZihii at.
S'il apparaît chez Alcée un génitif en -o>.z, c'est d'une manière isolée e
dans un fragment trop court pour qu'on puisse apprécier en quelles con-
ditions la forme a été introduite :
Le flottement entre 7-ï/;Q377'. et ttv^Bôj'., entre hzz: et Its; appartenait ;
l'usage de la langue même ; et ce n'est pas là une hypothèse, comme cell«
qui a été faite à propos de tccîjj'! et t.z:j'. chez Archiloque : des inscription'
bien postérieures ont h^o^zo'.z'. ('.jcÔîc.j'. aurait présenté la suite de troi
LA LYRIQUE ÉOLIENNE 1^5
brèves, choquantes pour le sentiment rythmique-grec), mais hoiq. Sappho
ne fait donc que se conformer à une alternance usuelle dans le parler de
ses concitoyens quand elle écrit, suivant le besoin du rythme,
çaîvcTaî [j-c. y.r^voç tToç Osotaiv
mais ailleurs "jas; "Apsw.. Une forme de datif pluriel zdast n'est pas con-
forme au dialecte ; mais c'est dans un hexamètre de Sappho qu'on la
rencontre ; dans ses vers lyriques Sappho emploie la forme locale Tuiosa^t.
La poétesse béotienne Corinne, contemporaine de Pindare, qui a com-
posé aussi des poésies en des mètres de chansons populaires, écrit le
béotien courant, comme Sappho le lesbien courant. Dans un fragment
conservé par des manuscrits byzantins, on lisait la forme, métriquement
inadmissible, Il'.voap'.c'.o ; depuis que la découverte de fragments plus
étendus sur des papyrus a permis de se faire une idée précise de la
langue de Corinne, on a vu qu'il fallait corriger et lire :
Mo'jpTto' twvya,
ov. j3avà çojc'
ï6x ritvoàps'. t:ct' è'piv.
Corinne ne s'expose pas à pareil reproche ; elle n'entre pas en concur-
rence avec son puissant contemporain, Pindare. Elle écrit d'une manière
simple de petits récits simples. Ce n'est que pour faire honneur aux dieux
qu'elle écrit y.-^y.<j\o[)ATxo Kpévoj ; le génitif en -àc est conforme au dialecte ;
seul le composé peut passer pour poétique, non la forme grammaticale.
Au lieu d'employer le composé -itcv-coijiowv, comme Homère, elle coupe et
écrit Tcsvxoj... [xéâwv- Voici du reste le passage avec les restitutions qui
semblent à peu près sûres (mais en respectant les accents marqués sur le
papyrus, et sans en ajouter) :
xav $î X(^o[a)v Tpiç ;j.]cV zy.
A£u[ç] 7uaT£'.[p ':iavTa)]v ^ao-iXeuç.
TpXq o£ t:cvt[o3 y*H'-J t'-sSwv
n[oTtoawv, Tai]v 8c oojTv
*ï>u6oç 7^ô/.T[p]a xpaTOuv'.,
-rav §' lav MrJaç] ayaOoç
T^f^q Epij^xç • oij[t]oj yap Epwç
Y.i] KouTTp'.; "K'.^exTf, t{o);
£v 001^.0);; pavTxç •Âpo'jçâoâv
Kojpâç èvvt' éXéo-O"^.
•On voit combien la langue est d'un type ordinaire. Le texte de Corinne
A. Meillet. io
l46 LANGUES DES POETES LTMQUES
concorde avec ce que l'on sait du béotien par ailleurs ; autant que le&
données permettent d'en juger, Corinne écrivait le parler béotien commun,,
avec les licences d'usage en poésie, et particulièrement en poésie éolienne.
On peut donc conclure que les poètes ioniens et éoliens qui, du vu* au
V* siècle, ont composé de petites poésies lyriques dans des mètres emprun-
tés à la poésie populaire ont écrit l'ionien, le lesbien, le béotien des per-
sonnes cultivées de leur temps, sans emprunter leur langue à une localité-
déterminée et en usant de la langue de toute une région : l'Ionie, la grande
île de Lesbos, la confédération béotienne, mais sans employer de termes-
étrangers, sans recourir aux composés artificiels. Ceci n'a pas empêché.
ces œuvres, qui appartiennent à des dialectes définis, de se répandre hors
de leur pays d'origine.
IV. — La lyrique chorale.
Il y a une lyrique ionienne, une lyrique lesbienne, même une lyrique
béotienne ; il n'y a pas de lyrique dorienne. Car la langue de la lyrique
chorale ne saurait passer pour proprement dorienne.
Venus tard dans une Grèce déjà occupée par d'autres Hellènes, exploi-
tant en conquérants brutaux des populations agricoles soumises par la
force et maintenues par la crainte, les Doriens n'ont été la plupart du
temps ni des artistes, ni des philosophes, ni des écrivains originaux. Là
oii l'on croyait voir un art dorien, les dernières fouilles ont partout montré
l'influence ionienne.
En littérature, rien ne vient des Doriens. Pour l'épopée, on peut sup-
poser une lointaine origine achéenne, et les origines éoliennes, la rédaction
ionienne y sont évidentes. On vient de voir toute une série de types lyriques
dus à des Ioniens et à des Éoliens ; il n'y a pas de lyrique reposant sur
une poésie populaire dorienne. Quant à la lyrique chorale, qui passe pour
dorienne, si elle a souvent été faite pour des Doriens, elle n'est pas
l'œuvre de Doriens. Stésichore était peut-être d'Himère ; Ibycus était de
Rhegium, ville ionienne, dorisée par la suite ; Simonide était de Céos, et
son neveu Bacchylide (mort vers /15o av. J.-C.)était aussi un Ionien;
Pindare (mort vers /i/»6) était un Béotien. Dans tout cela, pas un poète
dont le dorien ait été la langue maternelle. Les anciens avaient déjà
remarqué ce fait, et un Byzantin a transmis cette observation : •/; [jivr;'.
Il'.vcapîj y.xi 'l6û/,ou xa't 2'.[j.ovîccu y.al Bay.^^'jXîooj <^ ZiôCKtv.izq ^ t^xvzCkmc,
œitXiv. C'.à tÔ \J.r^ zXojp'.cTç zbiy.'. t?) oùizi tcjç "sr/^tâç, yçif,'7^x'. oï ;j,ivov ty] C'.aAÉçs'.. •
La seule langue littéraire proprement dorienne qui se soit constituée est
celle de Syracuse ; mais cette création est l'œuvre d'une colonie lointaine ;ila
LA LiniQUE CHORALE I^y
fallu pour la réaliser une grande place de commerce à population mêlée,
où la vie dorienne et la politique dorienne se sont si peu maintenues que
Syracuse a été l'une des cités où les « tyrans w.ont eu le plus de succès.
On ne voit pas que les colonies doriennes de Grande Grèce ou de Sicile,
où la vie intellectuelle a été intense, aient exercé sur la lyrique chorale
une action particulière.
Ce qui domine la structure de la grande lyrique, dite dorienne, et ce
qui a déterminé le caractère de sa langue, c'est que les œuvres qu'elle
comprend ne sont pas faites, comme celles de la lyrique ionienne ou les-
bienne, pour être chantées par des personnes isolées, dans des fêtes privées
et en manière de divertissement, mais qu'elles sont destinées à de grands
groupes de citoyens ou à la cité entière, qu'elles sont composées pour être
exécutées par des chœurs dans des réunions de caractère religieux.
C'est de cérémonies religieuses qu'est sortie la lyrique chorale. Il n'est
donc pas fortuit qu'elle se soit développée surtout chez les Doriens et sur
une base dorienne : nulle part la vie publique ne tenait plus de place que
chez les Doriens ni n'absorbait aussi complètement la vie du citoyen.
Alors que la civilisation avait développé chez les Éoliens d'Asie et chez les
Ioniens une vie individuelle assez pareille à celle des modernes, le citoyen
dorien vivait en groupes, d'une vie qui était celle de la cité plus que la
sienne propre. La poésie qui lui est destinée est une poésie faite pour des
groupes. Manquant d'artistes, les Doriens ont fait donner par des étran-
gers une technique littéraire et musicale à des genres nationaux qu'ils
possédaient et qui apparaissaient trop rudes et barbares. Ainsi s'est déve-
loppée la lyrique chorale, sur un vieux fonds de chants choraux doriens
de caractère religieux, dont le type général, qui était rituel, a dû être
exactement conservé, et auxquels des étrangers ont été chargés de donner
l'allure littéraire et artistique qu'exigeaient les progrès généraux de la
civilisation hellénique.
Ces vieux chants choraux des Doriens, dont rien n'est connu, ne devaient
pas concorder avec le parler des cités doriennes. Les langues religieuses
différent en principe du parler ordinaire, on l'a vu. Parfois même elles
sont inintelligibles. Les Doriens n'ont donc pas dû songera demander aux
poètes qu'ils employaient d'utiliser des parlers locaux doriens que ceux-ci
possédaient du reste imparfaitement et dont l'emploi dans le culte aurait
été déplacé. Ils se sont contentés d'un aspect général dorien ; les poèmes
chantés convenaient d'autant mieux à de grandes cérémonies religieuses
qu'ils se distinguaient plus du parler de tous les jours.
Faite pour des Doriens, la langue de la lyrique chorale littéraire exclut
ce qui dénoncerait trop manifestement le grand dialecte de civilisation_,
l'ionien. La principale caractéristique de l'ionien, l'r,, équivalant à un à
ancien des autres dialectes, est donc évitée en principe. On écrit à'^ap ou
l/i8 LANGUES DES POÈTES LYRIQUES
'àiJÀpà, et non r,[f.ip-fi comme Tionien (ou Y/écâ comme Tattique). Même
un mot dont l'origine ionienne se traduit dans la forme comme 7.j5£pvr,-y;ç,
avec son suffixe ionien-attique des noms d'agents, est « dorisé », à demi,
en y.uêîpvrj-â;. Ces y. étant communs à tous les parlers non ioniens-attiques
ne caractérisent pas la langue comme dorienne, mais seulement comme
non ionienne.
L'infinitif ionien-attique en -va-, est également évité ; on a d'ordinaire
le type en -[j.v>, qui est dorien, mais non pas propre au dorien, soit (fi[j.vi,
[j,tYvi.;j.sv, etc. Mais l'infinitif apparaît parfois sous la forme éolienne, telle
qu'elle est chez Homère, et l'on a la graphie Ï[x[j.vi, et même £;j.;;.£vai, ce
dernier chez Pindare et chez Simonide, à côté de slij.cv. — Pour le type
en -0), l'infinitif en -eiv domine, mais on a aussi des infinitifs en -ev tels
que (pipsv, dont quelques-uns sont garantis par le mètre chez Bacchylide.
De plus Pindare emploie des infinitifs en -c;;.cv, d'un type homérique
éolien, comme y.op'juji'^.tv, et ceci ne doit pas être attribué à son origine
béotienne ; car Simonide a de même E'jp£;j.£v.
Le génitif pluriel des thèmes en -à est en -5v à la manière des parlers
occidentaux et du lesbien ; la forme homérique, béotienne et thessalienne
en -âwv est évitée, tout comme les formes ionienne -iojv et attique -(T)v.
L'absence de la forme béotienne -âwv chez Pindare, en dépit du modèle
homérique, montre la puissance de la tradition dans la langue de la grande
lyrique chorale.
En revanche, le datif pluriel en -zg7:, inconnu à la plupart des parlers
doriens, est employé fréquemment, sans doute parce que cette forme était
celle de la lyrique éolienne et l'une des formes homériques, et sans doute
aussi parce qu'elle existait dans le grec occidental du Nord et dans le
groupe actif et civilisé des colonies de Corinthe, à Corcyre, à Syracuse.
Pindare emploie donc r.oiyai, t.zgI et izioz—i ; Bacchylide a yip'.7m et "/ap!-
xeaai ', Simonide a y_£pvi5cjc-'., xpuiv-ETS'. ; Alcman a le mot poétique xAv-ji-
veiai à côté d'un mot d'usage courant sous la forme dorienne yiepy.-
Les traits qui caractérisent les parlers occidentaux, et en particulier le
dorien, sont ou employés sans constance ou non employés. L'aoriste en -;x
des verbes en -law et en -Zo) est constant dans presque tous les parlers
doriens ; or, il est rare chez Bacchylide, peu ordinaire chez Pindare, où
l'on trouve cependant une forme comme a'.';j.a;£. Pindare et Bacchylide
s'accordent à écrire toîrajôs, c-âxcrcjc, (|)xt77£, etc. — Quant au futur en -^éw
(-a(o, -jîw), qui est la particularité la plus constante et la plus spécifique
des parlers occidentaux, il manque purement et simplement. Ainsi, dans
la Pythique IXde'Pindare on lit izaz-ai àg, f)i,(jziq 5/5, oéçe-at 56, owp-^j-
a£tat 57, T£^£-ai 59, diiei 61, ffiâ^oiTi et ôy^aovTat 63, Mc,ei:y.i 7/i, 7.i)i\).x-0[J.x'.
89 ; ailleurs on lit àcry.7^3a) ou £7r'.|j.£Î;ojv. Bacchylide a de même tz'jIsxx'..
— Si la langue de la lyrique chorale n'est pas ionienne, elle n'est donc
LA LYRIQUE CHORALE - l^g
pas non plus dorienne, et, sauf l'emploi sporadique de l'aoriste en -^a, on
n'y trouve rien qui mérite le nom de dorien, pour peu qu'on attribue à
ce nom un sens défini.
A part quelques îles de la mer Egée, le F est encore noté régulièrement
au commencement des mots dans tout le domaine dorien au moment où
écrivent les lyriques. Or, jamais les lyriques ne se servent de F pour faire
position, et l'on ne trouverait pas chez Pindare l'équivalent du vers de
Corinne :
Alcman a peut-être tenu compte du F assez régulièrement. Mais Pindare
se borne à mettre quelques hiatus devant les mots qui en admettaient dans
la langue épique ; il a 'K-K'.âXix àva^ ('EçiaX-u 'i'vy.; dans l'Ambrosianus,
malgré le mètre), aôcoy. zl-Kûnq, mais aussi \j:e~cc omov/J àvàxTwv Oswv ou -rtv'
eIzsTv. Quant à Bacchylide, même les hiatus de ce genre y sont rares,
peut-être inexistants.
Le fait qui établit de la manière la plus décisive le caractère composite
et artificiel de la langue de la lyrique chorale est l'emploi simultané de av
et de ■/.£(v). Les parlers doriens ne connaissent que y,£(v), et àv ne peut
avoir été pris qu'à l'ionien et à la langue homérique ; et encore celle-ci
n'a-t-elle àv que dans une mesure restreinte. Pindare emploie àv et Y^.^(y) ;
chez Bacchylide x£(v) est même rare. Simonide emploie àv et •/,c(v) simul-
tanément dans un même morceau : toùç ■/.£ Osc't çtXscovTi, mais oq av -^ xa/.;;.
Il n'y a rien de pareil dans aucune inscription dorienne ancienne.
Pour le pronom de 2^ personne, on trouve œj (et non le dorien tj),
fféo ou l'homérique (jifjîv (et non les doriens léo, teo;), cd (et non -zci) ;
la forme enclitique -zzi est dorienne, mais elle est aussi chez Homère ; la
seule forme sûrement dorienne de la lyrique chorale est l'accusatif Ttv qui
se lit souvent chez Pindare et une fois chez Bacchylide ; mais on trouve
aussi Gi, qui n'est pas dorien.
La lyrique chorale, dont tous les grands poètes sont originaires de cités
non doriennes, n'est pas non plus d'invention dorienne : les modèles sont
venus d'Asie, on l'a vu p. 10 1. Terpandre est né à Antissa, dans l'île
de Lesbos ; le marbre de Paros dit de lui : àcp' c5 Tspîcxvopo; 0 Aipoîvcw;
è Aéacicq xohq -/i[j.z'jq ~ouq y.iQxp(.<}ov/.ol)q *r;7£ •/.al r};v £[X7:poa-0£v [j.iuc-t/,"/]v
\i.z-chvr,ciVK Les deux poètes et musiciens les plus anciens cités dans le
texte suivant de Proclus, où est esquissée l'histoire du nome, sont aussi
des EoHens, l'un, Terpandre, des débuis de l'époque historique, du vu"
siècle, l'autre Phrynis déjà d'époque classique; le plus tardif seul, Timo-
thée est un Ionien : Scxîï oà Tépxavcpc; [).h Tipôko; -£A£'.c7)C7ai xov v5i;.ov
•jjpww \j.i-pi>) ypTiijy.iJ.tvoq, ï-Keax 'Api'wv 0 Mrfi'j[x^odoq ohr, oKiyo: auvauç^ff^.l
l5o LANGUES DES POÈTES LYRIQUES
aÙTOç /.al -z'-Ti-r^ç z,al y.iOapwîèç '•(t't5[xz'/o;. ^prr.q cà 5 Mu-:iVr]vaioc èxaivoto-
[^/^cTcV ajTÔv... Ti;j-iO£;:ç oà ucTspov e'.? r/;v vjv aÙTSv -fiyixyz Tdc^'.v. Or, Ter-
pandre aurait été appelé à Sparte ; il passe pour avoir été le premier vain-
queur des Karnea (vers 676-678 av. J.-C), et Âristote dit de lui : èy.a-
'Aojvt; y.xl 'jjTspov zlq ty;v èy.etvcj ^:l[).r^^^ 7:p«"ov [j.àv àTCOv^voi aÙTOU, eiià T3 t'.ç
à'XAi; TCapS'/^ Asaô'.cç, ^!0' ouTwç oî Xcrot ij.s-ui AéjSiov (oBov. Toute la tech-
nique de la grande lyrique semble donc être venue des Eoliens.
Il y a peut-être même des éolismes dans la lyrique chorale. Le texte
d'Alcman porte, pour le nom de la muse, Mojcra, peut-être parce qu'il a été
laconisé ; mais on lit chezPindare MoTja ; le texte de Bacchylide a 9 fois
Mo\)(jx, une fois McTo-a. Au féminin du participe présent, on ne lit jamais
chez les lyriques çspovTa à la manière d'Argos ou de Gortyne, œspœaa
(ç£p(.3/;a) à la manière de Sparte ; mais le type oipc.iy^, qui est lesbien, se
trouve chez Alcman, chez Simonide, chez Pindare, chez Bacchylide. On
lit même à la 3^ personne du pluriel le type ziipy.ui chez Ibycus et quel-
quefois chez Pindare, en regard de oépov-t qui est la forme ordinaire ; Bac-
chylide, moins dorien encore, n'a çépovxt que d'une manière sporadique,
et çfps'jcri est sa forme ordinaire. Sans doute, dans tous ces cas, la métri-
que n'enseigne rien ; mais il est invraisemblable que des formes aussi sin-
gulières que çspc'.Ta ou <^ico'.v. ne reposent pas sur une tradition authen-
tique. On est amené à se demander si ce ne seraient pas des restes des
modèles lesbiens de la lyrique chorale de type dorien, à moins qu'il n'y
ait là quelque fait dorien dialectal sur lequel on n'avait d'ailleurs aucune
donnée. — Les formes de Pindare comme çasvvô; prouvent moins, parce
qu'elles peuvent être empruntées à la langue — ou plutôt à l'ortho-
graphe — épique.
On ne peut déterminer si c'est aux vieux modèles lyriques éoliens ou à
la langue épique que la lyrique chorale doit le génitif en -o'.o des thèmes
en -0-, qui se lit plus de quarante fois chez Pindare et i3 fois chez Bac-
chylide. Bacchylide n'emploie guère ces formes que dans les épithètes de
caractère homérique, comme ^-x^u^dr/oïc Ax-oj;, ou dans des passages de
ton tout à fait relevé. D'une manière générale, les éolismes de la langue
épique ont sans doute aidé à conserver ceux de la lyrique ; mais il serait
téméraire d'affirmer que des formes comme le génitif en -o-.o soient prises
à la langue de l'épopée, aussi longtemps qu'on n'aura aucun moyen de
déterminer quelle a pu être l'influence de la vieille lyrique éolienne sur la
lyrique chorale « dorienne ».
Rien donc de plus composite que la langue de la lyrique chorale.
Le vocabulaire est particulièrement artificiel. Le mot propre est autant
que possible évité ; on va jusqu'à fabriquer des formes pour éviter le terme
courant. Ainsi le mot y.f,p est sûrement ancien ; son -q représente un ancien
è dont il subsiste des représentants en sanskrit, en vieux prussien et en
LA LYRIQUE CHORALE l5l
arménien ; or, sur le modèle de la correspondance attique -^o =: homé-
rique (f)ixp, on a fabriqué une forme -/.sap, qui n'a jamais dû avoir d'exis-
tence dans aucune langue parlée, mais qu'emploient des auteurs comme
Pindare, Bacchylide et les tragiques d'Athènes.
L'abondance des composés est extrême. Pindare commence en ces
termes la IX* Pythique :
êôiXo) yjxXy.xGTZ'.^x riuôtovixav
TsAsa^xpaTY] y^xpixeGG'. Y^ywvsTv
cX8tov avopa âiw^îx-
TTOv (JT£çava)[;.a Kjpavaç '
xàv 6 yociziziç àvei^oaçapâycûv kv.
Ilx}do'j xoXtîwv tuûTc Aaxoioaç
apizxi , è'veixé t£ ^puacw
xapSévcv àYpoTÉpav âî-
9pw, TÔOt vtv TuoXuij.r^Xou
xal TToXuxapTCOTaxaç
6^y.£ BÉazotvav yBo'fôq
pt^av aTreipo-j xpuav eù-
•(^paxov OaXXciaav oaeïv.
uTcéSexTo o' àpY'jpoTreC' 'AajpoSiTa
Aa}aov ^eTvov 9co5[j.âTa)V
hyétùv IçaTïTcijiva yspl y.ojça.
Cette fréquence des composés tient sans doute à l'influence de la langue
religieuse : ce sont avant tout les noms de dieux, de héros et de ce qui
leur touche qui sont ainsi environnés d'épithètes composées. Et c'est aussi
un procédé de la langue religieuse que celui qui consiste à désigner les
êtres et les choses par des périphrases ou des termes substitués, comme
AxToi^xçOU AaX'.ov ^ôTvov.
Dans une langue qui n'est proprement celle d'aucune localité ni d'au-
cune époque déterminée, il est malaisé de dire ce que l'on pourrait quali-
fier de yXwTTa'. : le vocabulaire est un mélange de termes panhelléniques,
de termes doriens généraux, de vieux mots qui n'avaient sans doute cours
qu'en poésie. Mais le départ entre ces éléments ne peut se faire avec sûreté.
Soit par exemple un morceau du péan V de Pindare :
l-q'.z Aa)a' "AtcoXXov"
Aaxéoç £v9a \).e xxX^eq
eù;x£V£T S£^aaO£ ^i6(<) 0£paTrcvTa
•ÛSA£T£pOV X£Xa$£VVa
CUV [j'.sXiyap'jt xat-
«vcç xyxy.Xioq o\x<sx.
l52 LANGUES DES POETES LYRIQUES
Il est possible que le mot qj.çi, apparenté à gotique saggs « chant »,
siggwan « chanter » (allemand sang, singen), soit un vieux terme de la
langue religieuse : la forme est correcte, mais le verbe correspondant, con-
servé en germanique, n'existe plus nulle part en grec. Il est visible aussi
que xeXa^evvô; est une épithète homérique ; on notera seulement que, dans
le texte traditionnel des poèmes homériques, elle est écrite à la manière
ionienne xeXaoeivôçj simple différence orthographique, puisque le texte
homérique originel ne notant pas les consonnes géminées et ne distinguant
pas £ long de z bref, avait y.sXa^svo;. Le mot GepaTîoiv a aussi une couleur
épique et sans doute religieuse.
Le meilleur moyen de se faire une idée de la langue de la lyrique cho-
rale est peut-être encore de lire la parodie qu'en a faite Aristophane, dans
les Oiseaux, v. 904 et suiv. Tout s'y trouve, les composés longs et solen-
nels : vsçeXoxcxy.uYuv, ]j.zXiyXMG!jii)^ ; les ordres de mots forcés, comme
xeaTç sv ujj.vwv àoioaTç, les omissions de l'article :
«/.Xï'^ç 0' iox aTToXàç aveu }(itwvoç,
les citations homériques, avec des mots peu usuels et des formes gramma-
ticales préhistoriques :
' Moudàwv GspaTCwv 0Tpr,pbç
xaxà TGV 'O[r/]pov,
les formations non at tiques : y.vt'c-ïcp (l'attique dit : xtictt^ç), les mots non
ioniens-attiques : TréTCaxai au lieu de xsxr^xai, les formes dialectales étran-
gères à l'ionien-attique : l'infinitif o6ij,cV, le datif pluriel vop.âôsca'., l'adjectif
possessif TÎoç, les formes non contractées : àcioaïç, èTrswv. C'étaient autant
d'étrangetés cherchées et voulues, qui s'écartaient à dessein de l'usage cou-
rant — le poète lyrique mendiant mis en scène par Aristophane demande
à son interlocuteur s'il a compris — , mais dont la plupart se ramenaient
à la langue ordinaire par quelques transpositions simples et que tout
homme un peu cultivé faisait aisément : l'auditoire du poète a tout
compris.
Mais, à l'époque d'Aristophane, on ne se rendait plus compte des ori-
gines religieuses des particularités de langue de la lyrique chorale ; on n'y
voyait plus que des procédés techniques, trop usés pour faire grande im-
pression, et qui, dénués de leur raison d'être religieuse et usés par des
répétitions multiples, ne pouvaient que sembler puérils. Même le renou-
veau qu'elle avait reçu de la tragédie était épuisé ; le chœur n'est plus
dans la tragédie d'Euripide, humaine et pleine de rhétorique, qu'un élé-
ment accessoire, qu'on pourrait souvent enlever sans dommage essentiel.
Et un jour est venu oij, seuls, les raffinements musicaux d'un Timothée
ont prêté à la grande lyrique un intérêt.
CHAPITRE VIII
LA LANGUE DE LA TRAGÉDIE ATTIQUE
La tragédie attique s'est développée dans des cérémonies religieuses ^
les fêtes de printemps de Dionysos, et elle est toujours restée à Athènes
iine partie d'une fête religieuse. Les masques que comporte l'exécution
Dût pu devenir avec le temps un procédé artistique ; ils proviennent
"^ issurément d'un usage religieux : l'emploi de masques de ce genre dans
les cérémonies religieuses complexes se retrouve chez des peuples divers
le toutes régions.
Le théâtre grec est à l'air libre, adossé à une colline ; le paysage qu'on
■n découvre est étendu, et la mer en forme souvent le dernier plan. Les
gradins sont nombreux, et le public se compose d'une grande partie des
itoyens de la cité. De pareilles conditions exigent de l'œuvre représentée
me forte stylisation, qui était conforme aux habitudes des Grecs et aux
endances générales de leur art.
Eschyle, mort vers ^b& av. J.-C., était un maître de chœurs de pro-
ession. Il a créé la tragédie — et d'autres sans doute avec lui — en déve-
oppant le rôle du récitant, de V b-Kov.pix-fiq qui parle et ne se borne pas à
chanter. La tragédie s'est ainsi composée de plusieurs parties : des chœurs,
;hantés et dansés, des soli chantés et du parlé.
Le chœur, qui a été d'abord l'élément essentiel et qui est toujours
esté, au moins en apparence, un élément important, est écrit dans la
angue ordinaire de la lyrique chorale, avec des atténuations, et naturelle-
nent sous une influence de l'attique. L'a non ionien-attique y est employé
égulièrement.
Les mètres employés dans le dialogue appartiennent au type iambico-
rochaïque, et ceci fait déjà prévoir que la langue sera proche du parler
irdinaire. Le fond en est en effet purement attique. Sauf les licences
l'usage en poésie, et qui sont employées discrètement, la grammaire est
l54 LA LANGUE DE LA TRAGÉDIE ATTIQUE
toute attique. La répartition de à et de -q est celle de l'attique, non celle
de rionien. Mais, par quelques traits, la langue se distingue de l'attique
courant ; les modèles poétiques étaient venus d'Ionie, oii la civilisation
s'est développée bien avant Athènes, et les poètes, pour donner à leur
œuvre un aspect littéraire.^ gardent des ionismes comme le fait d'ailleurs
aussi un prosateur tel que Thucydide.
A. en juger parles anciennes inscriptions, par Platon et par Aristophane,
le nombre duel était employé à Athènes avec rigueur jusqu'à une date
postérieure à celle où a écrit Euripide. Or, si les poètes tragiques l'em-
ploient parfois, ils se servent ailleurs du pluriel quand il est question de
deux personnes ou de deux choses, et ceci dans des cas oîi la langue cou-
rante aurait recouru au duel. C'est que le duel, maintenu par la langue
d'Athènes qui était l'une des plus conservatrices de la Grèce à bien des
égards, et aussi par beaucoup de parlers de la Grèce continentale,
n'existait pas chez les poètes ioniens, qui ont fourni aux tragiques les
premiers modèles de leurs vers iambico-trochaïques. En évitant partielle-
ment le duel, usuel dans le parler courant de leurs concitoyens, les poètes
donnaient à leurs écrits un aspect littéraire.
On prononçait à Athènes tt ce qui était ca en ionien, irpâ-Tco, au lieu
de l'ionien Tcpajcrw, et pp ce qui était ps en ionien et chez la plupart des
Grecs, app-^jv, et non y.ptrr,'t. Les poètes attiques — et aussi la prose tendue de
Thucydide — ont gardé les graphies ce: et p j. Ce ne sont pas des archaïsmes ;
l'usage de tt et de pp existait à l'époque où les poètes écrivaient ij<j et ps :
Thucydide, qui écrit toujours pc, a écrit oÉppi? « couvercle de cuir » le
mot qui a été autrefois oipaiç, comme le montre l'étymologie, mais qu'il
n'avait pas rencontré chez des écrivains ioniens et qu'il a employé par
suite sous forme attique. Il y a peut-être même des hyperionismes : on lit
chez Euripide -Kupaôç, au lieu de Tujppôç, qui paraît être la seule forme pos-
sible ; jamais sans doute il n'y a eu de Tîjp::o; ; si l'hyperionisme n'est pas
le fait d'un philologue ou d'un copiste — ce qui est assurément possible
— , il montrerait le procédé employé pour donner à la langue attique de la
tragédie un vernis ionien.
Les poètes tragiques évitent un parfait attique, comme lôpaxa, et pré-
fèrent la vieille forme ctmt^x. Ils empruntent aux poètes ioniens des formes
comme le génitif oopô; de Bipj ou le ou ionien de oojpaTo?, alors que la
prose attique ne connaît que oipatoç. La forme QprJ.c, du nom de la Thrace
avec •/] après p, ordinaire chez eux, devait être imposée par une tradition
poétique, car on la trouve même chez Pindare.
C'est cette stylisation ionienne qui a fait dire aux anciens que le vieil
attique est pareil à l'ionien : t-/]v apyjxiy.^ 'A-:6(Ba \nv.pi.:; -ay.q ïyojGx^i o'.atfo-
pxq xapà t-J;v 'laoa, d'après Denys d'Halicarnasse, et t'/)V [j.h 'laoa ttj
VOCABULAIRE DE LA TRAGÉDIE l55
Mais, si l'aspect phonétique de la langue et les formes grammaticales
sont attiques, avec quelques licences, quelques archaïsmes et des notations
ioniennes systématiques, le vocabulaire a un caractère beaucoup plus arti-
ficiel. C'est par les mots employés que le dialogue de la tragédie attique
«st « poétique ». Gomme le dit Eschyle dans les Grenouilles d'Aristophane:
Pas plus que dans la poésie iambico-trochaïque des Ioniens, les composés
n'abondent. Mais les mots employés ne sont en notable partie pas ceux
de tous les jours, et pour donner au vocabulaire un aspect étrange et
noble on recourt à plusieurs procédés. En voici quelques-uns.
Là où l'attique usuel emploie des verbes précédés de préverbes, les tra-
giques emploient volontiers le simple, et inversement. Ils écrivent par
exemple ôvtqjzw au lieu de 7,7.raf)vy]7/.w, et, quand Aristophane parodie
Euripide, Thesni. 865 ou Acharn. 898/4, il recourt à OvfjTxw sans xata- ;
l'usage de ôvv^a/.w seul était ionien et se retrouve chez Hippocrate. Les
tragiques concordent avec Hérodote dans l'emploi de alvsoj, àvTàw, sÇoixai,
^[/.at, cXXu[j.i au lieu des formes attiques ordinaires kizoiv,ui, àzav-w, xaôl-
Ço[ji.at, •m^-q\).'j.i. âzGA),j!;,'.. En revanche, c'est un véritable procédé que
l'emploi par Sophocle de ix- dans i/.sjAaaaw, ây.ri^[j.aivo), h.r.ç>Qxi[j.u)^ â^e-
r,zùyo\).oL<., etc. Ces procédés fournissaient des mots distincts de ceux du
parler courant, donc expressifs et non familiers, et qui néanmoins se
comprenaient sans difficulté et convenaient au dialogue.
On recourt souvent à des mots voisins des mots attiques, mais autres :
ch:r{z(jdÇ)., iy%cq, r^â-px^ £t;j.a, cîyyoq, au lieu de al-Aqrq-, è'-/6oa, Tcatptç, î'[j,aTtov,
à^ycTov. L'existence de aié^M et de aii^avov; permettait à l'auditeur de
comprendre un mot a-iacç «couronne». On trouve de même [-KTz^vqq
(qui est homérique) au lieu de (■ârsj;, vzoyixéq au lieu de véoç, à-iz6Ti.[).oq
au lieu de axtij-oç, etc. Il s'agit toujours d'éviter le mot usuel, mais en
restant intelligible. Au lieu de vaJT-^r, on dira vauTiXo^, qui est ionien, ou
va'j6a--^ç. Pour éviter ■/.■jSzprqrqq^ on forgera sur 7îpj;xva, d'après le modèle
de 7ipa)pâTr,ç, un mot r.p'j[j.rQ-r,q. On remplace [j:r,~r,p par r, Ts-Aoûaa et
y.lt'kYh par b[iiG-z>.ç,oq. H y a ainsi dans le vocabulaire des tragiques des
composés qui sont moins des épithètes d'ornement, comme dans l'épopée
ou la lyrique chorale, que des synonymes, des manières de périphrases,
La tragédie emprunte à l'ionien une part de son vocabulaire. Etant
donné que l'attique et l'ionien sont des dialectes parents, il n'est pas facile
de démêler ce qui, chez les tragiques, appartient à un vieux fonds ionien-
attique, conservé à Athènes à date ancienne et disparu à une époque posté-
rieure, de ce qui était ionien et qui n'existe dans la littérature athénienne
que sous l'influence de la littérature ionienne. Mais les exemples suivants
l56 LA LANGUE DE LA TRAGÉDIE ATTIQUE
semblent sûrs. La tragédie se sert de -/.sTvo?, -/.ôTOev, alors que la prose a
seulement èxsTvoç, sy.sTôev ; et c'est si bien un trait ionien qu'Aristophane
faisant parler un Ionien, Paix ^'S, lui prête aussitôt xçivoç- Le motîcTcpsw
« je m'informe » n'est ni homérique, ni attique : 1' « histoire » est une
création de l'Ionie ; mais il est fréquent chez Hérodote et chez les tragi-
ques. Le nom de la « dot » est r.poi'c, en attique ; les tragiques évitent ce
terme juridique et empruntent à l'ionien çîovy], qui n'est pas un mot
homérique. Le verbe à'.axw est chez Hérodote, chez Pindare, chez les
tragiques et chez Platon dans un passage poétique ÇProt. 021 a); il sert
de substitut poétique au mot courant à^aviÇo). Au lieu de 6'/;p£Jw, les tra-
giques emploient l'ionien à^peua) ; si le mot se retrouve chez Xénophon,
cela prouve seulement que, comme on le sait en effet, le vocabulaire de
Xénophon n'est pas purement attique. Le mot aaôv qui, à Athènes, signi- ;i
fiait « éternité » est employé par les tragiques au sens ionien de «vie». |
Les emprunts, très nombreux, du vocabulaire des tragiques au voca-
bulaire ionien ont eu cette conséquence singulière que certains mots de la
tragédie n'existent pas dans la prose proprement atticjue, mais se retrouvent
dans la xow/) : le vocabulaire de la -/.oirq. constitué en grande partie en
Asie Mineure, renferme en effet beaucoup de termes ioniens. Un verbe
comme izavaiÉXAd) se lit chez Hérodote, chez les tragiques d'Athènes et
dans les textes en -/.c'-vy;.
Mais, à l'époque des tragiques, la civilisation de l'Ionie n'était pas la
seule ; une autre civilisation hellénique, de langue surtout dorienne, s'était
développée à l'Occident, en Italie et en Sicile ; on n'en connaît guère la
littérature, sauf quelques débris de comédies et des idylles de Théocrite.
Mais la langue de la civilisation sicilienne a fourni des mots aux tragiques
d'Athènes. Certains de ces mots, comme -piJ.^pîÇi ont un caractère tech- |
nique ; mais on notera aussi l'adjectif càpcq (Homère n'a que oYjpov, I
adverbe), -A'jvâyiq et ^uvâyia (les mots atticjues sont /.'jvy)Y£TY;ç, xuvr,Ycffiov), |
-Kooàvô;, TCcp-a(, hT.y.o6ç et oTrawv. Un bon exemple est celui dexucoç. avec
un u bref, au sens de Aoiospîa ; ■/.■jo^Çm «je blâme » est attesté chez Epi-
charme ; par ailleurs, on ne connaît que xjooç avec û et en un tout autre
sens. — L'influence homérique, qui a souvent facilité l'entrée de mots
ioniens, a aidé aussi à l'entrée des mots occidentaux. Le verbe sucw, en
regard de l'attique courant -/.aOcjcw, est souvent chez Homère, mais il se
lit aussi chez Epicharme, hors de toute infkience savante. L'aoriste [xoXsTv,
qui est chez Homère, a peut-être pénétré chez les tragiques surtout parce
qu'il était connu des Athéniens comme un terme employé dans les parlers
voisins : Aristophane le prête à un Lacédémonien :
Lys. 984 lîj.oAov à~o '^T.y.p-x:.
et il s'en sert ailleurs en parodiant la tragédie (Lys. 7^3 ; Chev. 21-26). |
VOCABULAIRE DE LA TRAGÉDIE 167
A la tragédie athénienne viennent aboutir tous les genres de la poésie
grecque ancienne : la lyrique populaire ionienne et la lyrique religieuse
dorienne s'y fondent en un spectacle unique. Ces deux influences s'unis-
sent dans un attique fortement stylisé. La littérature d'Athènes reprend
les créations antérieures en leur donnant une forme nouvelle ; et ce n'est
pas seulement la culture d'Athènes, c'est une culture hellénique, de type
athénien, comportant des éléments venus de tous les Hellènes et destinée
en quelque mesure à tous les Hellènes. Athènes, cité impériale, n'a pas
une littérature purement régionale ; elle hérite de toutes les acquisitions
déjà faites, et, tout en étant fortement locales, les œuvres poétiques qui lui
sont destinées ont déjà, au moins dans leur vocabulaire, un caractère
interdialectal.
La tragédie d'Athènes ne fait du reste que présenter, avec une évidence
particulière, un trait commun de toutes les langues littéraires examinées
ici. Déjà la langue de la lyrique chorale, d'oii est sortie la tragédie, était
faite pour des cités de parîers différents. Toutes les langues poétiques
ont été, à des degrés divers, des langues communes, et, par suite, des
langues composites. Toutes ont de quelque manière contribué à préparer
une langue générale des Hellènes. Mais ce n'est pas la littérature, ce n'est
pas la poésie, ce sont les besoins politiques, économiques et intellectuels,
et les événements historiques qui ont déterminé l'avènement d'une /.owt^.
Et c'est dans les textes en prose qu'on en voit le mieux la préparation.
CHAPITRE X
LA PROSE IONIENNE
Les Grecs de dialecte éolien ont créé les grandes langues poétiques^
celle de l'épopée, qui a été ionisée, et celle de la lyrique chorale, qui a
été dorisée, et, à défaut de textes éoliens de ces deux grands genres litté-
raires, on connaît leur lyrique familière. Il n'apparaît pas qu'ils aient eu
une prose. La prose littéraire semble être une création des Ioniens.
La civilisation grecque doit assurément aux Grecs de dialecte arcado-
cypriote ou de dialecte éolien. Mais au moment oiî, grâce à des textes
écrits et à des monuments conservés, s'ouvre l'histoire de la Grèce, ce
sont les Ioniens qui partout sont les initiateurs et qui mènent le mouve-
ment de la civilisation. Les plus anciens monuments de Delphes appar-
tiennent à l'art ionien. Et ce sont des Ioniens qui représentent à l'étranger
la civilisation grecque : l'architecture perse se développe sous l'influence
ionienne ; le médecin de Darius est ionien ; le nom des Ioniens, yauna en
perse — et par suite dans tout l'Orient depuis les Achéménides — sert
à désigner tous les Hellènes. Agents principaux des alTaires commerciales,
inventeurs, savants et artistes, les Ioniens sont, au moins depuis le vn'
siècle, les Hellènes par excellence au regard de l'étranger.
Aussi les Ioniens ont-ils été les premiers à se donner une langue com-
mune. On a vu que, malgré les difiérences de parler signalées par Héro-
dote, toutes les cités de la dodécapole ionienne d'Asie Mineure ont une
seule et même langue ofTicielle, sans différenciation locale appréciable.
Chaque ville avait ses particularités propres ; mais ces particularités étaient
réservées à l'usage familier. Dès qu'on s'adressait à la communauté, on
employait — ou l'on s'efforçait d'employer — la langue commune de tous
les Ioniens d'Asie Mineure, et l'on y a si bien réussi que, sans le témoi-
gnage d'Hérodote, on ne soupçonnerait pour ainsi dire pas l'existence de
traits particuliers aux parlers locaux et qu'on ne sait ni quelle en était
EMPRUNTS A l'iONIEX iBQi
l'importance ni en quoi ils consistaient. Cet ionien officiel est la première
v.z'.rq qu'ait connue la Grèce, une xc.v/^ limitée à une région déterminée,
mais à une région qui a eu sur le reste de la nation une influence déci-
sive. L'ionien officiel est une xo^vr, parce qu'il est une langue de civilisa-
tion.
On peut mesurer l'action des Ioniens par l'extension qu'a prise leur
alphabet. De même qu'elles écrivaient leur parler propre, les diverses
cités de la Grèce en dehors de l'Ionie d'Asie Mineure ont eu aussi d'abord
leurs alphabets propres. Ces alphabets se sont maintenus plus ou moins
longtemps, notamment en Italie, et l'on sait que les alphabets de l'Italie
reposent sur des alphabets locaux de type occidental, où le y valait ks
(notre .r), et non pas kh, comme en ionien. Mais dès le début du iv**
siècle, l'alphabet ionien remplace partout les alphabets locaux : à Athènes
dès [\o?> av. J.-G,, en Béotie vers 870, etc. Cette substitution de l'alphabet
ionien aux anciens types obscurcit l'étude des parlers locaux : elle a
donné à la graphie de tous ces parlers un aspect ionien.
Il est probable que les parlers non ioniens ont emprunté à une langue
de civilisation aussi fortement constituée beaucoup de mots. Mais on n'a
guère le moyen de déterminer quels sont ces emprunts, parce que les
Grecs avaient le sentiment des transpositions à faire pour passer d'un dia-
lecte à un autre et que les mots ioniens ont subi les adaptations néces-
saires. C'est seulement dans quelques cas particuliers qu'on entrevoit cette
influence ionienne, qui n'a pu manquer d'être grande. Par exemple, la
forme ypc^w est attestée en assez de parlers et en des parlers assez éloi-
gnés les uns des autres et assez divers pour qu'on ait lieu de croire qu'elle
est la forme proprement occidentale ; néanmoins la forme ionienne-altique
Ypz^o) se rencontre de bonne heure vm peu partout, dans les textes doriens
comme dans tous les autres. Il est impossible d'expliquer la variété des
formes du nom de la « paix » dans les parlers grecs autrement que par
des emprunts à l'ionien, plus ou moins adaptés au parler local : la forme
ionienne ûpqir^ a été empruntée partout; l'attique a ûpqrq (noté EPHNH
sur les anciennes inscriptions, et où par suite z<. est la notation de
Vi long, et non de la diphtongue ancienne st) ; le delphique £ip-/;va a
simplement reçu la flexion occidentale et reproduit par ailleurs la
forme ionienne ; ailleurs, Ve long fermé, et peut-être légèrement diph-
tongue en ei, de l'ionien, a été remplacé par i, et l'on a tpr^va en Crète,
ipr^va et ips'.va en Thessalie ; ailleurs enfin, le mot a subi une adaptation
plus complète et se présente sous l'aspect i^x^ix, en arcadien, en béotien,
en laconien. Mais il est exceptionnel que l'emprunt se trahisse par une
pareille incohérence des formes, et l'on ne saurait mettre en évidence
la part, sûrement importante, du vocabulaire ionien dans le vocabulaire
des parlers locaux appartenant à d'autres groupes dialectaux. La date
l60 LA PROSE IONIENNE
tardive de la plupart des inscriptions dialectales ne permet du reste pa:
de décider le plus souvent si un mot sans doute emprunté l'a été à l'io- 1
nien ou à la /.ciw^ ionienne-attique. Par exemple Oéwpc: en éoliei
d'Asie, OEO'jpoç en thessalien sont des emprunts ; car la vieille forme arca
dienne et occidentale qui répond à l'ionien-attique 6sa)pè; est fjsâpcç, etl(
béotien a ôiawpta ; mais les inscriptions éoliennes et thessaliennes sur les
quelles on lit Ocwpcc, Osoup^ç sont de l'époque où dominait la y.z'.r^^ ionienne
attique et ne permettent aucune décision.
La plus ancienne tradition écrite de la Grèce, celle des vainqueur
d'Olympie, ne remonte pas au delà de 776 av. J.-C, et, pour l'Ionie, i
ne subsiste rien de précis avant le vu'' siècle. La succession des archonte
d'Athènes commence en 683 av. J.-C, et l'on voit par la nsA'.-e-a d'Aris
tote qu'il existait des documents écrits sur l'Athènes du vii*^ siècle. A plu:
forte raison, il a dû y avoir des chroniques en lonie d'Asie à la même date
Les FcvsxAoY'''''' d'Hécatée de Milet, au vi'' siècle, sont le plus ancien ou
vrage historique auquel on puisse attribuer un caractère littéraire. Anaxi
mandre est un peu plus ancien ; Heraclite est contemporain d'Hécatéi
vers 5oo av. J.-C. Les ouvrages ioniens conservés appartiennent à uni
période 011 déjà la littérature se développait à Athènes : Hérodote meur
vers 429 et Hippocrate vers /ioo, alors qu'Antiphon meurt vers du e
Thucydide après /io3. Des auteurs non ioniens ont souvent recouru à 1.
xoivi] ionienne : Antiochos de Syracuse, vers /i20, a écrit sa chroniqui
sicilienne en ionien, et de même Hellanikos de Lesbos vers 409 a rédigé ei
ionien ses ouvrages historiques. Hippocrate est de l'île dorienne de Ces
et il est mort en Thessalie, après avoir pratiqué la médecine dans l
Grèce du Nord. Sans doute il y a eu dans la Grande Grèce, en Italie, un
prose scientifique dorienne qui a servi à l'école pythagoricienne, et don
Archimède a sans doute recueilli la tradition, mais on en connaît peu d
chose, et elle ne semble pas avoir beaucoup servi en dehors d'un peti
groupe de savants spéciaux. Sans doute aussi les quelques pages de
AaXî^eiç indiquent qu'il y a eu quelque part un essai de prose littérair
dorienne, sans doute imitée de la prose ionienne, et qui n'en diffère qu
par des détails de forme. La seule prose qui se soit largement répandu
en Grèce avant la prose attique est la prose ionienne, de même que 1
seule langue officielle commune à une grande région a été la xc'.vy; de 1
dodécapole ionienne d'Asie-Mineure.
Les faits attestés ne permettent de se représenter ni comment s'e^
constituée cette prose, ni en quels rapports elle se trouve avec la langu
parlée, dont on ne sait rien. Le trait le plus frappant est que, pour 1
thème de l'interrogatif-indéfini, la langue officielle emploie l'helléniqu
commun tîo- et la prose littéraire la forme xo-, qui est propre à une parti
de l'ionien d'Asie et que celui-ci doit peut-être à un reste d'éolien. Il sembl
CARACTÈRE DE LA PROSE IONIENNE l6l
que par là la prose littéraire soit plus près de la langue courante — et
plus locale, moins panhellénique — que ne l'est la langue officielle. Les
deux langues sont du reste très pareilles l'une à l'autre. Et ce n'est pas
un hasard qu'il y ait une prose littéraire dans le même domaine linguis-
tique où il y a une langue officielle commune et où sans doute il y a eu une
kngue courante commune pour les relations entre cités.
Les témoignages des philologues postérieurs n'ont guère de valeur pour
fixer le caractère de la plus ancienne prose ionienne. Quand par exemple
on dit que Anaximandre se servait de termes poétiques, ceci peut s'expli-
quer par le fait que le texte étant ancien renfermait nombre de mots qui
sont ensuite sortis de l'usage courant et se rencontrent seulement chez les
poètes. La phrase d'Aristote, Tîctïj-riy.Y; r^p^zq iyv/e-o r, Xé^'.ç, olov f/ Topylo'j,
se rapporte aux orateurs, et à un orateur qui est plus attique qu'ionien,
malgré ses origines. Le témoignage le plus précis et le plus vraisem-
blable est celui de Denys d'Halicarnasse qui qualifie la langue des an-
ciennes chroniques ioniennes de c-ac-^ y.xl xo'.vr,v, y.aôapàv y.al gjvto[j,cv.
Tout le monde est d'accord que la littérature médicale est écrite purement
en ionien : '^Itck :v.pi.xr,q ... «xpâxw tyj 'lâot ypYjxa'..
Hérodote passe pour avoir subi plus que tout autre l'influence de la
poésie : il mêle à l'ionien des formes poétiques : a'j[j.\jhyzt. a'jfJ;v ty]
zo'.Y]Ta^ ; il est le plus homérique, b[j:qpivMzxxcq, de tous. Or, sauf cer-
taines concordances de vocabulaire, on voit mal en quoi consiste cet ho-
mérisme. La langue d'Hérodote est simple. Peu de composés, peu de mots
qu'on puisse vraiment appeler des yXio-cTa'.. Autant qu'on en puisse juger
sans disposer de termes de comparaison positifs, la langue d'Hérodote ne
semble pas artificielle. Cet ionien n'était peut-être pas très pur; car Héro-
dote, né dans une ville où l'ionien dominait depuis peu de temps, a beau-
coup voyagé ; il a vécu à Athènes et a subi l'influence des sophistes.
L'auteur qui se trouve représenter aujourd'hui la prose ionienne a écrit
sans doute un ionien international.
D'autre part, le texte d'Hérodote n'est pas transmis d'une manière
telle que le détail des formes puisse passer pour sûr. L'ouvrage a passé
par les mains de copistes sans doute en grande partie athéniens ou du
moins de langue attique ; des éditeurs ont dû travailler à y rétablir le type
ionien ; et l'on ignore dans quelle mesure ces philologues antiques ont
procédé suivant des principes a priori et dans quelle mesure ils s'ap-
puyaient sur de vieux exemplaires vraiment ioniens. En aucun cas, on ne
saurait affirmer que tel ou tel détail des manuscrits du texte remonte à
Hérodote lui-même.
Il y a dans ce texte des incohérences sur lesquelles il est impossible de
prendre parti. Par exemple on y lit tantôt ttcXît-/); et tantôt T.o\:T,rr,ç ; les
dérivés sont de tcoaîty)? ; TuoXtTtxôç, roXtTôtv] ; la même incohérence se trouve
A. Meillet. Il
l62 LA PROSE IONIENNE
dans les poèmes homériques où on lit une fois r.z'/d-qx-qq et plusieurs fois*
'Ko'kivr]:; ; l'hésitation entre les deux formes est ancienne : Tattique a %oKi-
TY]ç, mais une vieille inscription métrique d'Athènes offre la forme, mani-
festement non attique, izokirfiyoq^ qui a son correspondant chez Pindare^
xoXiào)^oç, et en laconien iroXuyo; ; et TCoXiaiâç est attesté chez Pindare,
en Cretois et en arcadien. Hérodote a sans doute choisi entre TzzXiiqq et-
r:o\vr{ZTiç ', mais on ne sait quel choix il a fait.
Une graphie telle que o'jvcjj.a, cjvô[xaTa fait penser à Homère ; mais, si
Homère a employé à volonté la première brève d'une série de trois brèves-
com.me longue dans le vers, c'est sans doute que le rythme quantitatif de
la langue y prêtait, en allongeant en quelque mesure la première des-
brèves de la série, et il est probable que I'cd de oùv6[ji.aT3{ au lieu de ovôixa-a
avait une base dans la prononciation.
Le texte hésite entre aU(, comme chez Homère, et àst comme en attique;
il est rare que les manuscrits s'accordent à donner àsi comme il arrive 11,
79, et l'on a en général atei dans l'une des deux familles de manuscrits,
ou au moins dans un manuscrit, ainsi H, 53 ; on est tenté de conclure de
là que aîei est bien la forme d'Hérodote, et ôiti une atticisation non corri-
gée ; mais la preuve est fragile.
Une des deux familles de manuscrits a des optatifs de type izoïoiri, comme
l'attique ; l'autre a r.oioX ; mais le type xc.oir, se trouve en ionien et même
chez Homère, et il est hasardeux de décider lequel a employé Hérodote.
En somme, le détail des formes que présentent les textes en prose
ionienne est souvent incertain.
Mais un fait est sûr : il y a eu une prose littéraire ionienne, dont la
langue concorde à peu près avec celle de la langue officielle des inscriptions
de la dodécapole ionienne d'Asie-Mineure et avec celle de la lyrique familière
d'Archiloque et de ses successeurs. Ça été presque la seule prose grecque
avant la prose attique. On jugera de l'importance qu'elle a prise par la
difficulté qu'a eue la prose des Athéniens à devenir vraiment attique.
CHAPITRE X
LA PROSE ATTIQUE
L'histoire d'Hérodote est écrite en ionien. Mais la cité dont elle célèbre
les hauts faits est Athènes ; l'empire dont elle justifie en quelque sorte
l'existence est l'empire athénien. A la date où écrit Hérodote, l'Ionie d'Asie
Mineure a depuis longtemps déjà perdu son indépendance ; elle n'est
qu'une satrapie de l'empire perse acliéménide. Le rôle de l'île d'Eubée,
qui à une date ancienne avait été grand, se termine dès le vi^ siècle av
J.-G. ; Chalcis et Erétrie ont été parmi les cités qui ont fondé le plus de
colonies; mais à partir du vi' siècle, leur importance commerciale se réduit
à peu de chose, et elles ne comptent presque plus dans la politique inter-
nationale de la Grèce. Si au v* siècle on continue à employer l'ionien pour
écrire des livres d'histoire et de médecine ou de philosophie, ce n'est
qu'une survivance de la période de prospérité de l'Ionie.
Fiers de leurs succès, devenus les maîtres de l'Ionie, dans la mesure où
les îles avaient échappé à la conquête perse, ayant mis sous leur domina-
tion les cités ioniennes de la côte de ïhrace, partageant au milieu du v®
siècle l'hégémonie sur la Grèce continentale avec Sparte, les Athéniens se
créent une littérature dans leur propre parler, et des genres littéraires
nouveaux naissent à Athènes. Le dialogue de la tragédie est écrit, on l'a
vu, dans une langue sur laquelle les modèles ioniens exercent une grande
influence, mais qui pourtant est de l'attique, dont la grammaire au moins
est purement allique. La comédie d'Aristophane est en atlique pur. Et
surtout la rhétorique, qui a été la nouveauté décisive du v*^ siècle, a pris
sa forme définitive à Athènes : instrument de la démocratie, la rhétorique
devait se développer surtout dans l'Athènes du v* siècle, qui est la capi-
tale des démocraties helléniques. Au v" siècle, la littérature qui jusque-là
avait été surtout, comme toute la civilisation, l'œuvre de la Grèce colo-
niale, prend pied dans la Grèce continentale ; et c'est Athènes qui lui
l64 LA PROSE ATTIQUE
fournit sa langue. L'autre ville impériale delà Grèce continentale, Sparte,
n'a développé ni science, ni art, ni littérature, et Athènes n'a trouvé en
elle une concurrente qu'en politique.
Pour la rhétorique comme pour tout le reste, l'œuvre de la Sicile est
inconnue ; tout a disparu, et les noms même des rhéteurs n'ont pas été
transmis. On sait cependant qu'il y a eu une rhétorique dans la grande
ville de Sicile, à Syracuse, dont le parler était dorien, mais dont la popu-
lation mêlée a échappé de bonne heure au gouvernement de l'aristocratie.
Et l'un des grands professeurs de rhétorique d'Athènes, Gorgias, venait
d'une cité ionienne de Sicile, voisine de Syracuse, Leontium. L'autre
grand professeur de rhétorique d'Athènes, Thrasymaque, était aussi un
étranger, venu de Chalcédoine. Le plus attique peut-être des orateurs
attiques, Lysias, n'était pas citoyen athénien ; ses discours ont été écrits
pour être prononcés par d'autres. Ce n'est pas un hasard, comme ce n'est
pas un hasard que les fondateurs de la rhétorique athénienne ne viennent
pas de rionie asiatique, qui avait déjà sa y.o'.vrj et ne pouvait songer à
échanger contre un parler encore inculte une langue littéraire formée,
assouplie par un long usage, ennoblie par le parti qu'en avaient tiré tant
de poètes et d'écrivains.
Au début du v* siècle av. J.-C., l'attique n'était pas seulement une
langue littérairement inculte. C'était un parler de type archaïque, l'un de
ceux oii l'évolution des formes grammaticales avait été le moins rapide.
Beaucoup de particularités anciennes que l'ionien avait éliminées ou était
en train d'éliminer étaient encore courantes à Athènes. Le nombre duel,
dont l'ionien n'avait plus trace dès les plus anciens textes, est d'usage
régulier dans les anciennes inscriptions d'Athènes et encore chez des auteurs
comme Aristophane et Platon. Une flexion étrange, comme celle de oloa,
o!a6a, o!cs, ïj;j.£v, Tais, t'aaat, biov, s'y est perpétuée, alors que l'ionien a
déjà une 2" personne du singulier clSaç, et au pluriel cïûa;j.£v, c'Coxxz. Le
contraste entre £GrjZ.a, è'6r//.aç, £'Oy]/.c au singulier et à'9£[;.£v, sGôte, £9£<7av,
£9£Tcv, èOs-r^v au pluriel et au duel est régulièrement maintenu, alors que
l'ionien admet i^■i•^A^xv>. L'attique emploie couramment le vieil aoriste
£6((i)v en regard de Çw, tandis que l'ionien d'Hérodote et d'Hippocrate
a déjà èSt'waa et ïÇr^nx. Le futur A-(^'];o[j.ai, indépendant de }va[j-6âva), se
maintient en attique tandis que des inscriptions ioniennes ont \y.<i^o'^y.<.,
avec le vocalisme a de Xaijiavw, fkoLSc^, et que le texte d'Hérodote a
'kâ\).'iio\xoi.i avec la nasale du présent. L'attique a conservé la flexion com-
pliquée de ■KÔXiq, •7:cA£(i)ç, r.bXeiq, etc., alors que l'ionien d'Hérodote ne
connaît plus que la flexion simplifiée ^iXiiç, TzàXieq, etc. Quoique connu
à une date plus tardive, l'attique renferme plus de formes de t;ype ancien
que l'ionien. Et ceci se conçoit aisément: l'ionien a évolué vite parce
qu'il était la langue d'une population très mêlée et très active ; l'attique au
LA RHÉTORIQUE l65
contraire est resté jusqu'au y^ siècle le parler local d'une région isolée, qui
n'attirait guère les étrangers et où la population, de caractère surtout
rural, a été longtemps relativement pure de tout mélange.
Aussi n'a-t-on pas osé dès l'abord écrire l'attique avec son type local.
Les tragiques, on l'a vu, ont gardé le -77- et le -pj-ioniens au lieu de -tt-
et de -pp- attiques, et Thucydide a fait de même. Pour Gorgias, on est
mal fixé ; les manuscrits flottent entre -jcj- et ----, et d'ailleurs leur
autorité est médiocre.
A en juger par les spécimens qu'on en possède, le style de Gorgias est
plein d'artifices puérils de professeur de rhétorique qui exagère ses effets,
mais sa langue est d'un type courant. En voici par exemple un morceau
connu et bien caractéristique : tl yxp aTc-^v toi; àwpàai xoÙToiq wv Set
àvâpàdc TCpcsc'ïva'. ; ti ce v.x'. -Kp^aY^v wv cj BsT Trpousïva'. ; èÎTriTv §uva([;.Y)v a
^oùXo[jai. [3c'jXc(|j.'/)v 0' a oiX, XaOô^v [xàv T-r;v Oeiav V£;j.s-'.v, ç'jy<ov Se tov
âv6po)-iviv çôcvcv.
Antiphon, mort vers 4i i? maintient le gi ionien et en somme presque
panhellénique, comme Thucydide, et n'admet pas encore le tt local
d'Athènes. Mais on a constaté entre le style des discours judiciaires et
celui des Tétralogies, qui sont des exercices de rhétorique, certaines
différences. Le vocabulaire des tétralogies est plus ionisant. On a ainsi :
Tétralogies.
àTCSACY'/jOYJV
§pav
Style judiciaire.
à7i£Acy/jadt[r/jv
l'ffTe, î'ffafft
Tupàajctv
Les tétralogies renferment des mots comme [j.-.aîvetv, \jÂxtj[j.!x et d'assez
nombreux composés comme tSapuoa'.ixsvta, a/tAo6ij-:Y)ç, oucTcpayta, àvaTrox-
piTWÇ.
La rhétorique n'a pu manquer d'exercer ainsi une action sur le voca-
bulaire des gens cultivés qui sont passés par cette école, et par là sur le
vocabulaire attique en général. Elle a dû introduire des mots ioniens ou
en répandre l'usage, donner à certains vocables des valeurs spéciales,
étendre l'emploi de composés, non pas poétiques, mais servant à exprimer
des notions morales. Dans un fragment conservé des \x'.-:xkf,z, Aristo-
phane raille le mot xa)w/,àY^Ota, qui repose sur un adjectif usuel, mais
qui est un dérivé savant, dû sans doute aux écoles de rhéteurs.
La rhétorique a contribué à développer un vocabulaire abstrait capable
de servir à tous les Hellènes.
Plus la rhétorique entrant dans l'usage se séparait de l'école pour servir
l66 LA PROSE ATTIQUE
dans les débats politiques et judiciaires, et plus elle devait se rapprocher
du parler courant. Les orateurs en viennent donc à employer le tt et le
pp attiques. Les discours de Lysias, destinés à être prononcés par des
membres de la bourgeoisie athénienne, qui devaient pour paraître sincères
ne pas faire montre de talents rhétoriques, se rapprochent de la langue
ordinaire. Le vocabulaire est familier par endroits ; ainsi le mot -^X-Oisç,
qui ailleurs signifie « vain » , est introduit par Lysias au sens attique de
«sot, niais» : L lo è-fM z'j'^i-o-i ÛTrw-TîJsa, auJ sjtwç -riX'MMq o'.s/E(;xr,v.
Toutefois le discours public comporte toujours une certaine tension de
forme, et l'on s'y tient éloigné de ce qui paraîtrait trop familier. Les ora-
teurs n'ont pas admis le nombre duel d'une manière constante et régu-
lière, sans doute parce qu'il n'appartenait pas assez au style littéraire et
qu'il était trop une particularité de la langue courante d'Athènes, incon-
nue à l'ionien littéraire. Il y a de l'apparat dans le discours public même
le plus simple, même tenu par un homme peu lettré.
Mais à côté de la rhétorique et contre elle, il s'est développé à Athènes
une philosophie de type moral, et non scientifique comme la philosophie
ionienne, celle de l'école socratique. Cette philosophie était enseignée
moins par des discours en règle, par des leçons composées, que par des
conversations et des discussions. Le genre littéraire, original et nouveau,
auquel elle a conduit est celui du dialogue qui est représenté par les dialogues
de Platon et de Xénophon.
Platon avait une forte culture poétique, et, dès que le ton de son expo-
sition s'élève, il lui arrive d'employer des mots poétiques ; son vocabulaire
se rapproche alors de celui des tragiques. Mais, dans l'ensemble, il s'ef-
force de reproduire le ton de la conversation des hommes cultivés d'Athènes;
il écrit des dialogues qui doivent être naturels, et sa langue concorde en
effet avec celle des inscriptions et avec celle des poètes comiques athéniens.
Le texte de Platon est l'un des mieux conservés de l'antiquité. Les formes
qu'offrent les manuscrits concordent dans l'ensemble avec celles des in-
scriptions attiques gravées à l'époque de l'auteur ; les fragments conservés
par des papyrus antiques retrouvés en Egypte ont d'autre part confirmé la
correction du texte fourni par les manuscrits byzantins. Or, on a ici le
cas rare d'œuvres littéraires qui donnent une idée exacte de la langue
courante des milieux cultivés de l'époque de l'auteur. Ainsi Platon use
couramment du nombre duel, comme les inscriptions de son temps. Il
écrit en véritable attique, et non plus en attique ionisé, comme Thucydide.
La langue de Xénophon est moins pure. Xénophon a passé, on le sait,
la plus grande partie de sa vie hors d'Athènes, et son vocabulaire s'en
ressent. Autant qu'on en puisse juger par les textes, dont l'état de conser-
vation n'est pas comparable à celui des ouvrages de Platon, il n'emploie
le duel que d'une manière inconstante, parce qu'il est moins près de la
LA PROSE FAMILIÈRE 167
langue ordinaire d'Athènes et qu'il a plus subi l'influence de parlers où le
duel avait déjà disparu, comme en ionien. Certains détails sont frappants.
Voici par exemple comment Xénophon se comporte vis-à-vis du groupe
de Gspa-- : le vieux mot %ipx<li qui est encore employé par les tragiques
d'Athènes, sans doute en qualité d'archaïsme, de Y^w-xa, a fourni les
dérivés 6cpâ-wv, Ospâzaiva, et surtout le verbe Ôspaxeùu) ; et suivant une
tendance commune à toutes les langues indo-européennes, c'est du verbe
6£px-£Jw qu'on tire le dérivé qui remplace l'ancien Oipa-l;, trop simple, de
flexion trop peu normale, et même 6£px-wv, dont la flexion est à peu près
normale, mais dont la formation n'était plus transparente ; on a obtenu
ainsi le dérivé ionien-attique ôcpa^suri^ç, qu'on lit par exemple chez
Platon et chez Xénophon lui-même ; mais Xénophon recourt une fois dans
la Cyropédie à un dérivé qui n'est ni ionien ni attique, BspaTuejt/^p. Ainsi
par son vocabulaire comme par sa vie, Xénophon appartient à l'époque
hellénistique ; il annonce la v.oirr,.
Chez les orateurs et chez les écrivains de style oratoire, il s'est déve-
loppé un style périodique savant. Mais les éléments grammaticaux de la
période sont empruntés à la grammaire normale de l'attique, et la langue
littéraire est restée, durant toute la période classique de la littérature
athénienne, en contact avec le développement de la langue courante : la
façon dont Démosthène emploie le nombre duel est précisément ce qui
annonce la disparition prochaine de ce nombre en attique. Ce n'est que
plus tard — et hors d'Athènes — que la prose attique ou atticisante est
devenue artificielle.
Qu'il s'agisse de la langue tendue des orateurs ou de la langue plus
familière de Platon, c'est toujours du parler des classes supérieures
d'Athènes et des hommes cultivés, du parler officiel et pour ainsi dire
idéal de la cité, que les textes littéraires conservés donnent une idée.
Comme ces textes sont nombreux et variés, qu'ils sont du reste accom-
pagnés d'une foule de documents épigraphiques, on peut dire que le parler
attique des y''-vi*' siècles est bien connu. C'est le seul parler grec dont on
ait une connaissance, sinon complète, du moins assez large pour que le
linguiste se représente entièrement ce qu'il était. Sur les autres parlers on
n'a que des aperçus, relativement abondants et précis pour l'ionien, par-
tiels pour le reste.
A côté des classes supérieures, à côté de l'aristocratie et de la bourgeoi-
sie cultivée qui formaient un groupe peu nombreux, il y a eu à Athènes
comme dans toutes les grandes villes d'affaires une population d'esclaves,
d'affranchis, de citoyens étrangers, de barbares, et aussi de citoyens
pauvres et peu instruits ou de ruraux, dont la langue a dû différer plus oa
moins de la norme idéale attestée par les inscriptions, par les orateurs et
par Platon. On en entrevoit quelques particularités par de brèves inscrip-
l68 ' LA PROSE ATTIQUE
tions que des potiers ont gravées sur des vases et par des tabulae defixionîs.
Ces textes relativement populaires présentent des mots non attiques, comme
par exemple au présent Si'oy);j.i au lieu de l'attique Séo). Mais les données
qu'on possède laissent seulement soupçonner l'existence de manières popu-
laires de parler, qui ont dû d'ailleurs être diverses suivant l'origine des
gens ; elles ne donnent pas le moyen de les décrire. Le seul attique dont
on ait une connaissance précise est l'attique normal, celui dont les inscrip-
tions officielles et les œuvres d'écrivains comme Platon, d'orateurs
comme Lysias et Démosthène, de poètes comiques comme Aristophane
permettent de donner une description sensiblement complète.
A l'époque des orateurs attiques, de Platon et des philosophes du groupe
socratique, cette prose attique est la seule qui s'écrive en Grèce, ou du
moins c'est la seule dont il subsiste des traces. Elle domine la culture de
tous les Grecs et sert partout de modèle ; c'est la langue de la conversa-
tion internationale et de la culture générale. Même dans l'histoire, où
Fionien a longtemps dominé, l'attique s'impose : Xénophon, Théopompe,
Ephore écrivent leurs histoires en attique, et non plus en ionien. La prose
attique, devenue le moyen d'expression de la pensée grecque et assouplie
de manière à être le meilleur instrument de la civilisation grecque, a pris
la place de la prose ionienne.
CHAPITRE XI
LA LANGUE DE LA COMÉDIE
Il y a eu une comédie littéraire en Sicile et en Grande Grèce avant
qu'il y en ait eu à Athènes. Epicharme est antérieur à Aristophane, et,
comme l'indique Aristote, le mot opy.[j.oc, dérivé de opav qui n'est pas
attique, est à Athènes un emprunt.
D'une manière générale, on est mal renseigné sur les choses de la
Grèce occidentale. Pas une histoire suivie de Sicile n'est conservée, pas
une œuvre littéraire entière, du moins avant la période hellénistique,
avant Théocrite ou Archimède, c'est-à-dire avant une période oià la Sicile,
tout en gardant ses parlers et sa langue littéraire, fait partie du mouvement
2[énéral de la civilisation grecque. Mais la Grande Grèce et la Sicile ont
;u, dès le vi^ siècle, une grande part au développement de la culture
,Tecque. Il suffit d'examiner une collection de monnaies pour se rendre
;ompte qu'il n'en est pas de plus belles parmi les monnaies grecques que
elles des cités siciliennes. On n'a pas le moyen de se rendre compte de
e que la tragédie attique peut devoir à la Sicile ; seuls quelques emprunts
le vocabulaire qu'on entrevoit font conclure à une influence sicilienne.
lais par les fragments du comique Epicharme, on voit que le type de la
omédieest déjà entièrement arrêté avec lui. Aristote dit en parlant de la
omédie : Poét. p. i^^Q b et 14^48 a 3o xo \>.b/ èç, àpyf,^ èx S'.xsXfaç ^XOe,
wvoà 'A6-(^VY]aiv Kpôcx-qq zpwxov "i^p^sv, et kv. S'.xe)u'aç, èxîtôsv yocp -^v 'KrSyoLp-
:; ô Trc'.rjTfyÇ xgaXw T:p6xzpoq wv X'.wvi'Sou y.x'. Màyv/îToç, et Platon dit inci-
emment, Théét. 162 e -wv tcgit^xwv cl âV.pot tyjç zovqazdiq iy.xTipoLç, ■/,(o[j.w-
'a; [j.h ^ErdyapiJ.oq, -cpaywoia; 3à "0[j.r,pcç. La personnalité d'Épicharme
chappe entièrement ; mais il a vécu au plus tard au début du v" siècle ;
n peut se demander du reste si ce poète — qui pour nous n'est guère
u'un nom — ne sert pas à résumer tout un genre. Aristophane, venu
^lès, a produit de 427 à 388. Sophron, l'auteur des mimes, est à
170 LA LANGGE DE LA COMÉDIE
peu près contemporain d'Aristophane, et plutôt un peu plus ancien.
Le parler syracusain dont se sert la comédie sicilienne paraît avoir eu,
comme on doit l'attendre du parler d^une grande ville de civilisation à
population mêlée, une évolution rapide. Les inscriptions doriennes de
Sicile sont malheureusement rares et peu instructives, et l'on ne connaît
guère le parler de Syracuse que par des œuvres littéraires, médiocrement
transmises, comme les fragments d'Épicharme, profondément altérées
dans la forme, comme les traités d'Archimède, tardives et brèves, comme
les idylles de Théocrite en syracusain. Mais on a sur des faits grammati-
caux quelques données qui semblent certaines. Les vieux génitifs doriens
de pronoms personnels qj.io, tio sont remplacés par des formes analo- '
giques : k[j.iz:, zio:. La 3^ personne du pluriel (F)i!:avTt de FcXix a donne
naissance à une flexion de (F)'.::t^.'., glosé par izbTx-j.y.'.. La 3* personne di
pluriel du type s£'./.vJov-!. a fait remplacer le type de oî{-/.vjij,i par ce'.-/.vôoj
Epicharme a oî-avue, c[j,vu£, et Archimède osty.vûeiv. Plusieurs formes dt
parfait ont passé à la flexion des verbes en -o) ; on a ysyaôc'. et Treçjy.er
chez Epicharme, àXioSîpwx^t chez Sophron, -z~'j.x/.v. et même un infiniti
TUc-ovGiij.ev chez Archimède. Et il a été créé un parfait zs-^j'/a sur Trâj/u
à la place de 7:iz:vBa. La 3® personne du pluriel bm du verbe « être » £
servi pour la 3" personne du singulier, sans doute par suite d'une confusior
qu'explique la règle -:à cwa -zpiyv..
Le datif pluriel en -east des thèmes consonantiques n'est pas chez le:
auteurs siciliens une licence ou un éolisme ; il provient de la langue cou
rante. On lit p-'vsss'. chez Epicharme, -:pr/^j.atiÇiv-:£7a'. chez Sophron ; cett(
désinence -ti-i se trouve souvent dans la prose scientifique d'Archimède
et, dans l'idylle où il s'est plu à faire dialoguer deux femmes syracusaine:
en leur parler local, Théocrite n'aurait pas écrit :
cwp'Ijâsv o'IçcS'i ooy.M toTç AwpteecŒt
si pareille forme n'avait pas été courante à Syracuse. On a vu en effet qu
le datif pluriel en -£-71, qui est éolien, est aussi l'une des caractéristiques di
groupe occidental du Nord et qu'il se rencontre de plus dans le parle
dorien le plus voisin de ce groupe, celui de Gorinthe ; on l'a observé dan
les diverses colonies de Gorinthe : à Corcyre, à Epidamnos (en lUyrie),
Akrai (en Sicile), et c'est ainsi qu'on trouve -£7a'. naturellement à Syra
cuse. Jusque dans le détail Epicharme semble être resté fidèle à l'usag
courant : à côté de p(v£7!7'., il a zaj'. ; or, il semble bien que, dans des par
1ers occidentaux oij -zam domine par ailleurs, la vieille forme r.xr. a sub
sisté : et, à Helaisa en Sicile, à une date postérieure, quand la forme 6'
-o'.q avait remplacé -£77-., on trouve, à côté de datifs pluriels en -ctç di
type de '.£po[j.va;j.ovi'.ç, le datif pluriel t.xgi., encore au i" siècle av. J.-G.
COMEDIE SICILIENNE l'y!
La langue d'Epicharme diffère profondément de l'attique, ainsi dans ce
fragment 9 (Kaibel) :
wffTCcpal 7icv/]pa'i [xxvv.zç
aï 0' Lc::ovc[j.ovTX'. ' yxnXv.x; [j.wpiç a;j- XcVt6y/.'.ov
àpyûptiv, ak/.y.'. et Xirpav, Ta\ 3' ièv •rjiJ.'.Ai'-rpisv
Il faut d'ailleurs tenir compte de ce que les fragments conservés, en
partie cités pour les mots étranges qu'ils contiennent, font apparaître le
vocabulaire comme plus différent du vocabulaire attique que ne ferait
.< Tensemble du texte.
I Rien n'est plus naturel que cette langue ; ainsi le portrait fameux du
parasite (fr. 35 Kaibel) :
ffUVOÎiTTvéwV TOÎ AWVTt, 'Ax'/dGXi SsT [J.6V0V,
xat Tw yx [j:q Xwvxt, y.ojBàv oeX xaAsTv.
T'^vel 0£ yx^'.Teq 1 el\j.i xai Tuctéoi ■noXùv
y{k(s)TX, '/,X'. TOV îatlWVT' klZXl'filii'
•Ax'l Y.X Tt? àvTtOV <^ -'. ^ Xfi Tr,V(|) ).ÉY£IV,
XY^TCctTa TCoXXà xaïaçaYWV, tïoXX' qj.zuov
«::£'.[;/. ' Xû^vov 0' C'J}( c TZxXq •fj.oi (7'j[Aa'£p£i,
epTuw 0' oAtaôpaLWV -:£ /,al y.atà a/,d'o?
ipri[).oq...
Il y a des composés ; mais ils ont un caractère parodique et servent à
'expression comique : la comédie est un genre poétique, et elle utilise à
les fins comiques le procédé que la lyrique chorale et la tragédie emploient
)Our donner de la noblesse à leur langue :
r. 61 -^x oj7G)s-/]ç ^o\6n:\q ypxXxi x' èpi6ax(O0£tç.
r. 67 [j.tyxKoyx7[j.o'/xq T£ ynx^nxq y.-Q'/.'zpx'KzkoyiX'j'cpouq ovou;.
r- 102 TTOT'.yÔ pi;XOV TO Ti[J,3£)^0; "^^
ÛT:oix£)vavspjw5£;.
Ce n'est pas seulement pour l'histoire de la littérature que la perte de
i comédie sicilienne est à regretter ; les misérables débris qui en sont
onservés montrent combien les œuvres d'Epicharme seraient instructives
lour le linguiste. Il y a eu à Syracuse, et sans doute d'une manière gé-
érale en Sicile, une langue commune dont les fragments d'Epicharme et
e Sophron, les survivances doriennes des textes très altérés des ouvrages
cientifiques d'Archimède et les idylles doriennes de Théocrite laissent
I. ûnovcaî-jOa'." IÇaTTaTav, Hcsvch.
I'J2 LA LANGUE DE LA COMEDIE
deviner des traits, mais ne permettent pas de restituer l'ensemble. Et cette
langue littéraire, qui a été connue d'Aristophane, que plusieurs écrivains
d'Athènes ont entendue à Syracuse, a eu une influence dont on n'a aucur
moyen de déterminer l'étendue, mais qui sans doute a été grande.
De même qu'ils ont substitué à la prose ionienne une prose attique, le;
Athéniens ont substitué à la comédie sicilienne une comédie attique. Cai
la comédie emploie à Athènes le pur parler local, et la langue de la ce
médie a suivi de près l'évolution du parler courant : la comparaison de 1;
langue d'Aristophane et de celle de Ménandre, qu'on peut maintenan
faire, est le meilleur moyen qu'on possède de se rendre compte des chan
gements notables qui se sont produits dans le parler des gens cultivé
d'Athènes entre le v*^ et le iii*^ siècle.
Le dialogue d'Aristophane concorde bien en gros avec celui de Platon
La grammaire en est purement attique. Il faut au contraire se méfier de;
chœurs, qui ont un caractère « poétique » et s'écartent davantage de L
langue courante. Les composés sont abondants, et aussi les mots dérivés
fabriqués par le poète lui-même ; comme chez Epicharme, ils ont un carac
tère parodique, ainsi dans les Guêpes, /i3o
ûi. v'jv (I) çjvctxaaTal cs-^y.s^ c^'jy.apc'.ci,
ou dans les Acharniens, 696 et suiv.
TTcXlT'^Ç ^p'/JŒTOÇ, G'J aTUOUOap^^l'cT/Ç,
oCktC i\ CTC'J XSp 6 XÔXsfJLCÇ, <7TpaTa)Vl5'/]Ç,
Q\i â'è^ OTcu -£p 5 zôXejj.iç, [X'.aôap^i'BY);.
Le point de départ de cette série de mots fabriqués est jnn terme, déjs
artificiel, de la langue de la politique, a-ouoâpyr;;, que l'on avait créé poui
désigner un homme qui se pousse vers les honneurs. — Du reste, ce qui
d'une manière générale, rend difficile l'utilisation linguistique du vocabu-
laire d'Aristophane, c'est qu'il est plein de parodies des tragiques et qu'i
est actuellement impossible de déterminer au juste ce qui chez Aristo-
phane est parodie et ce qui est reproduction de l'usage attique. Le mo!
Xàcry.w par exemple n'est pas attique, et, si Aristophane fait dire à Euripide
Ti XsXay.aç ; c'est pour le railler.
L'un des traits curieux de la comédie d'Aristophane, c'est que le^
étrangers mis sur la scène, Laconiens, Mégariens, Béotiens, parlent cha-
cun leur parler local, et d'une manière qui, à en juger par ce que l'or
peut contrôler, est en gros conforme à l'usage de chacun des parlers re-
produits. A l'époque d'Aristophane, les citoyens de chacune des cités de
la Grèce continentale se comprenaient ainsi en employant chacun leui
parler propre ; Aristophane avait des notions précises sur plusieurs parlers.
COMÉDIE ATTIQUE j„3
et son public appréciait ces reproductions et les comprenait On était
encore loin d une langue commune à tous les Hellènes.
Mais au théâtre comme dans la prose littéraire, l'attique prend le dessus
sur tous les autres parlers grecs. Après Epicharme, on n'entend plus parler
d un théâtre sicilien. Au contraire la scène d'Athènes est demeurée pro-
ductive jusque dans la période hellénistique, et il semble qu'on se soit
mis partout a jouer les drames athéniens. A la différence de la comédie
ancienne, qui ne s adresse qu'à des citoyens d'Athènes, la comédie moyenne
et la comédie nouvelle ont un caractère général et sont faites pour tous
les hommes cultives. La littérature d'Athènes, écrite en attique pur, tend
a partir du y« siècle, à être la littérature de toute la Grèce. Sauf ce qui
pouvait subsister de publications scientifiques dans les cités doriennes de
^icile et d Italie, et qui, à l'exception des œuvres du grand patriote local
Archimede na guère laissé de traces, tout ce qui domine la vie intel-
lectuelle, philosophie, rhétorique, théâtre, a dès lors pour langue unique
CHAPITRE XII
LE STYLE
La langue grecque a fourni aux écrivains des instruments harmonieux,
souples et forts.
Le vocabulaire grec renferme beaucoup de mots empruntés à des langues
de civilisation de la région égéenne. Mais, à la date oii apparaissent les
textes, vieux mots indo-européens et emprunts sont fondus, et, au premier
abord, rien ne dénonce les emprunts. Le vocabulaire offre ainsi une rare
unité. A l'époque classique, les Grecs n'ont presque pas emprunté. La
Sicile, où Ton trouve des mots comme '/dxpx, offre un peu plus d'emprunts
que la Grèce propre. Mais partout le vocabulaire littéraire est presque
exempt de mots étrangers, et l'on n'y aperçoit guère d'influences étran-
gères.
Sans doute, la Grèce a subi l'influence des civilisations voisines ; elle
doit plus aux civilisations égéenne, babylonienne, égyptienne que les écri-
vains de l'âge classique ne l'ont dit et même ne l'ont su. Mais, au momeni
où ont été composées les grandes œuvres grecques, toutes ces influencer
étaient lointaines ; ell^s s'étaient unies dans un développement qui appa-
raît purement hellénique et où les éléments étrangers, assimilés, soni
méconnaissables.
Grâce à la liberté presque absolue de l'ordre des mots, la phrase a une
souplesse, dont on ne trouve nulle part ailleurs l'équivalent : l'ordre dans
lequel les mots sont rangés les uns par rapport aux autres fournit pour l'ex-
pression un moyen d'une délicatesse unique, soit que les idées parallèles
soient rendues par des mots rangés parallèlement, soit qu'on renverse l'ordre
pour attirer l'attention ; suivant qu'un mot est mis au commencement, ai
milieu ou à la fin de la phrase, l'effet varie.
Le jeu des particules telles que [j.év, oé, ye, etc. ajoute d'aulres res
sources, d'un type tout différent, et qui permettent de nuancer l'expressior
LES MOTS ABSTRAITS l^Sr
à rinfini, en soulignant chaque mot, chaque groupe de mots, chaque
membre de phrase, chaque phrase, d'une manière particuHère. Les parti-
cules invariables semées entre les mots fléchis marquent dans la phrase
des accents délicats.
Le développement extraordinaire pris par le participe et l'infinitif a mis
à la disposition des écrivains des éléments intermédiaires entre le nom et
le verbe, et a, par là, fourni d'autres manières de nuancer l'expression, de
varier les tours de phrases.
Les mots abstraits, étant étroitement associés aux verbes, ont un carac-
tère très différent de celui des mots français par lesquels on les traduit :
de par leur lien étroit avec TrpzTxw, les abstraits izpoiyit.x et -Kpotb-q sont
moins loin du sens verbal que le français action : la phrase de Lysias
èç àpyviç 6[aTv àiravia ÈTuiSeiço) xà 7ïpàY;xxTa, ne peut se traduire qu'en recou-
rant à un verbe : « je vous indiquerai tout ce qui s'est passé », mais
on voit du premier coup que la phrase française, toute raide, ne rend en
rien l'expression de la phrase grecque, avec son ordre de mots, et avec la
valeur particulière de ses mots. Si on lit chez Ménandre {Epitreponles, v. g):.
%pl,X"/]V TOIjTOU Tiva
C"^ToO[jL£V î'acv
le mot 7.ç,ivi]c, signifie à la fois « juge » et « quelqu'un qui décide », et
s'est chose intraduisible en français, où le mot « juge » a son sens fixé
3t n'a de rapport avec un verbe que par son dérivé juger.
Ce qui donne au grec une grande part de son charme, c'est que c'est
une langue de type indo-européen archaïque, et que, en même temps,
coûtes les ressources des langues abstraites de la civilisation moderne s'y
:onstituent. L'article, encore inconnu à Homère, y apparaît en pleine
période historique ; il est, en attique, encore assez près du vieil emploi
iémonstratif de c, r,, t6 pour avoir une valeur expressive forte, assez
jvancé déjà pour servir à marquer des abstractions. A trouver rappro-
chées la richesse expressive d'une vieille langue indo-européenne et la pré-
cision, la netteté d'une pensée abstraite, déjà moderne, à voir les procédés
ictuels se créer au milieu des complications d'un type archaïque, sans
mcun modèle étranger, en pleine spontanéité du développement, à trouver
les thèmes universels de la raison humaine sous la forme la plus ration-
lelle maniée par des hommes à la pensée originale qui se fabriquent leur
3util linguistique, on éprouve une jouissance dont aucune langue contem-
poraine, si riche soit-elle, ne donne l'équivalent.
Et cette langue n'est pas monotone : d'Homère à Sophocle et à Théocrite,
l'Hérodote à Platon et à Démostbène, elle varie sans cesse; c'est partout
e même fonds hellénique, mais partout avec des traits distincts.
Toutefois, du jour où l'hellénisme est apparu comme une culture faite
176 LE STYLE
pour l'humanité, une langue a dû se créer pour la représenter. La divi-
sion du grec commun en parlers avait exprimé la dispersion d'une nation
qui était allée de tous côtés se conquérir des domaines nouveaux à exploiter,
mais qui n'apportait pas une culture supérieure. L'élimination des parlers
locaux exprime, sinon la réunion politique, du moins le progrès de la
culture et son unification. Cette culture était rationaliste, et c'est une
prose qui la représente avant tout, la prose attique, héritière de la prose
ionienne. D'abord prose d'art, elle est dcAenue bientôt un simple outil
pour la communication des idées et des faits. De Platon à Aristote, il y a
déjà loin. La xoivtj devient nécessaire quand l'hellénisme devient une civi-
lisation.
TROISIEME PARTIE
CONSTITUTION D'UNE LANGUE COMMUNE
A. Meillet. la
CHAPITRE I
DÉFINITION DE LA /.oivr,
Le nom de y.y.vi, s'applique à plusieurs notions différentes.
, En parlant de Y.zvrq, les anciens pensaient le plus souvent à un dialecte
littéraire, comparable à Téolien des poètes de Lesbos, au dorien des lyri-
ques, à l'ionien, à l'attique ; c'était pour eux le dialecte employé par des
prosateurs de l'époque hellénistique ou impériale comme Polybe ou Plu-
tarque. C'est contre cette ■Aoirr^ que réagissaient les atticistes qui, comme
Lucien, s'efforçaient de i;eproduire le vieux dialecte attique des grands
écrivains d'Athènes.
Les linguistes modernes, qui s'intéressent à la langue parlée plus qu'aux
langues littéraires, entendent volontiers par -/.sivr^ la langue parlée en
Grèce, depuis l'époque d'Alexandre environ, par la plupart des gens culti-
vés, et qui était comprise partout où l'on parlait grec. Gomme de toute
langue parlée, on n'a pas de témoignages directs de cette langue. Des
textes écrits par des gens peu lettrés, notamment certains papyrus trouvés
en Egypte et la plus grande partie du Nouveau Testament, en donnent
une idée. Les anciens appliquaient déjà le nom de -ACTr, à cette manière
de parler familière ou vulgaire.
Enfin on a constaté que les divers parlers grecs modernes ne reposent
pas sur les dialectes anciens, éolien, dorien, etc. ; tous s'expliquent par un
grec sensiblement un ; on exprime d'ordinaire ce fait en disant que le
grec moderne repose sur la xciv/j ; en ce sens, la y.zv)r, est la langue qu'on
peut restituer grâce à la comparaison des parlers grecs modernes et à
l'histoire du grec médiéval et moderne.
Si l'on a été amené à employer un même terme pour désigner ces trois
notions, c'est qu'elles ont des traits communs, ou plutôt que, toutes diffé-
rentes qu'elles soient les unes des autres, elles se tiennent d'une manière
indissoluble.
l8o DÉFINITION DE LA XOtVV^
Toutes trois s'appliquent à la langue d'une même époque et des mêmes
personnes. La y,zv)q littéraire est la langue dé la prose littéraire des gens
qui parlaient cette xof,vr, courante, dont les écrits d'individus peu lettrés
donnent une idée. Et c'est sur le développement ultérieur de cette langue
courante que reposent en efîet les parlers grecs modernes.
Le nom de y.oivrj ne s'applique donc pas et ne peut pas s'appliquer à une
notion une ; mais les choses diverses auxquelles il s'applique sont connexes
les unes aux autres.
Au point de vue littéraire, il convient, réserve faite des réactions atti-
cistes, à toutes les œuvres écrites en prose depuis Aristote jusqu'à l'époque
byzantine, et la langue écrite de Byzance n'est qu'une continuation, plus
ou moins parfaite, de la langue d' Aristote, de Polybe et de Plutarque;
en ce sens, on n'a pas cessé d'écrire en xs'.vvî jusqu'au xv* siècle et presque
jusqu'à l'époque moderne ; mais il va de soi que les écrivains qui ont
écrit à l'époque d'Alexandre ne l'ont pas fait comme ceux qui ont écrit au
1*'' et au II" siècle avant J.-C, pour ne rien dire de l'usage postérieur de
la langue qui devient de plus en plus artificielle.
' Quant à la langue courante, elle est par définition chose variable sui-
vant les gens, suivant les circonstances, suivant les temps et suivant les
lieux. Si entre le IV* siècle av. J.-G. et le ix* après, la langue littéraire a
peu varié, si la graphie est restée la même, si l'on a continué d'écrire les
mêmes formes grammaticales en leur attribuant — ou en essayant de leur
attribuer — à peu près les mêmes valeurs, si l'on a employé les mêmes
mots, on sait que entre l'époque d' Aristote et le ix" siècle la prononciation
a profondément changé, que beaucoup de formes grammaticales sont sor-
ties de l'usage et qu'il en a été créé d'aulres, que des mots ont disparu et
qu'il s'en est introduit de nouveaux. Le domaine on l'on employait le grec
est immense : on a parlé grec à l'époque hellénistique, depuis la Sicile
jusqu'aux frontières de l'Inde, depuis l'Egypte jusqu'aux rives septen-
trionales de la mer Noire ; ce vaste domaine s'est réduit peu à peu, mais
il est demeuré très grand et l'aire d'emploi du grec est encore aujourd'hui
considérable par rapport au nombre des gens qui parlent la langue. Les
hommes qui se servaient du grec en des lieux aussi distants et qui étaient
d'origines aussi diverses, dont les uns étaient des Hellènes employant dans
leur cité des parlers grecs locaux, dont les autres étaient des étrangers de
toutes sortes de langues, indo-européennes, sémitiques, hamitiques, cau-
casiques, langues d'Asie-Mineure, etc., devaient parler le grec avec des
« accents » très divers. Au surplus, ce grec commun était réglé par des
traditions grammaticales, et chaque individu l'employait d'une manière
plus ou moins correcte suivant son degré d'instruction ; comme il arrive
en pareil cas, un même sujet s'exprimait d'une manière plus ou moins
conforme aux exigences de la langue correcte suivant qu'il faisait un
LA XOIVVJ LITTERAIRE l8l
discours public ou qu'il tenait une conversation privée, suivant qu'il s'adres-
sait à une personne cultivée ou à un homme du peuple, à un personnage
considérable ou à quelqu'un qu'il traitait familièrement. La notion de
y.o'.vï] en tant que langue parlée est donc infiniment variable, et Ton ferait
œuvre vaine en essayant de la fixer.
Quant à la langue commune dont les parlers grecs actuels sont des
formes à nouveau différenciées, son unité a un caractère plutôt négatif que
positif : les parlers grecs d'aujourd'hui ne conservent — à la seule excep-
tion de quelques menus faits isolés — presque aucune trace des anciens
dialectes grecs autres que l'ionien-attique ; dans la mesure où il peut sub-
sister des traces d'éolien ou, surtout, de dorien, ces traces ne concordent
pas nécessairement avec l'ancien dom/iine éolien ou dorien ; enfin les
parlers grecs modernes présentent beaucoup de traits communs. Mais tout
cela ne donne pas le droit d'affirmer que la y.civY; en question ait été vrai-
ment une à aucun moment, et l'on ne savirait dire exactement ni où ni
en quel temps cette langue commune aurait été employée.
Quelle que soit la notion de y.civr, vers laquelle on se tourne, on ne ren-
contre donc aucune forme fixe dont on puisse dire que ce soit vraiment la
xc'.v/) et dont toutes les autres formes seraient des déviations ou des approxi-
mations imparfaites. Mais il suffit de rapprocher les trois notions envisa-
gées ici pour aboutir à une définition qui s'applique à tout ce que l'on est
convenu de nommer y^ov^r,.
La -Azvrq est une langue de civilisation qui s'est constituée vers le temps
où commence l'influence macédonienne et qui a duré pendant tout l'em-
pire romain et jusque dans la période byzantine. C'est une langue gram-
maticalement fixée, enseignée dans les écoles, transmise d'écrivain à écri-
vain, adoptée par des administrations organisées et par des gouvernements
centralisés. Il y avait donc une norme idéale qui a peu varié depuis
l'époque d'Alexandre jusqu'à la fin de l'empire byzantin.
Mais cette norme pouvait fixer l'orthographe, elle pouvait même main-
tenir la structure générale des mots ; elle n'empêchait pas la prononciation
d'évoluer, et de changer tout à fait de caractère, et les lettres qu'on écri-
vait de noter des sons différents avec le temps. On pouvait arrêter presque
complètement la grammaire de la langue écrite ; on n'empêchait pas des
tendances nouvelles de se faire jour, le parfait, l'optatif, le futur, l'infinitif
de sortir de l'usage parlé, les formes casuelles de s'atrophier en partie ;
le mouvement commence aux débuts même de la xor.vv] ; l'influence de la
norme traditionnelle l'a souvent ralenti ; il n'a jamais pu l'arrêter ni en
empêcher tout à fait les effets, même chez les plus savants des lettrés. En
ce sens, la 7.or.vYi est un ensemble de tendances que la tradition écrite mas-
quait ou comprimait, mais dont la force était irrésistible et qui se sont
manifestées dès que les circonstances l'ont permis.
102 DEFINITION DS LA 7,0'.VY)
On entend ainsi par -/.cw/i à la fois une norme idéale, qui devient avec
le temps de plus en plus archaïque, de plus en plus éloignée des tendances
du parler courant, et un effort toujours renouvelé pour concilier les ten-
dances naturelles du développement de la langue avec cette norme. A aucun
moment de l'antiquité, ni la norme ni les tendances naturelles à l'innova-
tion n'ont pu prendre le dessus l'une sur l'autre d'une manière complète
et définitive. Quand on parle de y.o'.VY;, on pense donc à la fois aux deux
choses ; et ce n'est pas l'effet d'une insuffisance de clarté ou d'analyse
dans la pensée des hnguistes qui emploient ce terme commode et néces-
saire. Le terme est trouble parce qu'il désigne une langue où une tradi-
tion puissante a été en lutte durant de longs siècles contre les tendances de
l'évolution linguistique. Ce n'est pas la faute des linguistes si, dans les
textes, l'on rencontre ici une réalisation presque parfaite des règles tradi-
tionnelles, là un grand nombre de formes nouvelles conformes aux tendances
du développement de la langue, et le plus souvent un compromis entre les
deux forces antagonistes. La v.y.rr^ n'est pas une langue fixée, ce n'est pas
non plus une langue qui évolue en obéissant régulièrement à certaines
tendances ; c'est une langue où il y a une sorte d'équilibre, constamment
variable, entre fîxafion et évolution.
Le grec de l'époque hellénistique et impériale n'est pas la seule langue
où l'on observe de pareils faits. Dans l'autre moitié de l'empire romain,
l'histoire du latin présente une situation analogue, mais beaucoup plus
simple au début; car le latin, parti d'un domaine étroit et qui s'est étendu
à tout l'Occident de l'Empire, a été d'abord plus un que le grec ; mais
par la suite, le latin s'est ditTérencié plus que le grec et a abouti aux
idiomes néolatins profondément différents les uns des autres, tandis que
les parlers grecs qui continuent l'ancienne y.oiv^ ont gardé jusqu'à pré-
sent une sensible unité.
CHAPITRE II
CONDITIONS HISTORIQUES
DE LA CONSTITUTION D'UNE LANGUE COMMUNE
La constitution de la v.ovrri est la conséquence d'un certain nombre de
faits historiques.
Toute la structure politique de la Grèce antique repose sur l'autonomie
de la cité, de la ■tîoX',;, ou tout au plus de petites fédérations de cités,
comme la fédération béotienne ou la fédération thessalienne, dans les-
quelles du reste chaque cité gardait encore une certaine indépendance.
A cet égard, la Grèce antique continuait exactement l'état de choses indo-
européen.
Durant la période ancienne, la vie grecque n'avait pas le caractère urbain ;
certaines cités doriennes, qui ont gardé un type archaïque, n'ont jamais
comporté de villes proprement dites : Sparte n'était qu'une sorte de gros
village. C'est en lonie, notamment en lonie d'Asie, qu'apparaissent les
vraies villes et que le mot irôXtç, qui avait d'abord désigné la forteresse
d'un groupe d'occupants du pays, on l'a vu p. 77, a dû être affecté à la dési-
gnation de tout ce qui s'est progressivement établi autour de ce réduit
central. En étendant ainsi son sens, le nom de rJoXi- a continué à désigner
le centre même d'un groupe de population, le point oii étaient ses dieux et
le lieu des réunions politiques.
Chaque rSuz ainsi définie était un petit Etat indépendant : c'est une
situation comparable à celle qu'on observe en Europe du x* au xv* siècle,
à ceci près qu'il n'y a ni souvenir d'une unité comparable à celle de
l'Empire romain, ni religion une, ni grands royaumes qui tendent à se
constituer. La disposition des cités coloniales, toutes placées dans des îles
ou en bordure des pays sur lesquels elles s'appuyaient et ne comprenant
presque pas de territoires en profondeur derrière les côtes, comportait
cette autonomie rigoureuse de chaque cité. La Grèce continentale, pays
l84 CONDITIONS HISTORIQUES
très montagneux, divisé en petites vallées et où les relations par terre ne
sont pas aisées, se prêtait également à l'état d'émiettement politique
où apparaît le pays au début de son histoire. Les provinces naturelles,
comme la Béotie, la Thessalie, certaines régions du Péloponnèse ont con-
stitué de petits Etats, soit par fédération, comme la Béotie, soit par suite
de conquêtes, comme TÉtat lacédémonien. Mais les cités ou fédérations
de cités se présentent au commencement de la période historique de la
Grèce comme autant de minuscules Etats indépendants. L'émiettement
des parlers grecs est Texpression de cet état politique où les cités étaient
simplement juxtaposées, et où la nation hellénique n'avait aucune organi-
sation d'ensemble.
Ce qui, par contraste, caractérise la période hellénistique où s'est consti-
tuée la y.civrj, c'est que les cités ont tendu à perdre leur indépendance
politique ; elles ont cessé d'être de véritables Etats, et leur indépendance,
là où il en est resté quelque chose, s'est progressivement réduite aux
affaires municipales. Toute la politique internationale est entre les mains
de rois, dont la civihsation était hellénique, mais dont les capitales étaient
hors de la Grèce propre, ou de ligues, sortes de confédérations, qui em-
brassaient un grand nombre de cités. La rôAiç perd alors sa valeur ancienne ;
elle se vide de son pouvoir politique. Le parler de la cité, dans la mesure
où il subsiste, devient donc un parler local, sans prestige, sans intérêt
extérieur. Les Hellènes tendent à ne plus attacher de prix qu'à leur civi-
lisation qui est leur seule force, leur seul élément de prestige, et l'unité
de cette civilisation trouve dans l'unité de langue littéraire et sociale son
expression naturelle. Les classes cultivées parlent partout une même langue ;
les parlers locaux, réduits au rang de patois, ont dû persister longtemps
chez les gens de culture inférieure et dans les petites localités rurales. Les
cités qui avaient l'habitude d'employer officiellement la langue locale per-
sistent à le faire ; m-ais on voit cette langue perdre toute originalité ; le
dialecte est remplacé par une sorte de -/.l'.vv^ patoisée, où quelques traits
seulement, qui paraissaient caractéristiques ou qui avaient spécialement
résisté dans l'usage, servent à marquer qu'il s'agit du parler local, non
de la -/.cv/^. De même que la cité avait gardé l'apparence de ses institu-
tions, ses lois et ses magistrats, elle maintient aussi l'apparence de son
parler. Avec l'empire romain, cette apparence même s'élimine.
On n'était un citoyen (jKoKirqq, T.oKii-xç), durant la période classique
de l'histoire grecque, que dans les limites d'une cité, et cette cité absor-
bait une grande part de l'activité de beaucoup de citoyens. Le citoyen
est avant tout un membre de la cité. Les dieux de la cité sont ses dieux;
les succès qu'il remporte aux concours internationaux de la Grèce sont
des succès de la cité. r*Jecteur ou magistrat, juge, soldat, spectateur au
théâtre, participant aux fêtes religieuses, le citoyen d'Athènes remplit
I
l'empire athénien i85
fréquemment des fonctions publiques. Obligé de prendre part aux sys-
syties, tenu de remplir les fonctions publiques dont il est chargé, soldat
en tout temps, le citoyen de Sparte est presque absorbé par la cité, sans
l'autorité de laquelle une révolte des sujets aurait tôt fait de le priver de
ses biens. — A l'époque hellénistique, cette emprise de la cité sur le
citoyen se relâche entièrement. Chaque homme cultivé se fait sa philoso-
phie et presque sa religion. Homme d'affaires, commerçant ou industriel,
le Grec de l'époque hellénistique a souvent la plupart de ses intérêts hors
de la cité, ou même hors de la vieille Grèce proprement dite. Soldat, il
n'est plus au service de sa patrie ; il est un mercenaire qui loue ses ser-
vices à qui veut les employer. Savant ou philosophe, il est en relations
avec ceux qui, où que ce soit, pratiquent la même science, appartiennent
à la même école. La situation du monde hellénique est comparable à
celle de l'Europe d'aujourd'hui, mais à une Europe où tout le monde
parlerait ou du moins connaîtrait comme langue de civilisation le même
idiome, où il y aurait des États distincts qui ne seraient pas des patries,
qui n'auraient ni passé ni traditions et où rien n'empêcherait de passer
de l'xine à l'autre, où toutes les vieilles nations auraient perdu leur rôle
politique, donc une Europe sans conflits nationaux profonds et sans bar-
rières linguistiques, où chaque individu aurait son indépendance person-
nelle jointe à une absence presque entière de devoirs politiques réels en
aucun lieu.
La révolution était totale. Elle ne s'est pas faite d'un coup. On en suit
les progrès durant environ trois siècles. La conquête perse, qui a privé
de leur autonomie beaucoup des cités les plus florissantes de la Grèce,
qui a détruit l'indépendance politique de l'Ionie, en est le premier
moment, au vi*' siècle av. J.-C., au début même de l'époque classique.
L'extension de l'autorité de Sparte et surtout la création de l'empire
athénien, qui ont été la conséquence immédiate de la conquête achémé-
nide, ont beaucoup contribué à vider nombre de cités de la réalité de leur
indépendance. L'importance prise par la Macédoine, les expéditions
d'Alexandre et les royaumes fondés par ses successeurs ont mis en évi-
dence le changement qui s'était fait peu à peu, et ont détruit en réalité
les pouvoirs locaux qui subsistaient encore. Ce que n'ont pas fait les rois,
les fédérations de cités qui se sont constituées pour leur résister l'ont
réalisé. L'empire romain a achevé de tout niveler. Au début du vi* siècle
av. J.-C, il y avait partout des cités grecques rigoureusement autonomes ;
dès la fm du m* siècle avant J.-C, il n'y avait plus que des fantômes
d'autonomie des anciennes cités.
C'est, on le voit, la création de l'empire achéménide qui a été la pre-
mière cause de la création de la y.ziri] ionienne-attique. Les Grecs du bassin
oriental de la Méditerranée, et par conséquent la plupart des Grecs de la
l86 CONDITIONS HISTORIQUES
Grèce propre, ont été alors obligés de s'unir en quelque mesure pour
résister à la pression du grand empire qui s'était constitué. Ce qui avait
permis la colonisation grecque et l'occupation des régions côtières par
les Grecs, c'avait été la faible civilisation et l'absence d'organisation des
populations qui possédaient les pays où ils se sont installés. Le jour oiî il
y a eu en Asie un grand empire organisé, les Grecs n'ont pu résister un
instant. Mais cet empire était purement terrien. Les cités qui ont pu grou-
per les Grecs du continent et des îles pour les défendre contre les Perses
ont été celles qui avaient une marine ou qui ont été protégées par la mer
contre l'empire achéménide, dénué de marine propre. Depuis les guerres
médiques, toute la politique de la Grèce est déterminée par les relations
avec l'empire achéménide. L'autorité qu'ont prise Athènes et Sparte était
fondée sur le rôle qu'avaient joué ces cités lors de la résistance à la con-
quête et sur la nécessité oii se sont trouvés les Grecs de sacrifier quelque
chose de l'indépendance de chaque cité pour sauvegarder vis-à-vis du roi
par excellence, du ^xaCKs.ùq sans article, leur indépendance nationale.
L'organisation de l'empire achéménide a fait sentir aux Grecs leur unité.
L'époque classique de la culture grecque est une période où l'hellénisme
ne fait aucun progrès territorial et se concentre sur lui-même.
La xcv/i ionienne-attique a été en somme fondée quand s'est fondé
l'empire athénien, vers li'jb av. J.-G. ; cet empire a peu duré, puisque
la guerre du Péloponnèse, qui commence en ^3i, en a déterminé la ruine.
Mais une cinquantaine d'années avaient suffi pour supprimer sans retour
l'autonomie réelle des cités que formaient les îles de la mer Egée. La
guerre du Péloponnèse a disloqué l'empire d'Athènes ; elle n'a pu restau-
rer dans leur antique pouvoir les cités, qui ont continué d'être serrées
entre le grand royaume achéménide et des cités demeurées plus puis-
santes. Durant sa brève période de puissance, Athènes avait pris des
mesures qui avaient donné à sa langue une importance décisive ; l'une
des plus graves avait été la concentration de toutes les opérations judi-
ciaires importantes à Athènes pour l'ensemble de l'empire athénien, à
partir de 4^6. Un autre fait capital a été l'envoi de clérouques, citoyens
athéniens qui gardaient dans les colonies où on les envoyait leurs droits
politiques, et qui sans doute conservaient et imposaient plus ou moins
leur langue. Les Athéniens ont colonisé au v* siècle jusqu'à Lemnos et à
Imbros. Et leur activité s'est aussi étendue à l'Occident : vers /i45, on a
fondé en Grande Grèce Thurioi, et cette fondation comportait un dixième
■d'Athéniens.
L'influence politique d'Athènes, toute grande qu'elle ait été durant
quelques années et malgré le renouveau passager du second empire athé-
nien, vers 378-877 av. J.-C, n'aurait pas suffi à déterminer le succès
de sa langue si Athènes n'avait été, comme Sparte, qu'un centre politique.
l'empire athénien 187
Mais Athènes n'a pas été seulement le centre de résistance aux Hellènes
contre l'étranger. Au moment de sa prospérité, il s'y était développé un
grand mouvement de civilisation. Nulle part, l'architecture ni les arts
plastiques ne réalisent au v" siècle d'oeuvres aussi achevées. Le théâtre y
prend sa forme définitive. La rhétorique et la philosophie socratiques s'y
développent et représentent alors l'essentiel de la pensée grecque. La
pression de l'étranger obligeait les Grecs à sentir leur unité ; la cité qui,
en même temps qu'elle avait une politique nationale, et que, par sa posi-
tion et par son caractère de ville maritime, elle pouvait résister aux
Achéménides, se trouvait réaliser les formes les plus parfaites de la civi-
lisation grecque, a eu alors un prestige unique. Et ce prestige a survécu
à la ruine d'un pouvoir politique qui n'était dû qu'à la singulière rencontre
transitoire de conditions favorables. Les soldats de Sparte — trop peu.
nombreux, du reste, eux aussi — ont pu occuper Athènes ; ils n'avaient rien à
mettre àla place de ses poètes, de ses orateurs et de ses philosophes, et quand
les Grecs ne sont plus venus se faire juger par les citoyens d'Athènes, ils
ont continué à lire ses écrivains et à s'instruire dans ses écoles. A une
Grèce en lutte contre un empire étranger dont le poids énorme l'écrasait,
il fallait une langue où manifester son unité ; l'empire athénien a fourni
•cette langue ; cet empire n'a pas été la force qui a entraîné la création
d'une langue commune : la nécessité venait des conditions générales où
«e trouvait l'hellénisme. Mais c'est de l'empire athénien qu'est venu
l'aiguillage sur une voie qui, dès lors,_ne devait plus être quittée jamais.
Aussitôt après les inscriptions en parler vraiment local, comme celles des
Labyades, on trouve à Delphes des inscriptions où se manifeste l'influence
•de l'attique.
Le succès définitif de la langue d'Athènes a été décidé le jour où la
Macédoine a eu en Grèce l'hégémonie.
On a beaucoup discuté la question de savoir si la langue de la Macé-
doine était ou non étroitement apparentée au grec. En fait on l'ignore :
car on n'a du macédonien ni une phrase ni une forme grammaticale. Une
seule chose est sûre, c'est que le macédonien n'était pas proprement un
dialecte grec et que la Macédoine passait pour un pays étranger.
Mais, reconnaissant la supériorité de la culture hellénique, les souve-
rains de la Macédoine ont tenu à, se faire passer pour des Hellènes, et
ils se sont hellénisés dès après les guerres médiques. Alexandre P'" (/igo-
454) disait sa famille originaire d'Argos, issue d'Hercule, c'est-à-dire du
groupe de l'aristocratie dorienne ; il a été admis en cette qualité à prendre
part aux jeux olympiques et a eu sa statue à Delphes. Comme c'est la
civilisation d'Athènes qui au v® siècle est la civilisation par excellence, les
souverains de Macédoine deviennent atticisants : le roi Archélaos (/ii3-
4oo) a appelé à sa cour le poète Euripide et le peintre Zeuxis, et il a orga-
lOO CONDITIONS HISTORIQUES
nisé des jeux à la manière grecque. S'il n'existe pas une ligne de macé-
donien, c'est sans doute que la langue de la cour de Macédoine a été le
grec, et le grec d'Athènes, dès le v'' siècle. Le fait que, à l'époque de
Philippe (monté sur le trône en 36o av. J.-C), les nobles de Macé-
doine portent des noms grecs, prouve que, à cette date, l'aristocratie
macédonienne s'était hellénisée à la suite des rois.
Philippe a ôté aux cités grecques leur autonomie réelle. Après la
bataille de Ghéronée, en 338 av. J.-C, où Thèbes et Athènes sont battues,
Philippe n'a plus d'adversaires dans la Grèce continentale, et l'organisa-
tion de la Grèce en cités distinctes et politiquement indé|>endantes n'existe
plus au fond. Mais la langue d'Athènes n'y perd rien ; car elle est celle
de la cour de Philippe, et le précepteur du fils et de l'héritier de Philippe
est un philosophe de langue attique, Aristote.
Appuyé sur l'ensemble de la Grèce continentale, Alexandre s'empare de
l'empire achéménide et y substitue une domination de langue et de civi-
lisation grecques à la domination perse. Du coup l'hellénisme reprend ses
progrès territoriaux longtemps ralentis ou arrêtés : le v* siècle avait été pour
l'hellénisme une période brillante en matière d'art et de littérature, mais
ce n'avait pas été une période d'expansion. Avec le Macédonien Alexandre
la conquête reprend ; et, comme ils n'ont eu qu'à prendre la place de
l'empire achéménide qui ne souffrait pas de rois locaux, qui avait par-
tout installé ses satrapies, les Macédoniens hellénisés et les Grecs occupent
toute l'Asie Mineure, l'Iran proprement dit jusqu'à l'Inde et l'Egypte.
L'hellénisme, qui jusque-là n'avait été qu'une civilisation de peuples de
la mer, devient continental et s'enfonce, pour un peu de temps, dans
l'intérieur des continents.
Le moment a été décisif pour la langue parce qu'il l'a été pour l'hellé-
nisme.
Quand Alexandre meurt en 323 av. J.-C., l'hellénisme est dans une
situation nouvelle. Devant la fortune qu'il a faite, les petites cités d'autre-
fois ne comptent plus, pas plus que les cités misérables de la Grèce
continentale n'avaient compté en face des puissantes cités coloniales aux
vu* et VI* siècles. Athènes, dont le pouvoir et le rôle .économique avaient
été faits de la nécessité de lutter contre l'empire achéménide, devient
une place de commerce de second ordre, ne vit plus que du souvenir de
son passé ; de grandes villes nouvellement créés, comme Alexandrie
d'Egypte, ou nouvellement développées, en prennent la place. Les princi-
paux centres politiques, qui deviennent aussi des centres de civilisation,
sont tous placés hors de la Grèce propre, en Macédoine, en Syrie, en
Egypte. Les grandes villes, où se développe la civilisation grecque, où
travaillent artistes, savants et lettrés, sont maintenant Alexandrie, Pergame
EXPANSION DE l'hellénisme 189
OU Anlioche. Du reste, la Grèce va être ravagée jusqu'à la conquête
romaine par des guerres fréquentes, et va servir de champ de bataille,
tandis que le royaume des Lagides et celui des Séleucides n'ont de
guerres qu'à l'extérieur ; et ces guerres, faites par des soldats de métier,
n'y nuisent pas au développement de la civilisation.
Alors l'hellénisme qui se répand n'a plus un caractère local. De l'Egypte
à l'Inde, une même civilisation et une même langue sont portées par des
lettrés, des artistes, des savants, des artisans, des commerçants qui passent
d'un pays à l'autre.
Devant une telle extension, les caractères propres de la langue du
petit pays qu'était l'Attique ne se maintiennent naturellement pas tous.
Les hommes qui portaient avec eux l'attique n'étaient pour la plupart pas
des Athéniens. Les cours où l'on parlait cette langue étaient superficiel-
lement atticisées, non attiques. Et les pays ioniens ont fourni à l'hellé-
nisme qui se généralisait une grande part de ceux pour qui le grec était
une langue maternelle, une langue nationale. Trop proche de l'attique
pour ne pas se mélanger aisément avec celui-ci, l'ionien a contribué à
éliminer de la y.otvr, les particularités spécifiquement attiques et à y intro-
duire des termes ioniens que l'attique courant n'avait pas admis, mais dont
pins d'un avait passé dans l'ancienne littérature. La y.z'Mq est ainsi de
l'attique adopté et enseigné surtout par des Ioniens ou par d'autres
Hellènes, et devenu langue de communication internationale pour toutes
sortes d'étrangers. Un lettré tel que ïhéophraste, qui n'était pas d'Athènes,
ne pouvait parler l'attique tout à fait comme un Athénien.
Des gens de toutes nations, Egyptiens, Arabes, Syriens, Perses, etc. se
servent alors du grec comme de langue de communication générale sans
abandonner pour cela leur langue nationale. Le grec est la langue com-
mune : c'est celle qu'on attend en Asie antérieure d'un homme qui n'est
pas du pays et qui va faire im discours public ; Paul surprend agréable-
ment ses auditeurs juifs à Jérusalem et obtient le silence en s'adressant à
eux en araméen (Actes XXII, 2).
Les parlers grecs autres que la y.oivr; ionienne-attique ne tendent pas à
se répandre. Ainsi Pergame est une fondation de l'époque hellénistique,
faite immédiatement derrière un pays éolien, en face de Lesbos. Or, durant
tout le III® siècle, Lesbos s'acharne à garder dans ses inscriptions officielles
les formes de mots et la grammaire du vieux parler d'Alcée et de Sappho;
à travers ces formes locales, la y.c'.vi^ transparaît dans la structure des
phrases et dans le vocabulaire ; mais l'aspect de la langue est purement
éolien. Au contraire, dans le centre hellénique nouveau de Pergame, les
inscriptions de l'époque sont en /.oivr/ pure ; rien n'y laisse apparaître la
plus mince influence des parlers éoliens. Les vieux dialectes survivent en
partie là où ils existaient, et surtout là où ils étaient protégés par une
igO CONDITIONS HISTOUIQUES
littérature ou par une tradition officielle. Mais, dans tous les pays nouvel-
lement hellénisés — et leur importance dépasse de beaucoup désormais
celle des anciennes cités — , il n'y a qu'une langue, la y,zvrri de tous les
hommes de civilisation hellénique.
Cette civilisation de l'époque hellénistique est urbaine. Dans les
grandes villes fondées par des dynastes grecs ou occupées par eux, le
grec était la langue de l'administration, celle qu'on écrivait dans les acte&
officiels et sur les monnaies, celle dans laquelle se traitaient aussi les
grandes affaires privées. Les campagnes, et, dans les villes, les couches
inférieures de la population, la bourgeoisie elle-même dans la vie privée,
gardaient les anciennes langues locales. Sauf peut-être en Asie Mineure^
le grec n'a nulle part fait disparaître les langues du pays. Mais dans toutes
les villes hellénistiques, la y.zviq était la langue générale de communication.
Ce sont les villes qui partout servent au développement des langues com-
munes, et même si elles sont en dehors du domaine propre de ces langues :
Bordeaux, Toulouse, Marseille, qui font partie du domaine desparlersde
langued'oc, servent en France à répandre le français commun, et Berlin, situé
en plein pays bas-allemand, est aujourd'hui l'un des principaux agents de
l'extension du haut-allemand. Il faut aux grandes villes une langue com-
mune, et la même langue servait à toutes les grandes villes hellénistiques
dont les relations étaient incessantes.
L'influence des cours se voit dans un exemple curieux. Le grec ancien
n'avait pas de moyen clair pour former des féminins de substantifs :
'^oLo'Ckzix ou ^y.z\kiç, n'étaient pas commodes. Sur le modèle de KfA'.Taa,
$siv'.!jaa, etc., on a fait, dans les cours, des rois hellénistiques, Mx/.£oi-
vtc75t, Pa^f/aaja, et ces mots ont fourni le modèle à une formation en -uîx
qui a pris une extension. Imitée en latin, cette formation est passée aux
langues modernes : d'un mot sémitique comme ahbas. le latin chrétien de
basse époque a un féminin ahbatissa, d'où le français a fait ahbesse, que
l'anglais a aussi, et l'allemand àhtissin. La langue des cours hellénistiques
a livré ainsi jusqu'aux langues modernes un procédé commode de forma-
tion savante.
Cette y.c'.vr^ appartient au grec oriental. La Grèce occidentale, d'Italie et
de Sicile, ne prend guère de part à toute cette extension, et son impor-
tance diminue peu à peu. Après Carthage, elle rencontre dans Rome un
adversaire puissant qui l'absorbe ; et en tout cas le progrès de l'hellénisme
en Occident est fini dès le v* siècle av. J.-G. Au moment où l'hellénisme
oriental reçoit une extension immense, l'hellénisme occidental est arrêté
ou réduit. La xotvr, qui commençait à se créer en Sicile n'est plus dès lors
qu'un parler régional, bientôt un simple parler local. Et il ne subsiste en
Grèce qu'une grande y.owv^, cette v.zirr^ ionienne-attique orientale, qui,
après la conquête macédonienne, a été parlée durant un siècle dans tout
ROLE DE LA xC'.VT^ IQI
l'empire achéménide dominé par des maîtres hellénisés et qui en a encore
longtemps après occupé — au moins dans la bouche des classes domi-
nantes — de grandes parties.
Une langue commune ainsi banalisée, qui 'n'appartient proprement à
aucune région et qui est parlée par tant d'étrangers, perd nécessairement
beaucoup de sa valeur littéraire. Au moment oii s'est constituée la -/.oiv/j,
le grec ionien et attique était du reste épuisé par des siècles d'emploi
littéraire ; car une langue donnée n'admet qu'un nombre limité d'effets
littéraires, et, quand tous les tours de phrase, toutes les associations de
mots qui sortent naturellement de l'usage de la langue ont été utilisés par
la littérature et ont perdu avec leur nouveauté leur valeur expressive, les
écrivains en sont réduits à toutes sortes d'artifices. Par le fait que la y.oiTq
n'était qu'une continuation de l'attique et de l'ionien, elle était impropre
à fournir l'instrument d'une littérature poétique nouvelle. Les écrivains
l'ont senti. Ils s'efforcent alors — naturellement en vain — , pour donner
à leurs œuvres l'accent qu'une langue comme la y.oivr, ne pouvait leur
prêter, de recourir à de vieilles langues littéraires abandonnées : on écrit
. des poèmes épiques ou didactiques dans la langue d'Homère et d'Hé-
siode, de petits poèmes familiers dans la langue d'Archiloque et d'Hip-
ponax ; on recourt même à l'éolien d'Alcée et de Sappho. Tous ces essais,
pleins d'artifice, manquent par là même de force et de vie. Les plus réussis,
les idylles doriennes de Théocrite, ont une saveur parce que le parler de
Syracuse qui était familier au poète lui donnait le sentiment juste de la
langue d'Epicharme et de Sophron.
Peu propre à la poésie, la -aoiv-q était au contraire un outil excellent
pour la science et la philosophie. Un long usage avait fixé le sens desr
mots, assoupli la phrase, et philosophes et savants ont trouvé dans le grec
du III* siècle av. J.-G. le moyen d'exprimer leurs idées delà manière la plus
exacte et la plus nuancée. Les sciences ont fait alors de grands progrès.
Soit par l'influence directe du grec des philosophes et des savants, soit
indirectement par l'entremise du latin dont tout le vocabulaire philoso-
phique et scientifique est emprunté ou imité du grec hellénistique, la v.ovrri
à exercé sur toutes les langues européennes une action dont on ne se repré-
sente pas toujours assez l'importance. Un mot comme le latin conscie.ntia,
qui est courant dans la prose littéraire à partir de la Rhétorique à Heren-
nius, est le calque du mot hellénistique ^jvsîori^'.r, tout comme l'allemand
gewissen ou le russe sovêst' sont des calques de conscientia. La valeur du
latin humaniis, hiimanitas ne se comprend que si l'on sait que ces mots ont
servi à rendre çfAàvfjpwrcr, çf.Xavôpw-KÎa. Le vocabulaire abstrait des lan-
gues modernes de l'Europe remonte ainsi à celui qu'ont employé, et pour
xine large part créé, les savants de l'époque hellénistique. C'est aussi sous-
192 CO?«DITIONS HISTORIQUES
rinfluencc de la phrase grecque que les Latins ont appris à assouplir leur
langue pour lui permettre de rendre des idées compliquées ; et c'est le
modèle grec ou le modèle latin, fait d'après le grec, qu'ont reproduit à
leur tour les écrivains qui depuis ont eu à exprimer des idées dans les
diverses langues de l'Europe. Tous ceux qui expriment aujourd'hui des
idées abstraites se servent de mots et de tours de phrase qui viennent des
Grecs, et en particulier des Grecs de l'époque hellénistique. En forgeant
des mots nouveaux avec des éléments grecs, les savants modernes conti-
nuent une tradition, et le fait qu'on a donné à des inventions nouvelles
comme le télégraphe, le téléphone, le phonographe, V aéroplane, des noms en-
tièrement grecs atteste jusqu'aujourd'hui l'influence de la y.civY), qui est
encore par là en un certain sens la langue commune de la science.
Le latin a arrêté dans tout l'Occident les progrès de l'hellénisme ; il a
refoulé le grec en Italie méridionale et en Sicile. Mais il n'y a réussi qu'en
devenant, pour toutes les choses de civilisation, un calque du grec. Ainsi,
tandis qu'il n'y a pas plus dans les langues occidentales de mots phéni-
ciens venus de Carthage qu'on' ne trouve en Sicile, ou même en Tunisie,
de monuments carthaginois, tandis que Carthage, dont la force n'était que
politique et commerciale, a disparu tout entière, l'hellénisme, qui était une
civilisation, vit dans toutes les langues modernes de l'Occident à travers
le latin.
L'araméen, qui est devenu en Orient une sorte de lingiia franca dans
les siècles qui ont précédé et suivi le début de l'ère chrétienne, a subi l'in-
fluence grecque. Les Parthes, qui ont relevé contre les Grecs l'indépen-
dance de l'Iran, se sont pénétrés de la civilisation hellénique. Par l'araméen
et par l'iranien, l'influence grecque s'est étendue à l'arabe au moment
où s'est formé la civilisation islamique.
Le christianisme, qui s'est constitué à partir du début de l'époque im-
périale dans la partie orientale de l'Empire romain, a eu naturellement
pour langue le grec. Le Nouveau Testament tout entier est en grec. Quand
le christianisme s'est étendu au loin, sur tout l'Empire et hors de l'Em-
pire, il a partout porté avec lui l'influence de la langue grecque. Toutes
les langues littéraires qui se sont établies les unes après les autres en Orient,
le gotique, l'arménien, le copte, le slave, sont plus ou moins calquées sur
le grec en tout ce qui relève de la civilisation. Dans le monde chrétien tout
entier, les langues cultivées reflètent ainsi la y.c.vrj hellénistique.
CHAPITRE m
SOURCES DE LA CONNAISSANCE DE LA y.cwv^
, II est aisé de déterminer les caractères de la langue des prosateurs à
l'époque hellénistique et à l'époque impériale, pour autant que les ma-
nuscrits reproduisent l'état original des ouvrages, comme ils le font en
effet pour tout l'essentiel ; c'est une simple affaire de dépouillement de
textes. Mais cette étude n'aurait d'intérêt — un intérêt assez mince du
reste — que pour l'histoire de la littérature.
Ce qui importerait au linguiste, ce serait de savoir quelle était dans
l'usage parlé la langue courante. Mais, ainsi posé, le problème est inso-
luble ; car on n'écrit pas la langue parlée, et surtout pas dans une nation
qui a une longue et forte tradition littéraire. Le problème ne se laisse même
pas poser précisément. Car, à en juger par ce que l'on observe à l'époque
moderne, il y a une infinité de façons différentes de parler une langue
commune. Il est entendu que le parler français normal est celui de Paris;
mais on parle à Paris de bien des manières. On ne trouverait pas aisément
des sujets nés à Paris de parents parisiens et de familles parisiennes depuis
longtemps, qui n'aient pas subi d'influences provinciales de leurs domes-
tiques, ou de leurs professeurs ou de leurs amis. Quand Koschwitz a voulu
fixer dans un livre les prononciations parisiennes, il s'est adressé à des
hommes connus, littérateurs, comédiens, orateurs, savants ; or, sauf une,
celle de G. Paris, qui du reste n'était pas né à Paris, toutes ces pronon-
ciations sont ou provinciales — et même pas provinciales de la région
centrale qui est encore du type parisien en gros — ou artificielles, et en
général les deux à la fois : pas une, à l'exception de celle de G. Paris, ne
peut passer pour à peu près parisienne. Du reste le français de Paris diffère
suivant les conditions sociales, suivant l'objet que se proposent les sujets
en parlant, suivant l'entourage dans lequel ils se trouvent ; il varie de
milieu social à milieu social, de situation à situation, d'individu à indi-
A. Meillet. i3
iq4 sources
vidu. Sans sortir de la France centrale, le français varie de ville à ville.
Dans le Midi, il prend des aspects imprévus, nettement incorrects ;
mais, si choquante qu'elle soit pour un Français de la région parisienne,
/on ne saurait dire que la langue parlée par la petite bourgeoisie à Mar-
seille ou à Toulouse ne soit pas du français commun. Et encore y a-t-il
pour la manière de parler français une norme définie dont chacun essaie
de se rapprocher. Mais l'allemand, qui est fixé comme langue écrite, l'est
peu dans sa forme parlée ; la prononciation n'y comporte pas de norme
comme le français et varie de région à région, de ville à ville : l'aspect de
l'allemand n'est pas le même à A'^ienne, à Zurich, à Munich, à Francfort,
à Leipzig, à Berlin et à Cologne par exemple, et les différences de pronon-
ciation sont considérables. Le linguiste à qui l'on demande de décrire le
français commun, l'anglais commun est donc embarrassé ; il n'existe
aucune description de l'état actuel des grandes langues de l'Europe occi-
dentale. S'il s'agit de grec commun, on rencontre la même difficulté;
mais de plus, on a affaire à une langue morte, oiî l'objet même de l'obser-
vation a disparu.
Le problème consiste à déterminer quelles traces ont laissées dans les
documents écrits conservés les tendances de la langue courante. Il sera
toujours difficile et souvent impossible de déterminer si les faits observés
dans les documents qui subsistent encore ont été généraux, ou s'ils ont
été particuliers à certaines régions, à certaines époques, à certains milieux
sociaux, à certains individus. Mais, si une description exacte et complète
de la langue grecque commune courante à un moment donné ne saurait
être fournie, si le projet même de fournir cette description est dénué de
sens, on peut déterminer dans quelle direction évoluait la langue et sur
quels points il tendait à se produire des changements, dont le grec
actuel présente le terme. C'est là ce que l'on peut demander aux données
antiques.
Les textes les plus précieux sont ceux qui n'ont aucun caractère litté-
raire : des lettres privées, des comptes, des rapports, et surtout quand ces
documents proviennent de personnes peu lettrées^ que la médiocrité de
leurs connaissances faisait échapper en quelque mesure à l'influence de la
langue littéraire traditionnelle. La découverte de nombreuses pièces de ce
genre sur des papyrus d'Egypte a permis de se rendre compte de ce qu'avait
été le grec parlé à l'époque hellénistique et à l'époque impériale. Ce qui,
pour le linguiste, est intéressant dans ces textes et ce qui leur donne leur
prix, ce sont les fautes qu'ils présentent par rapport aux règles de la langue
littéraire et traditionnelle. Les faits conformes aux règles peuvent provenir
de l'autorité de ces règles elles-mêmes, puisque toute personne qui écrit
est lettrée en quelque mesure, a lu et a passé par l'école et s'efforce, dans
LES PAPYRUS ig5
la mesure de ses connaissances, de reproduire les meilleurs modèles.
Seules, les divergences d'avec la norme, les « fautes contre le bon usage »,
intéressent le linguiste dans ces monuments.
Par exemple, les documents d'origine privée des iii"-!!^ siècles av. J.-G.
confondent souvent zi et i, prouvant ainsi que le passage de la diphtongue
ei à la prononciation i était réalisé dès cette date ; on sait que i est la
prononciation de ef. en grec moderne et que cette prononciation était déjà
fixée à l'époque byzantine. Les textes écrits par des Grecs peu lettrés en
Egypte aux m*-!!" siècles av. J.-C. montrent que dès lors on ne savait plus
distinguer entre ei et i. Mais les textes officiels maintiennent la distinction
exactement; ainsi les lois de finances de Ptolémée Philadelphe (25g-258
av. J.-G.) n'offrent que deux exemples de la confusion avaXwciv pour
l'infinitif àvaXwasiv et azcrsiveTo) pour àTuoTivsTO) (encore ne doit-on pas
oublier que. pour ce dernier, la confusion était rendue facile parce que
l'aoriste classique était cckcxzkjx-zm) ; les fonctionnaires des bureaux officiels
laissaient donc échapper quelques fautes qui avertissent que, si l'ortho-
graphe maintenait la distinction, la prononciation n'en gardait rien, même
chez les gens qui savaient l'orthographe. — La confusion entre zi et i est
aussi très grande dans les papyrus d'Herculanum aux environs du début
de l'ère chrétienne.
Les faits que révèlent les textes ne sont qu'une partie de ceux qui ont
eu lieu dans la réalité. L'orthographe, m ême des gens les moins lettrés,
en dissimule certains d'une manière absolue : ainsi tp, G, y ont noté d'abord
des consonnes occlusives aspirées/)/;^ th, kh, du type dep, t, k allemands,
puis des spirantes / (bilabiale), ^ (th dur anglais), x (ch allemand) ; de
même [3, o, y ont noté d'abord des occlusives sonores b, d, g pareilles à
celles du français, et ensuite les spirantes sonores correspondantes : 5
(spirante bilabiale), â Qb doux anglais), g spirant (à peu près le g de
l'allemand Tag); or, tout le monde a toujours écrit ç, 0, y et ^, y, S, et
aucune faute ne vient avertir des changements de prononciation que dissi-
mule la permanence de la graphie.
Les faits les plus embarrassants sont les fautes sporadiques, qui ne
s'expliquent par aucune tendance générale de la langue, et qui ne tra-
duisent aucun développement qui ait abouti. Par exemple on lit sur un
papyrus du ii^ siècle av. J.-G. excuo[;.£v au lieu de àxcùoiAev, et ceci ne
semble pas fortuit, car un autre papyrus, du i*"" siècle ap. J.-G., a excaai
pour àxouaai ; et il y a d'autres cas où e est écrit au lieu de a. Il ne s'agit
donc pas de simples lapsus accidentels, à ce qu'il semble. Les faits de ce
genre sont innombrables, et il est le plus souvent impossible d'en déter-
miner au juste la portée.
D'autre part, les papyrus trouvés en Egypte proviennent d'un pays où
le grec était la langue de l'administration et celle qu'employaient les gens
igfi SOURCES
cultivés, mais où il était une langue étrangère et oii par suite les gens
peu lettrés le parlaient d'une manière barbare. Beaucoup de fautes s'expli-
quent par là. Il en est, comme les confusions de S et de t, dont le carac-
tère égyptien se reconnaît du premier coup : aTrcoicaTwi = àTrcTeiaaxw,
S£7.T(i)v :=: Tsy.Twv, oetcùxa^ = oeoo^y.aç, ^ociiÇevi = paoïTeiv sont du grec
d'Egyptiens. Mais toutes les fautes de ce genre ne se dénoncent pas aussi clai-
rement, et pour les faits sporadiques, on est toujours tenté de se deman-
der s'il ne s'agit pas de fautes d'étrangers. Même pour les faits généraux,
les Egyptiens qui parlaient grec ont pu exagérer les tendances à l'inno-
vation. Toute donnée des papyrus égyptiens qui n'est pas confirmée par
d'autres témoignages et qui fournit des faits non conformes au développe-
ment général de la langue est suspecte.
Outre les papyrus égyptiens, on a ceux d'Herculanum, qui ne peuvent
être postérieurs à 79 ap. J.-C, et dont une partie au moins est même
antérieure au début de l'ère chrétienne. Ces papyrus portent pour la plu-
part des textes littéraires, et l'on ne saurait par suite en attendre tous les
vulgarismes qui rendent si précieux pour le linguiste certains des papyrus
égyptiens. Mais les confirmations qu'apportent les papyrus d'Herculanum
sont par là même de grande valeur, d'autant plus qu'elles permettent de
faire, dans les particularités des papyrus égyptiens, la part des actions
régionales ou locales.
D'autre part, les inscriptions grecques sont aussi nombreuses durant
les périodes hellénistique et impériale qu'elles sont rares à l'époque ar-
chaïque. Elles sont en partie d'origine officielle ; elles ont presque toujours
été gravées par des gens du métier, ayant une technique et sachant en gros
reproduire la langue traditionnelle ; d'ailleurs l'épigraphie est faite en
grande partie de formules fixées. On n'a donc pas de chances d'y retrou-
ver souvent la langue courante. Mais les rédacteurs des inscriptions et les
graveurs n'étaient heureusement pas infaillibles ; ils ont commis des
« fautes » qui fournissent le moyen de compléter et surtout de confirmer
pour toute l'étendue du domaine hellénique les données plus variées, plus
abondantes, mais limitées à deux pays et souvent impossibles à apprécier,
apportées parles papyrus.
En fait, sur tous les points essentiels, les « fautes » des inscriptions
confirment ce qu'enseignent les « fautes » des papyrus. Si par exemple à
Athènes où la tradition littéraire était forte, la confusion entre ei et i ne
se manifeste clairement qu'à partir de 100 av. J.-C. environ, si la
chancellerie royale de Pergame a toujours tenu à distinguer entre zi et i,
on lit HpaxXtBcu sur une inscription privée de Pergame dès le 11® siècle av.
J.-C, et auv£7:ei[a-/]a)!7iv sur une inscription de la ville en i5o av. J.-C,
et les inscriptions de Pergame à l'époque impériale confondent fréquem-
ment cl et r, ; à Magnésie, on a de même i6'.cr[j,£v[a] et -^[jlsiv au cours du
LES TEXTES LITTERAIRES I97
II* siècle av. J.-C, et la confusion est entière à Tépoque impériale. — De
même pour les formes grammaticales. La substitution de a à c ou = dans
les aoristes se rencontre en Egypte sur des papyrus déjà au ii'' siècle av.
J.-C. : xo Y£vx[j.£vov, [j-er^XOa'. (117 av. J.-G., avec un -q aussi fautif); à
Herculanum, on lit une fois v.aT}S)xc. Les formes de ce genre se répan-
daient donc déjà vers le début de l'ère chrétienne ; ce n'est qu'à dater du
i" siècle ap. J.-C. que ces formes deviennent courantes dans les papy-
rus, et on les rencontre aussi dans le Nouveau Testament : sloa, -^XOa. Or,
une inscription de Magnésie de i38 av. J.-C. fournit un exemple spora-
dique : eTceôaXavTo, et £Y£vair/)v se trouve assez souvent sur des inscrip-
tions de régions diverses, notamment en Egypte, à l'époque impériale.
Grâce aux papyrus et aux inscriptions, on a donc des témoignages datés
d'une manière assez précise pour les besoins des linguistes, localisés et
dont l'authenticité ne fait pas de doute : c'est le parler même d'un scribe,
d'un rédacteur peu lettré, d'un graveur qui échappe involontairement.
Ces données permettent de tirer parti des textes littéraires. Les textes
littéraires ont pour le linguiste deux défauts. D'abord la tradition y est
très forte : quand on écrit un ouvrage dans nne langue littéraire une fois
fixée, on se conforme à des modèles existants, et l'on réussit ainsi à éviter
les « fautes » du langage courant mieux qu'on ne le fait en parlant ou
en écrivant des choses familières. D'autre part, la transmission manuscrite,
faite par des scribes professionnels, tend à effacer les particularités con-
traires à la norme traditionnelle; et, de plus, elle risque de conformer les
textes à un usage postérieur à celui des premiers auteurs, en y introdui-
sant des « fautes » nouvelles, dues non aux auteurs, mais aux copistes ou,
ce qui est plus grave, à des éditeurs ou correcteurs postérieurs. En somme
les œuvres littéraires ont un double inconvénient : d'abord elles ne réflé-
chissent pas dès le début la langue du temps où elles sont écrites, et en
second lieu les faits qu'on serait tenté d'y utiliser sont suspects de s'être
introduits après l'époque des auteurs. Mais on n'en peut faire abstraction,
parce qu'elles constituent de beaucoup la plus grosse part des témoignages
qu'on possède et parce que la variété des faits linguistiques qu'on y peut
observer est grande. Une langue dont on n'a que des textes épigraphiques
ou des fragments de rencontre est toujours mal connue ; les seules langues
qui permettent une étude complète sont celles dont on possède des textes
littéraires étendus. Outre les enseignements qu'ils donnent par eux-mêmes,
les témoignages des papyrus et des inscriptions sont précieux en ce qu'ils
permettent de déterminer quels sont parmi les textes littéraires ceux dont
la langue se rapproche le plus de la langue courante et ce qui, dans les
textes même les plus traditionnels, est dû à l'influence du parler courant
des auteurs.
198 SOURCES
Les textes les plus utilisables sont naturellement ceux qui sont le plus
en dehors de la littérature : la traduction de la Bible dite des Septante et
les écrits qui composent le Nouveau Testament dus à des hommes qui
n'avaient qu'une demi-culture et ne cherchaient pas pour la plupart à passer
pour des lettrés. Les traductions des Septante sont du m* et du n*^ siècle
av. J.-C, le Nouveau Testament du i*"" siècle après ; on y trouve donc une
suite de textes de l'époque même où s'est constituée et fixée la xoivv]. Ces
textes ont été écrits par des gens qui n'étaient pas des Hellènes ; l'Ancien
Testament se compose de traductions, et de traductions strictement litté-
rales, si bien qu'on n'en peut tirer un parti linguistique en ce qui con-
cerne la syntaxe et le sens des mots qu'avec de grandes précautions. Mais
les auteurs savaient le grec de leur temps : la comparaison avec les papy-
rus et les inscriptions montre que ces textes ont été en général rédigés
dans le grec courant de l'époque où ils ont été composés et qu'ils four-
nissent pour l'étude de la grammaire et du vocabulaire de la y.civT^ des
documents de grande valeur; longtemps, on ne leur a pas attribué pour
l'histoire de la langue l'importance qui convient ; la découverte des
papyrus égyptiens a fait ressortir la valeur de documents authentiques
qu'ils ont à un haut degré. Cette valeur est d'autant plus grande qu'ils
sont conservés par des manuscrits nombreux et dont plusieurs sont relati-
vement anciens : le Vaticanus et le Sinaïticus sont attribués au iv* siècle,
l'Alexandrinus au v'^, etc. ; ces manuscrits ont de plus le mérite de ne
pas représenter des éditions revisées au point de vue de la langue et de
reposer chacun sur une tradition autonome. On a donc ici des données
d'une qualité singulière.
Néanmoins, on ne doit pas demander à ces textes des témoignages qu'ils
ne peuvent fournir. Les détails de graphie qu'ils présentent peuvent tou-
jours être dus aux copistes ; ils ne prouvent pas pour l'époque des
auteurs ; ainsi les confusions innombrables de ec et de i qu'on rencontre
dans les manuscrits de l'Ancien Testament prouvent que les copistes ne
savaient pas distinguer entre si et i ; elles n'ajoutent rien à ce que l'on
sait par ailleurs sur la confusion de s'. et de i en Egypte aux m*-!!** siècles
av. J.-C. Les exemples d'aoristes tels c[ue siXa, rf/Sx, ïizzgcc qu'on lit dans
des manuscrits des Septante ne prouvent pas que les traducteurs aient
jamais écrit rien de pareil; Juges VII, 21, où on lit èar^ixavav y.at ï^o^ol^
dans le Vaticanus, il y a chance pour que la leçon à'çuYcv de l'Alexan-
drinus reproduise le texte du traducteur ; Deut. XXIX, 16, on lit, aussi
dans le Vaticanus, zapv^/.ôaiJ.ev à côté de y.a-oty.-/^Ga[ji.£V (var. yaTwyv^aaia-cv);
mais l'Alexandrinus et l'Ambrosianus ont 7:ap-<^).6o[;.£v. Dans le Nouveau
Testament, des formes comme ir.eco!, ont plus de chances d'être authen-
tiques ; mais là non plus on ne peut faire le départ entre ce qui vient des
auteurs et ce qui vient des copistes successifs.
LES TEXTES LITTERAIRES 199
L'accusatif en -a a tendu à être remplacé par -av en grec courant.
Certains manuscrits de l'Ancien Testament, surtout l'Alexandrinus, ont
des formes de ce genre; ainsi Nombres XV, 27, l'Alexandrinus a al^av
[xi'av èvtauaîav, tandis que le Vaticanus et l'Ambrosianus ont alya ; ceci
ne prouve que pour le copiste ; car on ne signale avant l'ère chrétienne
que deux exemples de ce genre sur des papyrus égyptiens ; on n'en
connaît qu'un à Herculanum, dans un juron, vyj Ai'av, donc dans une
forme vulgaire, et qui n'autorise aucune conclusion pour la langue écrite
même la moins littéraire ; une inscription de Magnésie du 11^ siècle av.
J.-C. a vuvaTzav, et une inscription de Pergame, d'époque impériale,
Ôuya-cspav ; partout la forme est très rare avant l'Empire. Même les
exemples du Nouveau Testament sont tous mal attestés. Il n'y a donc
aucune raison de croire que les traducteurs de l'Ancien Testament ni
même les auteurs du Nouveau aient écrit (sinon prononcé, ce qui est
autre chose) une forme aussi vulgaire que l'accusatif en -av au lieu de -a.
Toutefois les manuscrits demeurent encore sur bien des points fidèles à
la graphie des premiers auteurs. La répartition de o'jov.q et g'jBv.ç est instruc-
tive à cet égard. On sait que, à Athènes, c'jcî(; est la forme des inscrip-
tions jusqu'en 878 av. J.-C. ; en 878 apparaît oùôeîç, et c'est la seule
forme de 3oo à 60 av. J.-C. ; puis, sous l'Empire, oùosiç redevient
dominant et finit par être la seule forme. C'est ojceîç qui a seul subsisté
dans la négation du grec moderne cev. L'ancien juxtaposé oùSeiç était
devenu un mot un ; l'accent ne concordait même pas avec celui de v.q ;
la forme avait perdu toute valeur expressive. Pour exprimer avec force
l'idée de « pas un » on a été conduit à dire cjBà elç en faisant sentir les
deux termes isolément ; Aristophane en fournit un exemple dans une de
ses dernières œuvres, Plut. 187 :
c'jo' Tt cT; 6jG£t£v àvôpcoTTrtov è'xt
où pouv av, oh'/^t. d/a'.(7x5v, ojy., àXX' oùSà Iv.
Le procédé a ici sa force expressive, et il était sans doute dans sa nou-
veauté quand Aristophane l'a utilisé. Comme il arrive toujours, cette force
expressive s'est vite atténuée ; ainsi chez Ménandre (842-291 av. J.-C.)
on lit: Epitrep. 99
v^y.u) oà y,al vuv oùv. £[xauxou a' cùSà ïv
î'S'.sv xr^yxim. — « xoivoç 'Ep[XYj; » — [.;,Y]3à Iv
supt-j)^ CTTcu irpôtTccrTi (jo)[ji,' à§acû[j,evov.
Dès lors oijûà et sTç, p/rps et sTç tendent à se souder ; mais le h initial de
v.z, assourdit le g et en fait une aspirée — dès le vi^ siècle, on trouve écrit
'06' 'Ep[j.-^ç au lieu de ôo' 'Epi^^ç, — d'où oùeei'ç, ixYjGei'ç, remplaçant
I
200 SOURCES
cùoc'!;, \i:r,odçy par contamination de cjô' ziç et de cjss-!; : cùOs^ç était un
oùoà sTç affaibli, qui a pris la place de cjoe:;. Les papyrus de Ménandre
flottent entre ojseîç et cjÔsîç, sans qu'on puisse dire à quelle forme s'est
arrêté l'écrivain, ni s'il a llotté lui-même, comme l'ont fait ses copistes.
Quoi qu'il en soit, oùOei; est la forme athénienne au moment où Athènes
fournit le modèle de la langue commune ; et cette forme domine ou du
moins s'emploie tant que dure Tinfluence attique ; puis la forme cllzit des
parlers non attiques qui s'était conservée dans le parler courant hors
d'Athènes chasse de l'usage cjôsi;, qui alors s'élimine même à Athènes.
On voit combien a été puissante 1 action des modèles athéniens récents au
IV* et au m* siècles, puis comment cette action a diminué et comment
Athènes même a enfin perdu la forme propre qu'elle s'était créée au
IV* siècle et a accepté la forme commune. OjOs-; est la forme ordinaire
des papyrus égyptiens avant l'époque chrétienne, puis z'joeic reprend le
dessus, et l'on n'a plus que cùoeî; à partir du m* siècle av. J.-G. A Hercu-
lanum, on a cjscÎç et cjÔsîç, ce dernier représentant la forme soignée,
semble-t-il. Dans les inscriptions de Pergame, cjOsiç est la forme du
in* siècle av. J.-C, puis cjosîç apparaît et domine peu à peu. Or, les
traces de cjGsîç sont encore abondantes dans l'Ancien Testament ; et ce
sont les livres les plus récents, l'Ecclésiaste et les Macchabées, qui ont
régulièrement c\jQeiq. Dans le Nouveau Testament, ojoôiç est de règle, et
il n'y a quelques traces de la forme attique de basse époque, oùGâîç, que
chez Luc, dont le texte est relativement littéraire. Les manuscrits ont donc
conservé en somme à cet égard ce que l'on peut croire que les auteurs ont
dû écrire. Le mot, relativement tardif, à;c'j6ev£tv, dérivé de ojôîîç, figure
dans l'Ancien Testament, chez Luc et chez Paul ; ce mot a été, sous
l'influence de ojosîç, remplacé par èçcjosvcjv qui figure déjà dans les
livres tardifs du Nouveau Testament. Les atticistes n'ont rien eu à faire,
on le voit, pour restaurer la forme ojosiç de Tancien attique.
La répartition de gg et de tt prête à des remarques analogues. Les com-
paratifs y;t-:wv, àXa-Tcov et, plus rarement, y.piî—wv se rencontrent un peu
partout dans l'Ancien Testament ; or, précisément v^ttcov et iXâ-rTwv sont
Iréquents dans les papyrus égyptiens d'époque ptolémaïque, alors que le
-CT attique y est rare par ailleurs. Encore dans le Nouveau Testament, il y
a des exemples sporadiques de àXâTTwv ; îXaTcv, c'est-à-dire è'Xa-Tcv, se
lit encore sur une inscription de Magnésie au ii* siècle ap. J.-G. Le verbe
rJT-càaOa'. a été particulièrement résistant parce que la forme ionienne, toute
différente, èiccjv, ne recouvrait pas la forme attique ; le verbe attique
n'a donc pas subi l'ionisation coutumière de tt en cg. — Ce qui con-
firme l'authenticité de la répartition de — et de cj dans l'Ancien et le
Nouveau Testaments, c'est que le -- se trouve surtout dans les ouvrages
de caractère relativement littéraire: les livres II, III, IV des Macchabées
LES TEXTES LITTERAIRES 201
ont YÀwi-a et Y^wTTOToiJ-eTv, TtpâTxeiv, TapâiTsiv^ etc., toutes formes qui ne
se rencontrent pas dans d'autres livres de l'Ancien Testament.
Sur certains points, on ne sait que décider. Les papyrus égyptiens et
les anciennes inscriptions en y^oirq ont régulièrement Téc-crapa, ou même
T£-Tapa avec ap comme l'attique ; au contraire les manuscrits de l'Ancien
et du Nouveau Testaments ont tédaspa, forme qui s'est répandue surtout à
partir du i*"" siècle ap. J.-C, dont l'origine ionienne est évidente et qui a
dû par suite appartenir d'abord à la y.oivr, d'Asie Mineure. Faut-il admettre
que le xeso-spa des manuscrits est authentique et que les Septante ont subi
l'influence de la y.oi^vrj d'Asie Mineure "^ ou -sTaspa a-t-il remplacé dans les
manuscrits l'ancien 'zé'jiyxpx des auteurs ? En tout cas, T£77£pa est
authentique dans le Nouveau Testament, dont le grec repose sur lesparlers
d'Asie ; c'est la forme des manuscrits les plus anciens.
Donc, même pour le détail de la graphie, les textes de l'Ancien et du
Nouveau Testaments ont un intérêt malgré l'incertitude inévitable de la
transmission. Pour les formes grammaticales et les questions d'emploi des
formes, et aussi pour le vocabulaire, ils ont plus de valeur encore. En les
utilisant avec critique, on a là une source importante, que sur bien des
points rien ne peut remplacer, pour la connaissance de la -AzirQ. On y voit
comment écrivaient des gens demi-cultivés, et ces textes donnent une idée,
sinon du parler vulgaire, du moins de la langue courante.
Les textes plus littéraires sont encore utiUsables et fournissent quantité
de données. Si pris qu'on soit par la tradition et quelque désir qu'on ait
de la continuer exactement, on n'échappe pas à l'influence du parler de
son temps. Les innovations se traduisent par une forme qui échappe çà et
là ou par une manière d'employer certaines formes qui ne concorde pas
exactement avec l'usage ancien : l'optatif employé trop ou trop peu, ou
hors de propos, trahit l'écrivain qui écrit des optatifs mais qui n'en
employait plus en parlant. Sans viser à reproduire la langue vulgaire, des
écrivains comme Ménandre, Aristote et Polybe se sont conformés à
l'usage des gens cultivés de leur temps ; ils ne fournissent pas, comme
l'Ancien et le Nouveau Testaments, des spécimens de parler familier ;
mais ils écrivaient en personnes cultivées qui ne visent pas à l'archaïsme.
Plus tard, la réaction des atticistes et l'inévitable imperfection de leur
effort apportent, d'une autre manière, des renseignements dont on peut
tirer parti.
On arrive ainsi à suivre en gros l'histoire de la langue commune. Le
grec moderne indique le terme de l'évolution et permet de déterminer ce
qui, dans les textes, traduit les tendances du développement de la langue.
En ce sens, les parlers grecs actuels sont une des sources les plus impor-
tantes pour l'étude de la xowt^ : ils fournissent le contrôle, sans lequel on
ne saurait comment faire un départ entre les témoignages des textes.
CHAPITRE IV
CARACTÈRES LINGUISTIQUES DE LA /.otvv;
L'attique qui était au début du v* siècle un parler arriéré au point de
vue du développement linguistique, avait déjà évolué au cours du v" et du
IV* siècles. L'adoption de l'attique par des populations telles que les
Ioniens d'Asie, dont la langue était à plusieurs égards parvenue dès le
VI* siècle à une période plus avancée de développement, a pressé l'évolu-
tion. L'emploi de cette même langue par toutes sortes de gens ayant des
parlers helléniques divers ou dont la langue maternelle était une langue
étrangère difTérente du grec a beaucoup contribué à efifacer ce qui dans le .
grec d'Athènes était idiomatique, ce qui était difficile à acquérir pour qui
n'était pas un natif. En devenant une langue commune, le grec, et en par-
ticulier le grec d'Athènes, ne pouvait donc manquer de perdre beaucoup
de son archaïsme, beaucoup de ses traits caractéristiques. Par le lait
qu'elle cessait d'être la langue d'une cité pour être celle d'une nation, ou
plutôt d'un grand groupe d'hommes ayant un même type de civilisation,
la langue devait se transformer et, en se tranformant, prendre une forme
de type plus banal. Pour autant que les données les laissent deviner, les
changements se pressent en effet.
I. — Le rythme.
Le grec ancien avait conservé le rythme quantitatif qui est l'une des
particularités les plus singulières de l'ancien indo-européen commun. Tout
le rythme de la langue repose sur des alternances de syllabes longues et de
syllabes brèves : faire un vers consiste à répartir d'une manière définie des '
syllabes longues et brèves. Le ton, qui comportait simplement une éléva-
tion de la voix et qui n'était accompagné d'aucun renforcement ni surtout
LE RYTHME 2o3
d'aucun allongement de la syllabe, ne jouait ni dans le rythme de la langue,
ni par suite dans la versification, aucun rôle. La différence entre les syllabes
aiguës et les syllabes graves avait une importance pour le musicien qui
composait une mélodie destinée à être chantée, et le compositeur des
hymnes conservés à Delphes en a tenu compte. Mais cette différence n'in-
tervenait pas dans la rythmique. Cet état est l'inverse de celui que pré-
sentent des langues modernes, comme le français, l'allemand ou l'anglais,
où, en composant une pièce de chant. Je musicien doit tenir compte de
l'accent d'intensité pour le faire concorder avec les temps forts du rythme
musical, mais, non de la hauteur propre de chaque voyelle du mot. Le
grec est, de toutes les langues indo-européennes, celle qui donne l'idée la
plus complète du rythme quantitatif de l'indo-européen commun. Caries
voyelles finales des mots, dont certaines ont en sanskrit védique une quan-
tité flottante, y apparaissent avec des quantités fixes, et il n'y avait dans
le grec le plus ancien aucune syllabe indifférente au point de vue de la
quantité. L'attique de l'époque classique conserve encore ce rythme
quantitatif. Un seul changement de détail intervient : les groupes du type
occlusive plus liquide, comme -ir-, qui faisaient position en indo-européen
et qui font encore position chez Homère, ont cessé de faire position, et
-y.-ç,6zi qui valait d'abord _w, a abouti à la valeur ww ; cette innovation
résultait de la nature de ces groupes ; pareil changement a eu lieu en effet
en latin, on patris vaut normalement ^^ chez Plante et Térence, et môme
en sanskrit, dans des ouvrages bouddhiques représentant une tradition
plus récente que la tradition védique. Il résulte de là, chez les poètes
grecs postérieurs à l'époque homérique, un flottement entre la valeur
traditionnelle _w de Traipcç et la valeur ^^ conforme à l'usage de la langue
depuis le vi* siècle. Mais ce détail ne change rien au principe du rythme
qui demeure quantitatif.
A cet état du grec ancien s'oppose celui du grec moderne ; le grec
moderne n'a pas de voyelles longues ou brèves par elles-mêmes. Sont
longues les voyelles intérieures frappées de l'accent ; sont brèves les
voyelles intérieures inaccentuées. Les voyelles toniques sont aujourd'hui
encore prononcées avec une élévation de la voix. L'accent de hauteur n'a
donc pas disparu, et il n'y a pas d'intensité fortement marquée, ni d'effets
marqués de l'intensité ; car les altérations et les chutes de voyelles qu'on
observe dans les parlers modernes, surtout dans la région septentrionale,
s'expliquent par des différences de quantité plus que par des différences
d'intensité. Mais l'ancien rythme quantitatif a disparu, remplacé par un
rythme accentuel. Par ce fait, si un Grec ancien pouvait entendre le grec
d'aujourd'hui, même en faisant abstraction de toutes les autres altérations,
il ne reconnaîtrait plus l'aspect général de sa langue.
Ce changement ne se traduit par rien dans la graphie, et la métrique,
20^ CARACTÈRES LINGUISTIQUES DE LA XCtVi^
toujours en retard sur le développement de la langue, n'en porte trace
sans doute que longtemps après que le fait était accompli. Il faut attendre
l'époque byzantine pour trouver des poésies chrétiennes fondées sur
l'accent, non sur la quantité, et une prose métrique reposant sur des
observances d'accent. Oppien, vers 210 ap. J.-C, ne tient pas plus de
compte de l'accent qu'Homère, son modèle. Mais le Syrien Babrios, con-
temporain d'Oppien, tout en faisant des vers quantitatifs, atteste le rôle
nouveau de l'accent dans la langue par le fait qu'il met systématiquement
une tonique au dernier temps fort, c'est-à-dire sur la pénultième syllabe,
de ses vers iambiques :
Xstov oà TOJTov %pol)y.0LkeX~o ôapaT^aaç-
C'est le premier témoignage qu'on ait en poésie du changement qui
s'était produit dans la langue.
Mais la ruine du rythme quantitatif est antérieure au iii'^ siècle ap. J.-G.
Le parler populaire d'Athènes en offre des traces dès le v'^ siècle av. J.-G.
Les defîxiones attiques confondent déjà t et -q : on y lit ;j.c (pour [;.v^),
{jLcTcpa, Abvfxicç et -:r)-/vr^v, Hy.arr/V, tpuoYîpoç. Des inscriptions attiques du
m" siècle av. J.-C. confondent 0 et w, et la confusion commence plus tôt
encore dans les defîxiones 011 on lit iloxpaTy;;, TrpoTov, <î>p£7j£sa)v/;ç, etc.
Dans une grande ville comme Athènes où la population était mêlée et où
il y avait beaucoup d'étrangers, le sentiment de la quantité est donc trou-
blé dès une date très ancienne.
Il n'est pas aisé de trouver des exemples probants, parce que la graphie
ne distingue pas entre t et u brefs et longs et que, pour la plupart des
autres voyelles, il y avait de fortes différences de timbre entre les longues
et les brèves. On ne peut guère utiliser que des confusions de £ et de r„
avant le moment où v^ s'est fermé de manière à aboutir à i, et surtout de
0 et de oj.
Les papyrus égyptiens offrent des graphies de s au lieu de r, et r, au lieu
de £ dès le iii*^ siècle av. J.-C. On a par exemple zi or, [rq valant e; cï [ir,
vers 25o av. J.-C, ej^r^Ssiav en 161 av. J.-C, et, par suite, de faux em-
plois de l'augment temporel, comme [lzx-q/^^xi à l'infinitif, ou de fausses
formes comme tc Xr^p-rj; au neutre (160 av. J.-C). Inversement, on a Asy,-^-
"zpio: en 260 av. J.-C., tyjv TsxapTôv en 286 av. J.-C, etc., et, par suite,
de fausses formes comme zjpcctîsç au masculin, vers i65 av. J.-C. Sur les
inscriptions, de pareilles fautes d'orthographe sont naturellement rares.
On signale cependant à Magnésie, vers 190 av. J.-C, un exemple isolé de
-v](7oiJ//;va au lieu de -r(7:;j.eva. A Athènes il n'y a pas sur les inscriptions
d'exemples connus avant l'époque impériale. — D'ailleurs s ne s'est pas
confondu réellement avec r, ; car -q a passé progressivement à /, tandis que e
gardait son caractère de e.
LE DIGAMMA 2o5
En ce qui concerne o et w, les faits sont plus clairs, parce que les tim-
bres différaient peu et que, aujourd'hui, les anciens o et les anciens w
sont indiscernables dans la. prononciation du grec. Sur les papyrus
égyptiens, les confusions de o et de w apparaissent au m'' siècle av. J.-C,
et sont fréquentes au ii\ On trouve alors sBov.a, o[vrjo, avaysy-^iç, et inver-
sement twv \z-]'cv, TipoTov, etc. Les textes littéraires d'Herculanum offrent
peu d'exemples pareils. A Magnésie, une inscription du ii^ siècle av. J.-G.
a déjà Ap-]£;At,oopo['j et une inscription du i'"' siècle ap. J.-C, çiXcow^wç.
A Athènes, il y a des traces de la confusion sur des inscriptions dès le
n* siècle av. J.-C, et les erreurs sont fréquentes à l'époque impériale.
La présence ou l'absence du ton n'intervient en rien dans ces confu-
sions. Si les exemples de confusion sont plus nombreux en syllabe atone
qu'en syllabe tonique, cela tient simplement à ce que le nombre des syl-
labes atones est plus grand que celui des toniques.
Le sentiment des alternances quantitatives tend donc à se perdre en
grec dès avant le iii^ siècle av. J.-C La langue polie a sans doute résisté
longtemps. Mais, à Lepoc[ue byzantine, la confusion était réalisée. Alors
les voyelles toniques ont tendu à devenir longues à l'intérieur des mots,
tandis que les atones tendaient à être brèves, et c'est l'état que présente le
grec moderne.
Le rythme de la langue s'est donc radicalement transformé. De cette
transformation, la graphie ne laisse pour ainsi dire rien soupçonner;
les sujets parlants n'ont presque pas dû s'en rendre compte, et la versifi-
cation n'en a tiré la conséquence que longtemps après son accomplisse-
ment. Ce n'est pas une particularité du grec : les anciennes oppositions
de brèves et de longues et le rythme quantitatif ont disparu plus ou moins
tôt dans toutes les langues indo-européennes ; seul aujourd'hui le groupe
letto-lituanien, et en particulier le lituanien, en donne une idée quelque
peu exacte ; mais l'aspect ancien des choses y est déformé par l'abrège-
ment des fins de mots et par l'intervention de l'accent. Ce qui est remar-
quable en grec, c'est que le changement s'y produit durant une période
historique, où l'on en peut sinon suivre, du moins deviner, le progrès.
IL Le DIGAMMA ET l' ASPIRATION INITIALE.
L'innovation de la prononciation grecque qui a le plus défiguré les
mots indo-européens a été celle qui a porté sur les consonnes y, w et s.
Aucune ne caractérise le grec plus fortement, ni d'une manière plus par-
ticulière.
La consonne y a été entièrement éliminée dès une époque préhistorique,
et pas un seul y indo-européen n'est maintenu en grec sous sa forme an-
206 CARACTÈRES LINGUISTIQUES DE LA y.O'.VV^
cienne de y, on Ta vu ci-dessus. A l'initiale du mot, on a ^Tuap, avec /; ini-
tiale, en regard du latin ie,cur, et C^^y^''? ^^^^ ^ initial, en regard du latin
iuguni, le i latin notant dans les deux cas y consonne.
La consonne w a été plus stable. Elle s'est maintenue dans la plupart
des dialectes, et l'un des signes de l'alphabet sémitique, celui du wau, a été
affecté à la noter ; c'est le F. Mais en ionien et en attique, le F s'est amui
avant l'époque historique — et postérieurement à la séparation de l'ionien
et de l'attique — : ce qui est dans les autres parlers fip^fct, correspon-
dant à l'allemand werk, est epYov en ionien et en attique. Entre voyelles,
le F s'est aussi amui dans les parlers autres que l'ionien-attique dès une
époque très ancienne ; le F intervocalique est régulièrement noté par l'al-
phabet cypriote, dont la fixation est ancienne ; mais les exemples de F
entre voyelles écrits dans des inscriptions en alphabet grec sont rares, et
l'on n'en trouve que très peu après le iv* siècle av. J.-C. Même à l'initiale,
où il s'est le mieux conservé, le F tend à s'amuir en beaucoup de par-
lers. Il ne figure déjà plus dans les inscriptions des îles doriennes voisines
du domaine ionien. Il n'existait plus à Lesbos au iv*^ siècle. Ce qui expli-
que sans doute cet amuissement du F, c'est que le zu ancien avait proba-
blement perdu en grec sa sonorité ; or, un zu sans vibrations glottales est
quelque chose de très faible, qui s'articule peu et s'entend mal. Là oii,
sur le domaine dorien, le F est resté — ou redevenu — sonore, il a per-
sisté^ et par exemple à Sparte, il ne semble pas que le F initial se soit
jamais amui : l'auteur qui a recueilli, à une date sûrement assez tardive,
le lexique laconien dont Hesychius a sauvé de nombreux débris, a ré-
gulièrement noté par 3, valant v, le F initial laconien ; ainsi le mot
FbFbiq du grec ancien, ion.-att. îWç, y est noté [3to)p, avec le rhotacisme
du -q final et le passage à h (ensuite amuie) du a intervocalique. Dans un
parler moderne de la Laconie, qui renferme, par une exception unique,
quelques restes du dialecte ancien, en tsaconien, l'ancien /apvt'ov est repré-
senté par vanne, vanjûlli « agneau » avec un v sonore à l'initiale. — La
généralisation de la y.otv»] a eu pour effet de faire disparaître le F là où on
le prononçait encore au tu* siècle av. J.-C, c'est-à-dire dans une partie
du domaine occidental et en Béotie.
L'5 initiale de l'indo-européen devant voyelle a passé à h, et Vs inté-
rieure entre voyelles a disparu après avoir passé par h. Le grec répond
par ho au nominatif sanskrit sa, gotique sa du démonstratif *to-. Mais,
comme il arrive souvent, h a tendu à s'amuir, même à l'initiale. L'attique
et la plupart des parlers continentaux ont bien conservé h à l'initiale des
mots ; au contraire l'ionien d'Asie et aussi le lesbien ont perdu de bonne
heure Vh initiale et ont prononcé 0 ce que les Athéniens prononçaient ho. '
Cette disparition de l'aspiration initiale en ionien se traduit dans l'alpha-
bet ionien par l'affectation de la lettre H qui notait l'aspirée et qui a con-
L ASPIRATION INITIALE
207
tinué de la noter dans les alphabets italiotes, notamment dans l'alphabet
latin, à la notation de la voyelle yj, que d'abord on n'avait pas distinguée
graphiquement de s. Quand l'alphabet ionien a été accepté par des parlers
qui, comme l'attique, avaient conservé h initiale, un élément phonétique
essentiel de la langue est resté sans notation, et ceci rend impossible de
suivre l'histoire de /; initiale en grec d'une manière précise. La notation
de h au moyen de ' (esprit rude) qu'ont inventée les Alexandrins n'a été
d'abord en usage que chez les philologues ; les inscriptions ne l'emploient
pas, non plus que la plupart des manuscrits antiques conservés. Les papy-
rus antiques, même littéraires, n'emploient pas normalement les signes
d'esprits. Toutefois, il semble que, là même où /; subsiste, cette consonne
disparaisse aisément : le delphique, qui garde h dans les mots principaux,
tend à l'amuir dans les mots accessoires ; sur la grande inscription des
Labyades (vers 4oo), on ht le démonstratif isolé ho avec h, mais l'article 0
sans h. A Athènes, /; s'est très bien maintenue, et l'on en a vu un effet
dans la création de sùGsîç (p. 199 et suiv.). Quand le modèle attique s'est
imposé au moment oii la v.zvrq a commencé de s'étendre, les personnes qui
voulaient parler bien se sont sans doute efforcées de reproduire l'aspiration
initiale suivant l'usage athénien ; mais à des gens qui n'ont pas de h dans
leur parler maternel on sait combien il est malaisé de réaliser la pronon-
ciation de h, et il y a lieu de croire que les Grecs d'Asie n'ont jamais pour
la plupart rétablie dans leur manière ordinaire de parler. Et, comme l'in-
fluence des Grecs d'Asie a été décisive dans l'extension de la /.oivr^, comme
d'ailleurs Vh n'était pas écrite et que l'influence de la graphie ne tendait
pas à la maintenir, la prononciation de /? a dû être toujours chose irrégu-
lière dans la plus grande partie du domaine delà -/.oivv]. Dans les papyrus,
la façon d'écrire les consonnes devant les mots commençant par h avertit
souvent que les scribes n'avaient pas le sens de 1'/; initiale : on trouve au
m* siècle av. J.-C. xax' ey.acTov, x,ax' r^jj-wv, etc. Mais la graphie correcte,
du type xa6' ey.aaTov, se maintient à côté, et la prononciation de /; a long-
temps subsisté chez une partie des Grecs. Elle a fini par disparaître, et le
grec moderne ignore /; initiale. Il est impossible de dire en quelle mesure
l'élimination de /? a eu lieu spontanément chez ceux des Grecs qui ont
gardé h longtemps et en quelle mesure elle résulte de l'imitation des Grecs
d'Asie qui n'avaient plus h dès une époque ancienne.
Un fait étrange, dont on n'a pas l'explication, c'est que beaucoup de
mots où Vh initiale n'a pas de valeur étymologique et où l'attique n'avait
pas de h en effet, ont reçu /; à l'époque de la y.otvv^ chez ceux des Grecs
qui prononçaient Vh. On trouve dans l'inscription dorienne d'Héra-
clée, à la fin du iv" siècle av. J.-C., h initiale dans des mots qui avaient
autrefois un F initial, comme Mtjoç, ou qui même commençaient par une
voyeUe, comme ^axpcç. Et des textes en -Aou-q traitent certains mots comme
208 CARACTÈRES LINGUISTIQUES DE LA %01V^
s'ils commençaient par h- On lit y.xô' excç sur un papyrus égyptien de
2 25 av. J.-C,, sç' aupiov sur un papyrus égyptien du i*"" siècle av. J.-C,
■/.aô' tciav sur une inscription attique du ni* siècle av. J.-C, etc. L'origine
de cette prononciation /; n'est pas claire dans la plupart des cas ; le flot-
tement qui s'est produit quand une partie des Grecs avaient h initiale et que
d'autres ne l'avaient pas a sûrement contribué à introduire des incertitudes
même chez des sujets qui connaissaient h. En tout cas, cette prononciation
a répondu à la réalité, et le grec moderne en a trace dans des mots comme
èçéToc; ou [j.eôaûpicv.
En somme le F et Vh initiale ont fini par disparaître, F dès le moment
où la y.otvri s'est généralisée, h à une date qu'on ne peut déterminer, et
ces deux disparitions ont été le terme du développement, commencé avant
l'époque historique, qui a amené en grec l'élimination de trois des
consonnes indo-européennes à l'initiale des mots et entre voyelles : y, w
et s.
III. — Le nombre duel.
Outre le singulier et le pluriel, l'indo-européen avait des formes propres
pour le nombre duel à chaque cas de la flexion nominale et à chaque
personne de la flexion verbale. Le duel n'était pas employé suivant le ca-
price des sujets parlants ; il était de rigueur toutes les fois qu'il était
question de deux personnes ou de deux objets, soit que ces personnes ou
ces objets aient constitué des paires, soit qu'ils aient été réunis fortuite-
ment. Les textes védiques et avestiques conservent cet état de choses
en indo-iranien, et le vieux slave le présente aussi dans son intégrité.
Mais, au fur et à mesure du progrès de la civilisation, une manière plus
abstraite d'envisager la catégorie du nombre a prévalu, et partout on a
tendu à opposer seulement l'unité à la pluralité ; le duel s'est donc éli-
miné. Une langue ancienne comme le latin n'en a plus trace dès les
premiers textes.
En grec, dans la plupart des régions coloniales, dont la civilisation
était relativement avancée, l'élimination du duel est un fait accompli dès le
début de la tradition. L'ionien du vi* siècle ignore le duel : il n'y a pas
non plus de duel dans le lesbien de Sappho ou d'Alcée. Aussi l'emploi du
duel est-il chez Homère un pur archaïsme, et la manière inconstante et
incohérente dont ce nombre y est employé suivant la commodité du poète
suflit à montrer que les auteurs n'en avaient plus le sentiment dans leur
parler ordinaire. En revanche, le duel se maintient bien dans la Grèce
continentale, demeurée longtemps en arrière; on le rencontre jusqu'à la fin
du v" siècle en laconien, en béotien et surtout en attique. Sans doute la
L OPTATIF 209
désinence verbale de i"^" personne du duel a disparu partout de bonne
heure, et l'on n'en rencontre plus qu'une trace incertaine en argien. Mais
les formes subsistantes se maintiennent, et la rigueur de l'emploi est presque
pareille à ce que l'on observe en ancien indo-iranien et en vieux slave.
Les inscriptions attiques ont le duel régulièrement et sans exception jus-
qu'en /iog av. J.-G. Aristophane, qui produit de ^27 à 338, emploie le
duel d'une manière régulière et bien définie ; le duel est fréquent et encore
assez régulièrement employé chez Platon. Si les poètes tragiques l'em-
ploient d'une manière capricieuse et si Thucydide l'évite, cela vient de
l'influence ionienne qui domine ces auteurs. Puis le duel s'élimine ; les
orateurs l'avaient toujours employé avec réserve, comme une forme trop
peu conforme à l'usage de la prose littéraire ; Démosthène ne connaît plus
que le génitif-datif en -civ à côté de ouoïv. Dans les inscriptions attiques,
le duel est irrégvdier depuis /jog av. J.-C, et la dernière forme employée,
celle en -oiv, disparaît à partir de 329 av. J.-G. environ. Ménandre se dis-
tingue d'Aristophane entre autres choses par ceci qu'il ignore le duel ;
il écrit Su' cô6Xoi>ç (Epitr. \[\) et §uoïv yowiV.wv (Héros 16); seul le juron vyj
Tw ôew, qui se lit deux fois dans les fragments conservés sur papyrus, est
un reste du duel chez Ménandre, et ceci répond à l'usage de la langue,
car une inscription attique du 11" siècle av. J.-C. présente encore le duel
Twt 6£(i)t (ainsi écrit). Le duel disparaît si bien que le datif âuoTv, devenu
BueTv, est remplacé au i" siècle av. J.-C. par une flexion attique ouai, tout
comme on avait eu en ionien, dès l'époque d'Hérodote, SuoTai et en lesbien
Sùeau
Au moment où se répand la xoivy), le duel avait donc disparu de l'attique
comme il avait disparu anciennement de l'ionien, et il ne subsistait sans
doute plus nulle part en Grèce sauf peut-être chez quelques ruraux attar-
dés qui n'ont pas laissé trace de leur parler. L'emploi du duel par les
atticistes n'a été quel'amusette sans portée de lettrés archaïsants.
IV. — L'optatif.
L'existence de deux modes distincts, de sens assez voisins et tous deux
opposés au mode qui indique le fait positif, l'indicatif, ne se rencontre
que dans la période ancienne des deux langues indo-européennes attestées
parles textes de la date la plus haute, à savoir l'indo-iranien et le grec.
En indo-iranien, le subjonctif et l'optatif ne sont distingués que par les
plus anciens textes : les textes védiques ont à la fois le subjonctif et
l'optatif, mais le sanskrit classique et les prâkrits ne connaissent plus que
l'optatif; en iranien, l'Avesta et les inscriptions achéménides connaissent
le subjonctif et l'optatif, mais le pehlvi de l'époque sassanide n'a plus que
A. Meillet. i4
210 CARACTERES LINGUISTIQUES DE LA yvCtW]
le subjonctif. Les langues indo-européennes connues plus tardivement ne
présentent qu'une seule catégorie modale opposé à l'indicatif ; on l'appelle
d^ordinaire subjonctif, qu'elle repose sur l'optatif indo-européen ou sur le
subjonctif indo-européen ou qu'elle soit d'origine inconnue. En latin, où
il subsiste des traces à la fois du subjonctif et de l'optatif, les restes de
subjonctifs, tels que erit ou leget, n'ont plus le caractère de formes modales;
ce sont des formes temporelles, servant à exprimer le futur ; seuls des
restes de l'optatif, comme sit, uelit, sont entrés dans la catégorie du « sub-
jonctif » latin. La distinction du subjonctif et de l'optatif s'est donc
éliminée, d'une manière indépendante, dans chacune des langues indo-
européennes.
Pour autant qu'on les connaisse, tous les dialectes grecs ont eu à date
historique la distinction du subjonctif et de l'optatif. Sans doute, par la
nature de son emploi, l'optatif se prête peu à figurer dans les textes épi-
graphiques ; mais on le rencontre là où on l'attend, et tous les anciens
textes littéraires l'emploient couramment. En grec modsrne, il ne subsiste
que le subjonctif, et la disparition de l'optatif est un fait relativement an-
cien. En effet, dans le Nouveau Testament où les occasions de l'employer
ne manquaient pas, l'optatif est une rareté ; et c'est chez Luc, l'auteur qui
a le plus le caractère littéraire, qu'on en trouve le plus d'exemples. L'op-
tatif avec av a disparu ; on ne dit plus ^ouXcqrrjV av, mais £6ouXi[i,Y)v ; et,
si on lit dans les Actes, xxvi, 29 : eù^xi\irt^ av tw ©ew, xal àv oXîyw xal
èv [xs^âXw, où [xovûv aà, xkXx y.ai iràvcaç xchq àxoûoVTaç [aou ai^iJ.epov yeveaôai
ToioÙTO'jç oxoïoç /.«yw e\\ii, xapexToç xwv âeaiJLÎov toutwv, c'est dans une dé-
claration solennelle de Paul prononcée devant le roi Agrippa. Ce n'est
aussi que chez Luc que l'on trouve encore — et rarement — l'optatif dans
une proposition indirecte au passé : Actes xvii, 27 ÇyjtsTv xov ©eov, el açxi
Y£ «^^YjXacprjîeiav aù-ov y.al £'jpoi£v. Le seul cas où l'optatif semble avoir été
encore courant à l'époque des auteurs du Nouveau Testament est celui où
il sert à l'expression d'un vœu : on en compte 38 exemples dans le Nou-
veau Testament ; mais, ce qui montre que l'optatif tendait à ne plus s'em-
ployer que dans des formules et que l'emploi libre s'atrophiait, c'est que
dans quinze de ces trente-huit exemples, il s'agit de [rJ) ^i^Qiio, formule
familière à Paul, qui l'emploie i4 fois ; il n'y a en tout qu'une première
personne, cvai'[r^v, Philémon, 20 ; tous les autres exemples sont de
3* personne, et la plupart de 3" personne de F'aoriste. Des 67 exemples
d'optatif que l'on a relevés dans le Nouveau Testament, 22 seulement sont
des présents, dont 20 chez Luc et 2 dans I Pierre; chez la plupart des
auteurs, notamment chez Paul, il n'y a que des optatifs aoristes. En
somme, l'optatif est en voie de disparition rapide au i"'' siècle ap. J.-G. On
en trouve encore quelques exemples dans des papyrus du 11'' ou du m* siècle
ap. J.-C. pour l'expression de vœux, dans des sortes de formules reli-
L OPTATIF 211
gieuses, comme ^ai'potç, ou comme èvff^eOeiYjv xw opxw ; mais ce ne sont
sans doute que des survivances, et l'on ne peut pas conclure de là à un
emploi libre et courant de l'optatif dans le parler courant. L'optatif est
sorti progressivement de l'usage entre le iv* siècle av. J.-C, et le i" et le
n* siècle ap. J.-C.
Sur la façon dont l'optatif a disparu il a été fait des études détaillées.
Les textes demi-vulgaires et les textes littéraires se comportent de
manières différentes ; mais, à bien les interpréter, les témoignages fournis
concordent.
L'optatif est régulièrement employé par Ménandre ; mais déjà dans les
phrases subordonnées dépendant de prétérits, il n'est plus solide. On lit en
effet Epitrep. 446 :
TcpoaeTCoiYjaàfji.Yjv,
où^ l'v' àStx'^ao) TY)v Tsxouaav, àXX' l'va
y,aTà g^oXyjv £!jpoi[ji.f.,vuv â' £upY)7.a.
Dans Perikeir. 44 :
êyo) yàp -^yov où çuast,
Toiouxov ovta xgOxov, àpyfq^t â'tva Xaêv]
[ATjVuaewç xà Xotxà,xo!jç 6' aûxwv xoxé
eupoiev.
Chez les auteurs postérieurs non atticisants, l'emploi de l'optatif se
restreint beaucoup. On a compté les optatifs dans cent pages d'auteurs
attiques et d'auteurs écrivant en xoirq littéraire. Voici les chiffres :
Xénophon 33o
Platon 25o
Strabon 76
Philon 66
Polybe 87
Diodore de Sicile i3
Chez Polybe, l'usage de l'optatif est conforme aux règles attiques, plus
restreint seulement. Ainsi l'optatif avec av sert, comme en attique, à
exprimer la possibilité ; mais on ne rencontre guère cet emploi qu'avec
•certains verbes, comme £Î;j.r,, ^o6\o[j.y.'. ■ L'usage attique d'employer
l'optatif pour atténuer l'afTirmation n'est pas représenté. Enfin Polybe
évite d'avoir à employer dans les subordonnées dépendant de prétérits
l'optatif équivalant au subjonctif, à peu près comme un Français cultivé
d'aujoiird'hui s'arrange de manière à n'avoir pas à prononcer un imparfait
du subjonctif ; tandis que chez les anciens historiens comme Hérodote ou
Thucydide, on trouve environ un optatif contre deux subjonctifs dans les
212 CARACTÈRES LINGUISTIQUES DE LA XOtVTi^
subordonnées, Polybe n'a plus qu'un optatif de cette sorte contre douze
subjonctifs. D'autre part, les formes relativement rares de l'optatif, celles
du futur et du parfait, n'existent pour ainsi dire plus.
Cette diminution de l'emploi de l'optatif chez un auteur du u* siècle
av. J.-C, dont la langue est pure et littéraire, traduit une diminution
plus forte de l'emploi dans l'usage familier. L'optatif est rare dans les
papyrus non littéraires de l'époque ptolémaïque. Quant à l'Ancien Testa-
ment, si l'on fait abstraction de textes tardifs à prétentions littéraires et
atticisantes comme le IV* livre des Macchabées, l'emploi de l'optatif,
pour être moins sporadique qu'il ne l'est dans le Nouveau Testament,
n'en apparaît pas moins très diminué. L'optatif a presque disparu des
phrases subordonnées, et la seule valeur de l'optatif qui semble être
librement et couramment admise est celle du souhait. Même dans ce
dernier cas, les manuscrits présentent un flottement ; mais il est permis
d'attribuer aux copistes les incorrections nettes ; par exemple le Vaticanus
a Jug. IV, i5 è^O.ÔY) zDp... y.al v.a-açxyY] ; la variante "/.aTasâvc. de l'Alexan-
drinus montre que le subjonctif peut avoir été introduit ici par un copiste
qui ne connaissait plus l'optatif.
Le témoignage de Polybe et celui de l'Ancien Testament s'accordent à
prouver que l'optatif a disparu d'abord dans les phrases subordonnées et
dans les phrases principales où il exprimait la possibilité. L'optatif de
souhait s'est maintenu plus longtemps, on l'a vu par le Nouveau
Testament.
Un siècle et demi après Polybe, la ruine de l'optatif, qui a fait de
grands progrès, se traduit de manières diverses chez les auteurs littéraires
non atticisants.
Diodore de Sicile n'emploie presque plus l'optatif, se conformant, ~
comme les auteurs du Nouveau Testament, à l'usage de la langue parlée
par ses contemporains,
Philon d'Alexandrie réagit au contraire contre l'usage de son temps et
s'efforce d'introduire des optatifs. On retrouve donc chez lui à peu près
tous les emplois attiques, mais en nombre moindre et d'une manière
artificielle. L'optatif indique une affirmation atténuée; mais le futur lui
fait concurrence : l'cwç xivèç Û7:z-:czr,ij o-j<j'.. L'optatif indiquant la possibilité
se rencontre, et parfois de manière impropre ; mais l'auteur ne sent pas
que ce soit expressif, et il lui arrive d'écrire : ô AÔyoç oùoàv av twv y.axà
Taç aiffÔY^aetç Tuâôct, cùo' eii.izxAvt pv;^ai çwvy)v oûvatx' av câ'GQT,Qiq. Il y a des
optatifs au sens du subjonctif dans des phrases subordonnées ; mais on
les rencontre après des présents comme après des prétérits. En somme,
Philon fait effort pour reproduire l'usage attique, mais avec des gauche-
ries qui trahissent l'imitateur.
Les atticistes proprement dits ont réagi plus encore contre l'abandon
L OPTATIF
2l3
de l'optatif; mais l'usage qu'ils font de ce mode ne répondait plus à rien
dans leur langue parlée. Le seul intérêt que puisse offrir pour le linguiste
l'usage de l'optatif chez Lucien se trouve dans les incohérences et les
erreurs qui résultent de tout usage artificiel.
On aimerait à savoir si l'élimination de l'optatif a eu lieu plus ou moins
tôt dans les dialectes autres que l'attique ; mais les faits dont on dispose
ne suffisent pas à trancher la question. Dans une tabella devotionis de
Gnide, non datée, mais qui est du lu" au i*"" siècle av. J.-C, on lit %ai [xy)
TU/'/) Aa[/.aTpoç xai Koupaç,et, trois lignes plus bas, ^;:q vjy^oi Aa;j.aTpoç y.ai
Kcpxç. Dans les actes d'affranchissement de Delphes, qui s'échelonnent
de 200 av. J.-G. à i3o ap. J.-C, il y a équivalence entre st Be xiç xaxa-
SouA'.Çotxo et ei Se tiç xa '/.xtolBz'SKi^TjXX'., entre ei 3e xiç tQXTzxzizo et ei âe Tiç
xa eça^T-r^-ai. Optatif et subjonctif s'équivalent, et l'un des deux devait
disparaître ; il semble que dans le Nord-Ouest de la Grèce, l'optatif ait eu,
notamment dans les phrases conditionnelles, une vitalité particulière, et
c'est peut-être dans la région de l'ionien-attique que l'optatif a perdu du
terrain le plus tôt.
Les causes qui ont déterminé en grec la ruine de l'optatif remontent
haut. L'histoire de toutes les langues indo-européennes montre que le
subjonctif et l'optatif n'ont pu se maintenir à la fois. En grec, il se mani-
feste dès le début que c'est l'optatif qui devait disparaître. Les usages
de l'optatif se sont restreints en effet dès avant l'époque historique.
En indo-iranien, l'irrealis est exprimé par l'optatif ; le gotique l'exprime
de même par son subjonctif prétérit, qui est un ancien optatif. Le latin
recourt à son «imparfait du subjonctif». Le grec tend au contraire à
exprimer l'irrealis par un indicatif prétérit, ce qui se comprend aisément
— des faits analogues ont eu lieu ailleurs, par exemple en arménien — ,
mais ce qui diminuait beaucoup l'usage de l'optatif, et l'un de ses emplois
les plus importants et les plus caractéristiques. Les traces de l'optatif dans
les phrases conditionnelles, au sens de l'irrealis, sont rares ; surtout en
ionien-attique, l'usage du prétérit avec â'v en pareil cas est rigoureusement
fixé. — Du reste, la distinction entre les types des phrases condition-
nelles attiques, avec indicatif présent, avec optatif, avec subjonctif (accom-
pagné de àv ou de -/.s, -/.a), avec prétérit de l'indicatif, était trop subtile
et délicate pour subsister à la longue, surtout en un temps 011 les dialectes
en se fondant dans une langue commune perdaient leurs finesses propres
et où le grec était employé par toutes sortes d'étrangers.
L'optatif était souvent employé en indo-iranien pour les prescriptions.
Cet usage n'a pas été inconnu au grec, et l'éléen en fournit des exemples.
On lit sur une table de bronze éléenne du vi* siècle av. J.-G. : Çexa [xvatç
xa a-s-ivGi /"exajToç, à côté de l'impératif axcxivexo (c'est-à-dire à-xoTt-
véxo)) ; au iv" siècle, cet emploi ne se retrouve déjà plus en éléen, et, sur
2l4 CARACTÈRES LINGUISTIQUES DE LA XOIV"^
une table du iv* siècle av. J.-C, on lit : azoTiveTw BniXactov. En ionien-
atlique, cet emploi prescriptif de Poptatif ne se rencontre pas.
L'optatif indo-européen suffisait par lui-même à indiquer la possibilité ;
bien des faits montrent que le grec a conservé cette valeur jusqu'à
l'époque historique. Mais l'affaiblissement de valeur de l'optatif se marque
par le fait que l'on éprouve le besoin de renforcer par une particule
l'optatif indiquant possibilité : av en ionien-attique, x£(v), y.a dans les
autres dialectes.
L'emploi de l'optatif comme substitut du subjonctif dans les phrases
subordonnées dépendant d'un prétérit est une création du grec, assez
malaisée à expliquer. Elle se rencontre déjà chez Homère, comme on le
voit si l'on compare par exemple ces deux vers :
N 22g otpuveiç Bà xat àO^Xov, o6t [xsG'.ivxa ÇFy^-qixi
M 268 V£(/.£ov bv Ttva 7caY5(u [''<^y,f]Ç [xeOiévxa (/")(3otev.
Ceci a augmenté un peu le nombre des optatifs, mais aux dépens de
l'unité d'emploi.
Or, l'optatif souffrait déjà de l'inconvénient d'avoir deux valeurs qui
n'avaient plus de rapport l'une avec l'autre : expression de la possibilité et
expression du souhait. Ces deux valeurs étaient si distinctes que l'une a
pu disparaître tandis que l'autre se maintenait encore en quelque mesure.
Autant qu'on en puisse juger par les inscriptions, l'emploi du subjonc-
tif et de l'optatif n'était pas le même clans les divers dialectes. Or, s'il est
aisé d'imiter certaines manières de prononcer les mots (par exemple de
mettre un -/j là oii le dialecte a â) et d'emprunter des mots étrangers,
l'adulte a toujours grand'peine à se défaire de la manière de faire des phrases
qu'il a apprise dès l'enfance ; en reproduisant le parler ionien-attique,
les divers Grecs ont dû se tromper souvent dans l'emploi des modes, et
ceci n'a pu que contribuer à ruiner l'usage simultané du subjonctif et de
l'optatif. Les étrangers qui parlaient la xoivi] ont dû aussi avoir peine à
employer ces modes avec leur valeur exacte.
Dans les poèmes homériques, il semble que optatif et subjonctif soient
à peu près également employés. Chez les auteurs attiques, le subjonctif
est sensiblement plus fréquent que l'optatif. La possibilité s'exprime
mieux, et plus fortement, par des mots tels que «je peux, peut-être » que
par une forme grammaticale propre ; or, c'est l'optatif de possibilité que
le grec avait le plus développé, et l'optatif de souhait n'avait qu'un rôle
limité. Le principe de la ruine de l'optatif se trouve donc en grec dès
avant l'époque historique.
Ce qui fait que le subjonctif s'est mieux conservé que l'optatif, c'est
qu'il avait sa place naturelle dans certains types de phrases subordonnées;
ÉLIMINATION d' ANOMALIES 2x5
il n'avait dans les phrases principales qu'un petit rôle. Au contraire,
l'optatif s'était beaucoup développé dans les phrases principales oii il
exprimait des nuances délicates, mais où il n'était pas une forme essen-
tielle dans le plan général de la langue.
IV. — Élimoation des anomalies des verbes.
Tel qu'il apparaît chez Homère, et encore en attique, le verbe grec con-
serve une large part des complications extrêmes qui caractérisaient le verbe
indo-européen. Mais, comme des conjugaisons régulières de verbes dérivés
se sont constituées dès avant les premiers textes, ces complications ne
représentaient plus les types qui avaient été normaux en indo-européen ;
ce n'étaient plus que des anomalies, destinées par là même à disparaître.
L'ionien du vi^-v® siècle avait déjà réalisé plus d'une de ces simplifica-
tions et de ces éliminations nécessaires qui ont eu lieu en attique deux
siècles plus tard ; il est souvent impossible de dire si telle forme de la /.oi-vv]
est due à un emprunt à l'ionien ou à l'évolution naturelle des formes
attiques. Il est même oiseux de poser la question, non seulement parce
qu'elle n'admet en général pas de solution, mais aussi parce que, au cas
où en effet telle forme a été prise à l'ionien, c'est l'anomalie de la forme
attique qui a été au fond la condition déterminante du maintien de cette
forme dans les pays de dialecte ionien et de son extension ailleurs.
L'opposition d'un singulier actif iOvjy.a, -^y.a, ioojxa et d'un pluriel £6£[j.£v,
elixsv, £CoiJ.£v ou d'un moyen £6£;j/r;v, £Î'iJ,-f)v, èo6iJ/r]v, paraît avoir été com-
mune au grec entier à date ancienne ; c'est l'usage homérique et c'est
l'usage attique à l'époque classique ; de vieilles inscriptions doriennes con-
naissent encore des 3''^ personnes du pluriel eôsv, eâov. Mais de bonne
heure, l'anomalie tend à se réduire. H y a déjà chez Homère des pluriels
refaits sur le singulier, comme lOrf/.av. En ionien, on rencontre encore
av£0£7av à Ceos et à Milet ; mais la forme ordinaire du pluriel est déjà du
type £6v^7.a[X£v, £6r,-/,av, et le moyen est du type àôv^xaTo ; c'est ce qu'offre
le texte d'Hérodote, et c'est à l'influence ionienne qu'est due sans doute
la présence de EOvjxav sur une inscription archaïque d'Athènes au vi* siècle,
alors que l'attique avait à'Ociav ou plutôt, en l'espèce, le duel £6£-cy]v, car il
s'agit de deux personnes ; c'est aussi à l'influence ionienne que sont dues
des formes comme 7:ap-?î/,xv, às^y.xv chez les tragiques et chez Thucydide.
Sur les inscriptions attiques, le contraste entre lÔYjy.x et £6£[j.£v est régulier
jusqu'en 385 av. J.-C. ; de 385 à 3oo, le pluriel è'ôvjy.av apparaît ; de 3oo
à 3o av. J.-C, on n'a plus que £6Y)7.av. Les anciens auteurs proprement
attiques emploient ïfiz\j.vt, etc. ; mais chez Ménandre, on ne lit plus que
à<p-(^xxTtv, è^eâwxaxe, ïfir,-/.7.v. Un mouvement analogue avait eu lieu dans
2l6 CARACTÈRES LINGUISTIQUES DE LA XOIVT^
les autres dialectes : on ne connaît que eôr^xav sur les inscriptions les-
biennes et thessaliennes, et edqxocv domine sur les inscriptions doriennes.
Ausfîi toute la langue courante à partir du m* siècle ne connaît-elle plus
que le type à6rjxa[j-£V, eôr^xav ; c'est celui qu'on trouve sur les papyrus
d'époque ptolémaïque, sur les inscriptions de Magnésie, dans l'Ancien et
le Nouveau Testaments. Néanmoins, la tradition littéraire maintient des
traces de l'ancienne forme attique : les papyrus d'Herculanum ont encore
eocffav à côté de eSwxaiJ-ev, Strabon flotte entre eôsaav, è'So~av et eÔYjxav,
è'owy.av, et même Tévangéliste Luc a encore ■rrapéSoaav dans un préambule
un peu littéraire, I, 2. Les Atticistes ont à la fois la forme de xotv/^,
£oa)xa[X£v, et la forme que leurs manuels leur donnaient avec raison pour
attique, è'âoixev. — Tout ceci n'empêchait pas une forte anomalie de
subsister : le type en -xa n'a prévalu qu'à l'indicatif, et pour toutes les
autres formes, on gardait la forme sans -xa ; ce type en -xa était du reste
lui-même particulier à è'Ô'/jxa, ^xx, £So)xa. Aussi une nouvelle forme, fran-
chement régulière, intervient à l'époque impériale : ïÔYjaa, àf^ua, eSwua.
Toutefois, malgré l'intervention de cette nouveauté analogique, l'anomalie
s'est maintenue ; les Pères de l'Eglise emploient encore £cwxa[A£v, etc., et
le grec moderne a tout à la fois à'oojxa, àavjxx (àoY;xa) et è'owaa, àoJTQcra ; là
même où acpyjxa se maintient, le subjonctif est plutôt âç-i^ato ; le lesbien
actuel (qui n'a rien de commun avec le vieux dialecte lesbien) a afika et
âfsa ; l'épirote a âfka, mais à l'impératif 4/5/.
Le parfait sans redoublement à sens de présent foX^a « je sais » avait
conservé en grec ancien une flexion archaïque: Fc'2o(, /"oTaôa, /"otSe, '
>F(oix£v, /"{aT£, /"{aavTi, Fia-io-t. Cette flexion est maintenue chez Homère.
L'attique la présente à peine atténuée à l'époque classique, où cependant
ÏŒfxsv, à la i""* personne du pluriel, est dû à l'analogie des- deux autres
formes du pluriel et de la forme du duel. Mais déjà l'ionien fléchissait ,
oioa, oioKç, clSs, or5a[;,£v, etc., à l'époque d'Hérodote. A Athènes, la 2* per-
sonne oT(j8a, était étrange; d'abord on ne l'a pas éliminée; on en a
marqué le caractère propre de 2* personne par l'addition de -ç, et l'on
trouve cTffÔaç dans la comédie moyenne et chez Ménandre. Ce n'est là
qu'un stade transitoire, et cette forme bizarre n'a pas survécu. La xotvv^ ne
connaît plus que la flexion normale olâa, oTSaç, oi3a[j.£v, etc. En Sicile
le problème a été résolu autrement et sur la 3* personne du pluriel i'tjavTi
il a été fait toute une flexion hà]}.i, qui paraît avoir eu quelque succès
même dans la xcivv^.
L'imparfait du A'erbe sqxt offre des altérations analogues. La forme ^aôa
de 2* personne du singulier, qui est celle de l'attique, offrait le même in-
convénient que c!j6a ; on y a aussi ajouté pendant un temps le -; final, d'oii
^aôaç qu'on lit chez Ménandre. Mais cette innovation n'a pas prévalu, et,
plus simplement, on a recouru à la forme non attique ■^; ; toutefois rfihci. est
ELIMINATION D ANOMALIES 2 I 7
encore la forme ordinaire de l'Ancien Testament et figure sporadiquement
dans le Nouveau. — La flexion attique de l'imparfait -^v offrait un autre
inconvénient : la i''® personne du singulier r^v se confondait avec la 3*;
c'est ce qui a entraîné, évidemment sous l'influence du futur £7oiJ.ai, la
création d'une première personne -(^[ayiv à forme moyenne ; Ménandre n'a
encore que -i^v ; mais les papyrus d'époque ptolémaïque, l'Ancien et le
Nouveau Testaments ont v^ir^v, qui était manifestement la forme courante
de la %ol'^r^ dès le iii^ siècle av. J.-C. ; ceci a entraîné, beaucoup plus tard,
la création d'une 2* personne -^jo, et il en est résulté de grandes consé-
quences, puisque la i''* personne du présent est en grec moderne d\}.xi.
Comme partout en indo-européen, les verbes dont la i"^* personne du
singulier était en *-mi tendent en grec à s'éliminer au profit du type en *-ô.
Ainsi le type osr/.vuf^.i disparaît dans la -/.ciw^ devant oeavijo) ; Ménandre a
déjà âzo^Xuef. et o\>m'm, à côté de è^ôXXuau Le point de départ de l'innova-
tion se trouve à la 3" personne du pluriel Bei-Avuoja'., qui est au moins
aussi ancienne — et sans doute plus — que l'attique osixvjaau Chez Ho-
mère on n'a que des formes telles que w[j.vuov à la 3* personne du pluriel
de l'imparfait des verbes comme cij,vu[j.u
Le présent 'iQvr^\u tend à être remplacé par h-zZi ou par '.axàvw ; c'est ce
qu'on rencontre sur les papyrus d'époque ptolémaïque et dans l'Ancien
Testament, où cependant '(Qx-r^iv. subsiste encore. Polybe emploie KaTr\\v. ou
taTa^'w suivant sa commodité, et se sert de l'un ou de l'autre afin d'éviter
des hiatus. Dans le Nouveau Testament, icjTavoj domine, et hrq\hi n'existe
qu'à l'état de traces. — D'autre part, sur le parfait sjTvjy.a, à valeur de
présent, on a fait un présent cjTv^y.w, qui ne se lit pas dans les papyrus
d'époque ptolémaïque ni d'une manière sûre dans l'Ancien Testament,
mais qui est chez Polybe et dans le Nouveau Testament. Le grec moderne
a (7Tr,/.o), axÉy.o).
L'aoriste ancien v^Ya^ov de àyt») avait une formation très singulière, il a
embarrassé de bonne heure. Dès la première moitié du iv" siècle, le poète-
musicien Timothée prête un aoriste analogique r^^z au Phrygien qu'il fait
parler en mauvais grec. Cette forme qui, au iv" siècle, produisait sans
doute l'effet d'une monstruosité, se lit dans un papyrus de 112 av. J.-G.
et dans le Nouveau Testament ; elle devient courante dans les papyrus
depuis le 11* siècle ap. J.-C. — Une autre forme, un peu moins éloignée
de l'usage ancien, àyaYvjaat, apparaît dans les papyrus au 11" siècle av.
J.-C. et dure longtemps ensuite. On a donc résolu de deux manières vers
le même moment la difficulté que posait v^yavov.
L'une des particularités curieuses de la xoiri] est le développement de
l'aoriste en -6-/;v. La formation en -6r,v est une création du grec et a servi
à donner des aoristes passifs aux verbes qui n'avaient pas un ancien aoriste
en -•/]- ; elle est devenue la formation normale de l'aoriste passif. Mais
2l8 CARACTÈRES LINGUISTIQUES DE LA "AOWYJ
l'attique classique l'a toujours réservée au passif. En dehors de l'attique la
forme en -Oyjv a pénétré notamment dans des verbes qui n'admettent que
les désinences moyennes ; l'attique a y^vv^joij-ai, et ■^eyérq\).xi, mais il est
resté fidèle à £Y£vè[ji,Y3v. Hors de l'attique on trouve èye^rfi-ri^ en grec occi-
dental, chez Epicharme et chez Archytas, et dans l'ionien d'Hippocrate.
Cette forme se montre à Athènes chez le comique Philémon, contempo-
rain de Ménandre. Elle est fréquente dans les papyrus d'époque ptolé-
maïque, chez Polybe, dans l'Ancien et le Nouveau Testaments. I)e même
l'aoriste à7r£xpiva[ji,-^v de àzoxptvofxai se maintient bien à Athènes, jusque
chez Ménandre; mais les papyrus d'époque ptolémaïque, l'Ancien et le
Nouveau Testaments ont à7:£-/.pt'8-^v. Et cette extension de -6y]v atteste la vita-
lité de la formation passive en -9-/jv, qui s'est en effet maintenue en grec
moderne avec addition de -xa emprunté au parfait, soit une formation en
-Oïjy.a (avec subjonctif en -Ow).
V. — La désinence verbale -uav
Le grec a hérité d'un simple -v final (représentant un *-nf plus ancien)
pour caractériser la 3" personne du pluriel des temps secondaires ; cette
désinence avait le triple inconvénient d'être un peu trop faible et brève
pour marquer nettement une forme grammaticale, d'être identique à *la
caractéristique de i''" personne du singulier et de fournir des formes qui
avaient une syllabe de moins que les formes de i""* et 2" personnes du plu-
riel : è'XsiTCov signifiait à la fois « je laissais » et « ils laissaient » et cadrait
mal, au sens de « ils laissaient », avec les formes plus longues èX£i7rc;j,îv,
èXelneze. De très bonne heure, avant les premiers textes, une désinence
dont les origines ne sont pas entièrement claires, s'est répandue dans le
type en -[xi dans le groupe ionien-attique, tandis que les formes du type
de £X£i7uov, plus fréquentes et par suite mieux fixées dans la mémoire, ont
gardé longtemps le type ancien ; au lieu de £9£V, qui se trouve par exem-
ple en arcadien, de £cpav£v fréquent chez Homère, on a eu en ionien-attique
dès le début de la tradition — déjà chez Homère — è'9£jav, £-iQ£7av,
èfavv^aav, è^a^av, è'âoffav, io'.ooix'^, etc. La langue en est restée là longtemps.
Une première extension a eu lieu à l'impératif; le vieil attique avait des
pluriels tels que ovtwv, çspovTwv ou encore £7to)v. A partir de 3oo av. J.-G.
apparaissent sur les inscriptions attiques des formes comme àTcoxtviTWjav,
qui deviennent promptement les seules. Ces formes existaient sans doute
déjà plus anciennement dans l'usage, car Euripide a tto^aav, ecritocrav. Il
est plus hasardeux de faire état des formes qui se lisent chez les prosateurs
comme Thucydide ou Xénophon et qui ne sont pas garanties par le mètre.
Au 11^ siècle la désinence -aoi.^ s'étend souvent à la flexion en -w : les
FORMES NOMINALES ANOMALES
219
papyrus d'Egypte présentent des formes comme eXajjiavoaav, Y]XOocrav, et
il y a dans l'Ancien Testament beaucoup d'exemples comme èXévoaav,
■î^XÔoŒav ; dans ce même siècle on lit sur les inscriptions sa^osav à Per-
game, xaTwixojaav à Magnésie, Yj^'.suaav à Ghalcis, TrapîXxSoffav à Délos,
etc. ; mais Athènes reste indemne. Des inscriptions dialectales oflrent des
faits analogues : eXaSoaav en béotien, àv-riXeYouav (optatif) en delphique,
toujours vers le même temps. Il y a donc eu là une tendance très forte,
mais qui n'a pas réussi à éliminer le type en -ov : £Xa[jL5avov, IXaSov de-
meurent les formes du Nouveau Testament, et ce ne sont pas les formes
en -offav qui, dans les verbes en -w non toniques (c'est-à-dire dans les an-
ciens verbes non contractés), ont prévalu en grec moderne.
En grec moderne, la désinence en -dav est celle des verbes accentués
sur la finale, donc des anciens verbes contractés : la 3" personne du plu-
riel de (è)pa)TCL) est (è)p(OToijwav(£) ; il est vrai que toute la flexion de cet
imparfait est du type (à)pwToDc7a, (£)pa)Tcuc7£ç, etc. La tendance à l'exten-
sion de -crav dont les textes de -/.oiv/) portent témoignage paraît donc avoir
eu des conséquences pour l'évolution de la langue.
Dans les verbes non contractes, la finale -ov de 3* personne du pluriel
ne s'est du reste pas maintenue. Il y avait une forme spécialement pro-
pre au prétérit, où toutes les personnes étaient bien caractérisées, celle de
l'indicatif aoriste en -aa ; c'est cette forme qui a servi de modèle à tous les
prétérits. Dans les verbes anomaux, les formes en -a de l'aoriste en -ua
remplacent de bonne heure la forme en -ov, on l'a vu, et sTza appa-
raît très vite à côté de eItuov. Dès le 11® siècle av. J.-C, on lit sur un
papyrus égyptien une 3* personne du pluriel u6piÇav ; dès le même temps,
on trouve -av au lieu de -xzi au parfait : eiX-^cpav. L'influence de l'aoriste
en -y. a été décisive en grec moderne ; et la 3* personne du pluriel de l'im-
parfait de oévo) « je lie » est eSsvav, comme d'ailleurs la flexion est ISeva,
£§£veç, £(5£V£, ili-^ix]xz, £â£vaT£(ou èâcvexE), parallèle à celle de l'aoriste =5£(ja,
eBcCeç, £0£7£, £cé(Ta[j.e, etc.
La tendance qui a prévalu en grec moderne se manifeste dès une épo-
que très ancienne ; mais ceci n'empêche pas que les formes en -ov de
3* personne de pluriel ont persisté pendant toute l'antiquité, attestant ainsi
la puissance de la tradition.
YI. — Les formes nominales anomales.
De même que la flexion verbale, la flexion nominale tend à se simpli-
fier et à se réduire à des types clairs caractérisés par des voyelles défi-
nies : un type en -oç, un type en -â (-"o), etc.
Les mots anomaux tendent à s'éliminer. De bonne heure, par exemple
2 20 CARACTÈRES LINGUISTIQUES DE LA XOtVr]
utûç est remplacé par uloc. Déjà Hérodote a régulièrement ul6c, sauf Tac-
cusatif pluriel j-iaç, IV, 84 ; en attique, u'.u; se maintient plus longtemps,
comme on doit l'attendre ; mais ulbç est la seule forme attestée depuis
35o av. J.-C, et c'est par suite la forme de la -/.cirq.
Le mot c!ç disparaît purement et simplement, remplacé par xpôSaxov,
Tcpcêaticv qui avaient l'avantage d'être des mots plus longs, ayant plus de
corps, et d'être réguliers. C'est déjà xpô6a-cv et irpcôaTiov que Ménandre
prête à ses paysans ; c'est 7:pô6aTov qui est employé dans les papyrus
d'époque ptolémaïque et dans les inscriptions en v.oirri, et qui est le terme
dont se sert exclusivement le Nouveau Testament. — De même àpva,
àpvoç sont remplacés par les formes fléchies normalement à[Avcç et àpvbv ;
l'Ancien Testament connaît encore un peu â'pva et àpvôç ; le Nouveau
Testament n'a plus que àiAvôç et ocp^io^. — Le mot opviq, dont la flexion
opvtôoç, etc. n'était pas annoncée j)ar la forme du nominatif et qui d'ail-
leurs avait une autre forme dans une partie de la Grèce — où le dorien
opviç, cçi^iyoç s'est maintenu et a fait concurrence à oç>-^iç, opviGoç — sem-
ble avoir subsisté à la campagne, avec le sens restreint de « poule » :
dans Luc, XIII, 34 opvic, (de très vieux manuscrits ont opv',^ dans ce pas-
sage, et opviy- se maintient en effet en Cappadoce jusqu'à maintenant) a
déjà le sens de « poule » qui est celui du mot sous sa forme moderne
opvtôa. Pour désigner l'oiseau, on recourt à cpveov qui apparaît déjà sur
un papyrus du m* siècle av. J.-C. ; le terme ordinaire pour « oiseau » est
Le mot V3CUÇ s'est mieux maintenu. Il est souvent chez Ménandre ; il se
trouve encore dans les papyrus d'époque ptolémaïque et dans l'Ancien
Testament. Mais il devient rare, et le Nouveau Testament n'a plus que
Les comparatifs en -t'wv ne perdent leur accusatif singulier en -w et leur
nominatif pluriel en -ouç que vers le ii* siècle av. J.-C. dans les papyrus
égyptiens ; par suite -w et -syç sont encore les formes de l'Ancien Testa-
ment. La langue littéraire flotte dès lors entre -w et -ova à l'accusatif sin-
gulier. — Mais bientôt ce sont les formes elles-mêmes du comparatif en
-l'wv (ou les formes plus anomales telles que Oa-tcov) et les superlatifs en
-toTToç qui s'éliminent. Déjà en attique ces formes étaient archaïques, et il
n'en subsistait que quelques représentants d'emploi usuel bien fixés dans
la mémoire des sujets parlants, comme OatTOiv, vjttwv. D'autres formes
avaient été maintenues par des circonstances spéciales : £)^Oia)v était plus
satisfaisant pour l'oreille que èxôpsxepcç, qui a deux p dans le même mot ;
^aôi'wv était mieux rythmé que ,3a6jT£poç qui a trois brèves consécutives.
Mais avec le temps, ces formes deviennent plus rares. Ainsi pâwv s'était
conservé en attique, mais Polybe se sert de paoïïjxepcç, et même les atti-
cistes n'échappent pas à l'extension du type courant en -Tspoç. — Du
FORMES NOMINALES ANOMALES 221
reste l'usage du comparatif tend à diminuer ; le comparatif n'est pas fré-
quent dans les papyrus d'Egypte, et, dans l'Evangile, J. I, i5, on lit zpwiôç
jjLO'j, là où l'on attendrait Tcpôxepcç d'après l'usage classique.
Due évolution de la langue se marque donc nettement depuis le temps
même oii le grec attique — un attique parlé par des Ioniens et des étran-
gers — devient la langue commune de civilisation de toute une grande
région. Le mouvement, que les textes, trop littéraires, ne permettent pas
de suivre dans le détail, se poursuit ; et, entre le iv*" siècle av. J.-C. et le
IX* ap. J.-G. par exemple, il s'accomplit des changements profonds.
La flexion moyenne des verbes s'était bien maintenue durant longtemps;
mais c'est l'une des particularités des verbes indo-européens qui ont tendu
à s'éliminer partout et dont seules les langues les plus anciennement attes-
tées offrent, soit l'état ancien, comme le grec classique et les vieux textes
indo-iraniens, soit des restes importants, comme le latin, le vieil irlandais
et le gotique : le moyen tend à se réduire ; il a dès le début fait diiBculté
pour les étrangers qui parlaient grec, et le poète Timothée, du iv* siècle
av. J.-C, prête à son Phrygien ridicule les formes cpyw et -/.ctôa).
Le parfait, qui de bonne heure avait pris en Sicile la flexion du présent
(Théocrite prête oîScr/.o) à sa Syracusaine), sort de l'usage, et il n'en sub-
siste que le participe passif en -[j.vkç sans redoublement : -(p!X[x\hi^oç est
aujourd'hui le seul reste du parfait de ypaçw. Au ix* siècle ap. J.-C, la
valeur de ysYpa^a n'était plus sentie, et les traducteurs slaves, qui avaient
dans leur langue le moyen de marquer la nuance entre le parfait et l'aoriste
grec, ne tiennent pas compte de la différence entre ïXiizcv et XsAciTra.
Dans les noms, la flexion consonantique disparaît. L'accusatif en -x du
type yipo^-zx est remplacé par vÉpcvTav, avec addition du -v caractéristique
de l'accusatif. Sur cet accusatif une fois créé — et les commencements en
apparaissent, on l'a vu, p. 199, avant l'époque chrétienne, — il a été refait
un nominatif singulier Ylpovxaç. Il résulte de là que la flexion consonan-
tique Y^pcvTsç, -(épTnxq a subsisté seulement au pluriel. Et encore beaucoup
de noms ont-ils généralisé le type de \bjoq, si bien que le pluriel de ^(ei-
xcvaç (ancien ^s'-'^wv) se fléchit yzixà'toi, ysitôvcjç. Inversement le type en
-£ç s'est étendu aux mots en -r/]ç, et le pluriel de %Àéçrr)ç est xXéç-sç.
En somme, l'existence d'nne langue littéraire fortement fixée a pu dis-
simuler l'évolution dans les textes écrits ; elle l'a retardée pour un temps,
surtout chez les gens cultivés et, par contre-coup, chez l'ensemble des
sujets. Mais le grec présente des innovations du même ordre que celles
qu'on observe dans les langues indo-européennes les moins cultivées et les
plus tardivement cultivées, et finalement ces innovations n'y apparaissent
en moyenne pas plus tard qu'ailleurs. Vers le ix* siècle ap. J.-G., le grec
n'était pas sensiblement moins évolué que les dialectes romans ou germa-
222 CARACTERES LINGUISTIQUES DE LA ZO'.VY;
niques, et il l'était à beaucoup d'égards plus que le slave et le baltique delà
même époque. L'exemple est intéressant : il montre que l'action conser-
vatrice de la littérature, tout en troublant à beaucoup d'égards l'évolution
de la langue courante, ne l'a ni arrêtée, ni même beaucoup ralentie.
Si la grammaire du grec ancien s'est bien conservée dans ses traits
essentiels durant toute la période antique et s'il en subsiste beaucoup de
restes encore actuellement, cela vient de ce que la fin de mot n'a pas
subi d'altérations profondes. Dans la plupart des langues indo-européennes,
les périodes avancées du développement comportent une ruine presque
complète de la voyelle de la syllabe finale des mots : latin iintim devient
en français un, et un ancien germanique *awaz_ devient en allemand ein.
Le grec n'a eu à aucun moment un accent d'intensité fort qui ait facilité
de pareilles amputations de finales, et par suite, les caractéristiques gram-
maticales qui se trouvaient dans les fins de mots n'ont jamais disparu. Il
est résulté de là qu'une flexion verbale ^Iztm, [ÎÀé'Trsiç, ^asttsi, ou un sub-
jonctif va ÇtkéTM, va (âXézr;?, va ^Xér.r, subsistent en grec moderne; un aoriste
è'Ypa^a, lypatl/s s'est exactement maintenu. De même, dans la flexion
nominale, on a jusqu'à présent ofAcr, oîXcj, oiXo (continuation de ç''Xcv),
ot)v£ et au pluriel çîac, oiXcuç ', au féminin [jApx « jour », i^Épaç, au neutre
|uÀc, ^j)vC'j, pluriel çûAa. Par suite, la grammaire du grec ancien s'est
progressivement simplifiée, sans avoir besoin de se rénover de fond en
comble, comme celle du latin vulgaire dans le passage du latin au fran-
çais.
Mais cette conservation des finales, qui a été de si grande conséquence,
n'est pas due à une influence de la langue écrite ; elle tient à la prononcia-
tion de la langue qui ne comportait pas de diminution grave des voyelles
finales. Les finales ont en grec, comme partout, une certaine débilité : le
-v final s'est amui, et l'on dit HûXc, et non ^jXcv ; l'accent grec moderne
n'entraîne pas allongement de la voyelle en fin de mot comme à l'inté-
rieur. Mais cette débilité, n'étant pas aidée par un accent placé cons-
tamment soit sur l'initiale soit sur une autre syUabe non finale, n'a
pas abouti à la destruction des finales. C'est grâce à cette circonstance
que les Grecs n'ont jamais eu le sentiment de passer de la période du
grec ancien à une période moderne ; les Français, qui avaient perdu toutes
les finales latines, ont dû au contraire s'apercevoir à un certain moment
que, entre le latin écrit et le français, un pas décisif avait été franchi et
qu'il s'agissait désormais de deux langues différentes. Le grec a eu un
développement grammatical continu ; on n'y voit pas, à l'époque histo-
rique, de « révolution ».
CHAPITRE V
LES BASES DIALECTALES DE LA y.oiv^
La xctvv] s'est fixée pour une large part en dehors de l'ancien domaine
hellénique et par suite hors de l'influence immédiate des vieux parlers
locaux. Elle était destinée surtout à des Hellènes, plus ou moins détachés
de leur cité d'origine, et à des étrangers. On ne saurait donc s'attendre à
y trouver la continuation exacte d'aucun parler particulier. Mais l'expé-
rience montre qu'une langue commune repose en général sur un certain
type dialectal qu'on s'est efTorcé de reproduire ailleurs. Le français est la
langue de Paris, et l'italien littéraire est du toscan privé de ses particula-
rités strictement locales et prononcé d'une manière plus romaine que
toscane. Le problème qui se pose est donc de savoir quel est le dialecte
grec qui a fourni à la -/.stvr, le modèle imité.
Les faits qui ont déjà été passés en revue ne laissent pas de doute sur
la réponse : le dialecte qui au iv* siècle a été imité ailleurs est l'attique, et
la langue qu'on s'est efî'orcé de parler partout, celle dont chacun appro-
chait d'autant plus qu'il était plus cultivé, est celle d'Athènes. L'extension
de particularités athéniennes comme cjOsiç au lieu de ojBsi'ç (v. p. 200)
et le fait que la prose attique est durant toute l'antiquité demeurée le
modèle par excellence pour ceux qui écrivaient ne laissent pas de doute
sur cette situation privilégiée de l'attique au moment décisif de la consti-
tution de la y.sivv^. Athènes a été l'endroit où l'hellénisme s'est pour ainsi
dire concentré avant de commencer une nouvelle période d'expansion, et
c'est la langue d'Athènes qui est apparue comme la langue de l'hellénisme.
Le modèle attique a été reproduit par d'autres Grecs, qui gardaient
involontairement beaucoup de traits de leur parler maternel. Un méridio-
nal qui parle français emploie les formes françaises des mots et les formes
grammaticales françaises, et non des formes provençales ou gasconnes ;
mais les voyelles qui figurent dans ces mots et dans ces formes ne sont
2 24 BASES DIALECTALES DE LA XOtVI^
pas celles qu'emploie un Parisien ou même un sujet du centre de la
France ; ce sont des voyelles provençales ou gasconnes, qui choquent un
Français du Nord et lui font apparaître ce français, correct en gros,
comme une langue semi-étrangère. L'emploi fait des formes grammaticales
n'est pas le même ; telle forme qui, comme le prétérit simple f aimai, je
vins, est entièrement disparue dans la région parisienne, est demeurée
courante dans le Midi, oii les parlers locaux en ont en effet l'équivalent.
Le vocabulaire d'un Français du Midi comporte aussi des mots locaux,
plus ou moins francisés. L'attique de la /.oivr^ était donc, pour la plupart
des Hellènes qui parlaient cette langue, du parler local plus ou moins
atticisé, non de l'attique véritable.
Or, comnie on Fa noté, la y.ûivy^ s'est développée dans des régions
asiatiques où a dominé l'ionien, ou voisines des régions de langue
ionienne. Et ce sont des Grecs de parler ionien qui ont pour la plus
grande partie propagé la xotvY]. Il existait déjà une -/.oiv/^ ionienne, et cette
xoivv^ a eu sur le développement de la langue d'Athènes — d'ailleurs
étroitement apparentée à l'ionien — une grande influence. Pour les
Ioniens, qui ont été les maîtres de la plupart des étrangers qui appre-
naient la xotvv] et qui ont fourni en grande partie le fonds hellénique des
grandes villes de l'époque hellénistique, la langue commune qui se con-
stituait ne pouvait être que leur xoiv/; ionienne modifiée par l'emprunt de
quelques formes attiques et par l'abandon de quelques particularités spé-
cialement ioniennes.
La grande y.oivv^ constituée à partir du iv* siècle av. J.-C. apparaît ainsi '
comme la continuation de la communauté ionienne-attique d'une époqufr
préhistorique et de la xcivv^ ionienne qui s'est constituée à partir du
vii'^ siècle av. J.-G. Dans une première période représentée par les débuts
de la littérature athénienne, l'attique emprunte à l'ionien, et l'élégance
consiste à Athènes, qui à l'époque ancienne n'avait d'importance d'aucune
sorte et surtout pas de civiUsation propre, à garder quelque chose des-
modèles ioniens. Par suite du renversement de situation qu'avait provoqué
la création de l'empire achéménide, c'est le modèle attique qui s'est pluS'
tard imposé à l'Ionie. Mais au fond il s'agit toujours du grand groupe
ionien-atlique. Telle est la donnée fondamentale du problème. Les rela-
tions entre Athènes et l'Ionie ont été constantes. Après la rupture de
l'unité ionienne-attique préhistorique, Athènes a longtemps reçu sans-
avoir rien à rendre. Ensuite, c'a été le tour d'Athènes de servir de modèle.
Mais il y a entre Athènes et l'Ionie unité d'origine, puis unité de civilisa-
tion, et les échanges de langue ont été incessants.
Pour déterminer l'apport particulier de chacun des dialectes grecs dans
la xoiv-^, et notamment la part spéciale de l'attique ou de l'ionien, il faut
l'ionien et l'attique 225
commencer par faire abstraction de toutes les innovations qui résultent
des tendances générales de la langue.
Les faits qui prouvent une influence spéciale de tel ou tel dialecte sont
ceux qui caractérisent ce dialecte et qui ne résultent pas de tendances géné-
rales. On sait par exemple que Tu était dans la xoivr] unu français, et non
un ou. Or, telle était la prononciation en attique et en ionien d'Asie ; mais
on ignore en quelle mesure Vu était u (français) ou ou (français) dans la
plus grande partie de la Grèce au moment où s'est constituée la xowf, ;
tout ce qu'on sait précisément, c'est que en Laconie et en Béotie, l'y se
prononçait oic, et que la y.oiv/^ est, sur un point de détail de ce genre, qui
est capital en l'espèce, conforme au modèle attique et ionien asiatique, en
désaccord avec le béotien et le laconien.
Au contraire, il n'y a rien à conclure du fait que la y.cr.vv^ tend à réduire
les diphtongues à des voyelles simples, ei à f, at à ê, etc. Car ceci résulte
d'une tendance universelle. La simplification des diphtongues n'est pas
propre au grec : on l'observe au cours du développement de toutes les
langues indo-européennes sans exception. En grec, cette simplification a
lieu plus ou moins tôt suivant les diphtongues et suivant les dialectes.
La graphie du dialecte béotien la note soigneusement et relativement tôt ;
mais il ne résulte naturellement pas de là que la v.oiTfi ait emprunté au
béotien la simplification des diphtongues. Si, par exemple, ai est noté en
béotien, à Tanagra, ae dès l'époque archaïque et -q à la réception de l'al-
phabet ionien au iv^ siècle et que cette prononciation ait été ensuite géné-
rale, cela ne prouve pas que Ton ait imité partout la prononciation
béotienne. On voit seulement par là que, la tendance à la simplification
des diphtongues existant en Grèce comme sur tout le domaine indo-
européen, la Béotie a pris les devants peut-être dans la prononciation,
sûrement dans la notation. Mais la diphtongue si est remplacée par i
déjà dans une inscription d'Argos vers /i5o av. J.-C., par conséquent
en pur dialecte, où on lit açaipi^Ôat et h'. « où » (c'est-à-dire el). On a
sûrement continué de noter des diphtongues dans beaucoup de cas où l'on
prononçait déjà des voyelles simples. Dans la y.otvrj, la simplification de xi
se manifeste clairement au ii'^ siècle av. J.-C., en Egypte: des papyrus
incorrects ont alors ey.xôxaTe valant èxTÉtavai, et Çtxaezz valant ^aivsTai.
Toutes les diphtongues se sont ainsi simplifiées, et, à l'époque byzan-
tine, il n'en subsistait plus aucune : ai était devenu e, ci était devenu u
(Vu français), etc.
De même, le grec a tendu d'une manière générale à ouvrir toutes' les
consonnes occlusives (dites aussi muettes) dont la prononciation était
faible et à en faire des spirantes. Les occlusives sourdes non aspirées p, t,
k sont partout les plus fortement articulées ; elles ont subsisté telles
quelles, et tc, t, y. placés devant voyelle ont gardé jusqu'à présent la pro-
A. Meillet. i5
I
2 20 BASES DIALECTALES DE LA XOIV^
nonciation p, t, k, sans aucun changement.- Mais les sonores b, d, g et
les aspirées ph, th, kb sont plus faiblement articulées en général ; elles ont
donc perdu en grec leur caractère occlusif; on sait que, dès l'époque
byzantine, [i, B, y n'étaient plus b, d, g, mais des spirantes, que {i était
une sorte de v, B la spirale dentale sonore (th anglais de father^, ■; la
spirante gutturale sonore (celle de l'allemand Tagé), et que 9, 6, y
n'étaient plus/)/;, th, kh, comme à l'époque classique, mais/, ^ (th anglais
de ihing^, x (le ch allemand de dach). Même 7:, ~, ■/., là 011 ces consonnes
étaient faiblement articulées^ sont devenus des spirantes : dans des
groupes, tels que epte, ekte, etc., le premier élément du groupe ne com-
porte pas l'explosion qui est la partie la plus fermement articulée de la
consonne ; ce premier élément est devenu spirant, et ÏTi-i^ Yj.é7:Tr,ç, 07-0),
vuy.Ta sont devenu heftd, kléftis, oxtô, nixta. Ce changement était, comme
les précédents, accompli à l'époque byzantine. La perte de l'occlusion de
toutes les consonnes faiblement articulées résulte donc d'une grande ten-
dance de la langue, et c'est sans doute celle qui caractérise le plus le grec ;
car il ne s'agit pas ici, comme pour la simplification des diphtongues,
d'un phénomène qui apparaît dans toutes les langues indo-européennes ;
on en trouve, il est vrai, l'équivalent à peu près exact dans une partie du
domaine iranien, et il y a des phénomènes analogues plus ou moins
partiels ailleurs, surtout en germanique ; mais en somme on n'observe de
faits pareils que dans peu de langues. Ce trait est donc celui qui donne à
l'évolution du grec durant la période historique son aspect propre, comme
l'altération de s et de y et les débuts de l'altération de lu caractérisent la
période préhistorique de cette évolution.
Or, c'est dans des dialectes doriens que le caractère non occlusif de (3, c, y
et de 9, 0, y se manifeste pour la première fois. Les plus anciennes traces
de la prononciation spirante de c se rencontrent dans le dorien de Crète ;
et l'on sait que le 9, devenu spirant, a été noté régulièrement jen laconien
depuis le n® siècle av. J.-C, sur les inscriptions : avsa-^y.î = avsO-^y.e ; les
auteurs de relevés dialectaux notent de même, ainsi xaSac. (ancien y.x3-,3â6'.)
valant '/.ot.-xztfii chez Hesychius. Le y prépalatal de oX(yoç, devenu spirant,
s'est fondu dans le i précédent ; la graphie hXizz se trouve pour la première
fois chez l'écrivain Rhinthon de Tarente. On retrouve ensuite sX-.oç, au
lieu de iXîyoç, sur des papyrus égyptiens dès le m*^ siècle av. J.-C.
Mais de ce que les premières manifestations du changement ont eu lieu
dans des parlers doriens à ce qu'il semble, il ne résulte pas que l'extension
de cette manière de prononcer à toute la Grèce provienne d'une influence
dorienne. Pour qui ne les a pas dans son parler, les spirantes comme le
ih anglais et le ch allemand sont très malaisées à réahser, et tout le monde
sait quelles difficultés elles font aux Français qui apprennent des langues
étrangères. Même si on l'avait désiré, on n'aurait donc pu reproduire ces
TRAITS lONIENS-ATTIQUES 22 7
particularités doriennes qui, au moment où on les a remarquées pour la
première fois, ont sans doute paru aux autres Grecs un peu ridicules ou
singulières et qu'ils n'ont assurément pas songé à imiter. La y.ov^T^ n'a pu
acquérir (i, B, y et o, 6, y spirants que par un développement naturel de
la langue, non par emprunt au dorien. 11 n'y a d'ailleurs pas de raison
pour que les conditions — inconnues — qui ont déterminé l'innovation
dorienne ne se soient pas rencontrées aussi dans la -/.oivr^. Les populations
de dialecte dorien ont sans doute été en avance sur ce point ; mais c'est
que, d'une manière générale, les parlers doriens ofïrent souvent le grec à
un degré d'évolution assez avancé. Tard venus, les Doriens se sont surtout
superposés à des populations helléniques déjà établies ; ces populations
ont dû adopter le parler des nouveaux maîtres ; mais la substitution qui
s'est produite ainsi dans le parler des sujets était de nature à hâter la
marche des évolutions naturelles, et ceci n'a pu manquer de réagir sur le
parler des petites aristocraties doriennes. En ce qui concerne les con-
sonnes, il semble probable que le principe du changement se trouve dans
une articulation très faible des occlusives dans le grec tout entier. C'est
sans doute par suite de cette faiblesse des consonnes grecques que les
Romains ont été amenés à les remplacer en partie par des sonores dans
les emprunts qu'ils ont faits, et à emprunter par exemple Tcuppôç sous la
forme burrus, r^û^oz sous la forme buxus, xuêspvao) sons la forme ^wZ/^r/zô, etc.
Dans des conditions particulièrement favorables, la faiblesse de l'articu-
lation des consonnes grecques a eu des conséquences de bonne heure,
même en ionien. Le v intérieur de y^T''*'^^'^'^ ^^ *^® YiYvoiJ.at était affaibli
par l'influence dissimilatrice du y initial plus fort de par sa position, et
en même temps il était entamé par la nasalité du v suivant. De là vient
que yr(V(ùz'/M et ^lYvoixa', se sont de bonne heure réduits en ionien à Yivo[Ji.at,
YÎvwîxo), et ce sont les formes qu'on trouve presque partout en Grèce :
dès le iv" siècle, on a '(v>o\j.xi à Epidaure. Conservateur ici comme d'ordi-
naire, Fatlique est demeuré longtemps fidèle aux vieilles formes y\.^p)(ùGY.ii>y
'■('.^('K'^.cx.i. Mais les formes Yîvw(;y.a), y^'^-H-^'o générales en ionien et con-
formes aux tendances de la langue, ont prévalu à l'époque hellénistique,
et ce sont celles qu'on rencontre dans la xc-vy;, partout où ne s'exerce pas
l'influence de l'orthographe attique. Les papyrus sur lesquels on lit le
texte de Ménandre orthographient y^w^xw, yvfo'^.xi, et il est possible que
Je poète ait ainsi écrit.
Tous les caractères qui permettent de déterminer sur quel dialecte
repose la xovtri indiquent l'ionien-attique.
La y.oviTi a partout l'y; ionien-attique, et non l'a des autres dialectes ; or,
la substitution de-q h â est en ionien-attique un fait antérieur à tous les
documents ; et l'on n'observe nulle part ailleurs en Grèce une tendance à
2 28 BASES DIALECTALES DE LA y.CtVr,
substiluer •/] à à. La -/.owi^ offre donc le Irait essentiel auquel se reconnaît
rionien-attique. L'a des autres dialectes ne se rencontre que dans quelques
mots isolés empruntés surtout au dorien ; ainsi en regard de orpaTr^Ycç,
àpx'fl'^ôç, y.uvffj'ôç, etc., qui existaient à Athènes et qui par suite ont Vq
ionien-attique, la y.oiV(^ présente Xo^âyoç, terme militaire emprunté au
dorien ; l'attique l'avait déjà emprunté, et c'est de Fattique autant et plus
que du dorien que la xoivr] tient ce mot Xcyà-^Lc ; Thucydide connaît de
même çevâyoç, qui est aussi un emprunt de l'attique au dorien. L'attique
avait ainsi emprunté au dorien quelques formes à à : Zeùç 'EXXàvio;
(qu'on lit chez Aristophane), l'exclamation w \ot.\)Âxzp^ etc. ; mais quelques
emprunts isolés ne changent rien au caractère de la langue.
La particule modale de la y.ctvô est av, qui, dans les plus anciennes
inscriptions, ne se retrouve qu'en ionien-attique, et, sporadiquement, en
arcadien. Dans leur période ancienne, avant toute influence de l'ionien et
de l'attique, les autres dialectes, à la seule exception de l'arcadien qui a à
la fois av et ■/.£, ne connaissent que 7.£(v), xa.
Les pronoms personnels ont la flexion r^\}.€iq^ 'ôl^^Ç? ui^stç, û[xaç, propre
au groupe ionien-attique.
L'infinitif des verbes en -[jli est en -vai : etvai, ce qui est étranger et au
groupe occidental et au groupe éolien, et ne se retrouve que dans un
groupe auquel on n'est pas tenté d'attribuer une influence sur le dévelop-
pement de la y.oivr,, celui desparlers arcado-cypriotes.
Le -V éphelcystique, qui n'existe pas sur les inscriptions dialectales
antérieures à l'influence ionienne-attique, mais qui est un élément consti-
tuant de l'ionien-attique, est courant dans la xcivv^.
Enfin le vocabulaire est nettement ionien-attique.
Plus on regarde de près les choses, et plus les traits spécifiquement
ioniens-attiques apparaissent nets et nombreux. Ainsi l'va, au sens de
« pour que » est ancien en ionien et aussi en attique (bien que les exemples
épigraphiques soient rares à Athènes au v" siècle), mais ne se trouve pas ail-
leurs avant l'époque de la y.oivv] . Le seul exemple épigraphique en dorien se lit
sur une vieille inscription de Rhodes qui, étant hexamétrique, est suspecte
d'avoir subi l'influence de la langue épique. Or, iva est courant dans la xoivv^
et a persisté jusqu'en grec moderne. Il y a eu concurrence de otïcoç qui a eu
une assez large extension ; mais la vitalité de l'ionien-attique l'va a été grande.
Aucun de ces traits ne saurait s'expliquer par un parallélisme de déve-
loppement naturel et spontané des parlers grecs ; la xoirq ne peut les
présenter que parce qu'elle est de l'ionien-attique généralisé.
La y.oiVY) est même spécialement de l'attique : car la manière particu-
lière dont l'attique traite l'a panhellénique y est reproduite : q n'y est pas
général comme en ionien ; on y trouve â après p, i et s : on n'y a pas
'â[A£pâ, comme dans les dialectes non ioniens-attiques, ou ■ci^iç)'^ comme en
TRAITS ATTIQUES 229
ionien, mais -qijApx, comme en attique. Un détail essentiel du modèle
atttique est donc reproduit.
Dans la mesure où la flexion attique se distingue de la flexion ionienne,
la v.oivri concorde en principe avec l'attique. Le datif pluriel des thèmes
en -;- est en -oiq, et non en -o'.ju Les mots en -iç du type xôXtç ne sont
pas fléchis TuôXtoç, izbXl, comme en ionien et dans tous les autres dialectes ;
la y.oivr, a ■KÔXecjiq, 'KÔXei, ce qui est propre à l'attique, car les représen-
tants de r,ôXr,oq n'existent, en dehors de la langue homérique et de l'at-
tique, qu'à l'état de traces isolées. Le génitif des masculins en -â- n'est
ni en -y. à la manière dorienne, ni en -ew à la manière ionienne ; on dit
TuoXiTou, avec une extension ^ux masculins en -à- de la finale du génitif
des thèmes en -c- qui est encore un des traits propres à l'attique.
C'est donc à l'attique que la 7.oiv<^ a pris les règles générales de la langue.
La constitution de la xcwt] a comporté une atticisation de l'ionien, et c'est
au modèle attique qu'on a visé se conformer quand la xor-VY] s'est établie.
Ce n'est pas à dire que toutes les menues particularités de l'attique
aient été reproduites.
On a pu emprunter à l'attique certaines particularités caractéristiques
quand la langue polie était celle d'Athènes, et cet emprunt a été si géné-
ral que le parler commun sur lequel reposent les pari ers modernes en a
gardé la marque. Mais certaines autres particularités n'ont pas dépassé le
cercle des gens cultivés ; par exemple, on s'est efforcé de dire oij6e(ç
comme à Athènes ; mais le peuple a continué de dire ojBei'ç, c'est oùâeiç
qu'on a fini par écrire, ainsi qu'on l'a noté p. 200, et c'est âév qui se dit
aujourd'hui. Chose plus importante mais moins apparente, l'emprunt de
certaines particularités n'emporte pas emprunt exact d'un parler : il était
aisé à un Ionien de remplacer •rjiJ.ipY] par -cnjApà et tuoX-'tsw par xoXitou ;
mais on ne change pas aussi aisément les procédés d'articulation, et les
Ioniens ont assurément prononcé l'attique avec des voyelles ioniennes,
tout comme les Méridionaux de France prononcent le parisien avec des
voyelles gasconnes, ou provençales ; on a pris des traits attiques, mais
r « accent » ionien a persisté. On ne change pas non plus aisément les
tours de phrases et l'on n'abandonne pas volontiers certains mots locaux.
S'il y a eu atticisation de l'ionien — et des autres dialectes — il n'y
a pas eu pour cela généralisation de l'attique. La xowi^ n'est donc pas de
l'attique ; c'est du grec local plus ou moins atticisé. Quant aux étrangers,
le grec qu'ils ont parlé a été celui des Grecs avec lesquels ils ont été en
rapports, et ces Grecs n'ont été que pour une faible part des Athéniens.
L'influence spéciale d'Athènes n'a du reste été forte que durant les
débuts de la constitution de la v.oirf] ; le prestige d'Athènes a diminué par
la suite en même temps que son rôle politique et même son rôle intellec-
tuel : il y a eu autant et plus de vie intellectuelle à Alexandrie ou même
aSo BASES DIALECTALES DE LA -/.OIVI^
à Pergame qu'à Athènes durant la période hellénistique. A l'époque impé-
riale, Athènes accepte les formes communes.
A certains égards le modèle attique n'a jamais pu s'imposer. En regard
de -(ja- de l'ionien et de la plupart des parlers grecs, dans des mots com-
me TzpàdGhi, on a un groupe noté -xt- dans un petit domaine : l' Attique,
la Béotie et l'Eubée ; ce fait est, on le voit, indépendant des limites des
dialectes. Il y a eu un effort pour reproduire le -tt- attique, et des mots
archaïques comme y.psaTwv, ôat-wv ont longtemps persisté, on Fa vu
p. 200. Mais, dès le lu® siècle, il est visible que le -ua- de l'ionien et de la
plupart des parlers n'est pas entamé ; et la forme T.pàacui est celle qui subsiste.
Le groupe -oc- est passé à -pp- sur divers points des domaines hellé-
niques ; on connaît le fait à Erétrie, à Argos, à Théra ; c'est un des traits
par où l'attique se distingue de l'ionien. Néanmoins, à l'époque historique,
-pj- était prononçable à Athènes, et tel mot emprunté, comme (Supaa, y a
régulièrement -pa-. Dans les classes inférieures de la population, où la
langue était mêlée, il y a du flottement, et les defixiones présentent sou-
vent yTvwaua, à côté deirpaxito par exemple ; on y lit Ilspasçcv/] a côté de la
forme attique <ï>£pp£(paTTa ; sur les vases on lit des formes mixtes, demi-
attiques, demi-étrangères, comme <î>£pc9a7ca. La langue populaire d'Athènes
offrait donc déjà une situation trouble. Quand la xow/; s'est répandue, les
gens cultivés ont adopté le -pp- attique ; mais il y a eu des résistances, et
-pa- s'est maintenu à côté de -pp- ; les papyrus d'époque ptolémaïque ont
à la fois Oapffo) et ôappw ; Polybe a Oappw, mais ^ii.p':!oç^ ce dernier parce
que l'attique ne disait pas Oâppoç, mais Opaacç ; l'Evangile a Gapuw, et
Paul Qappw ; finalement Oappw a prévalu, et c'est la forme du grec mo-
derne ; 6appw a môme entraîné 6âppoç. Pour d'autres mots, c'est -pi- qui
l'a emporté, et l'on a yjpaoq, aspvtxôç (de àpffsvtxôç).
La flexion « attique » de vewç était trop proprement locale pour sub-
sister. Le motvâiç, connu de tous les pèlerins de Delphes, d'Epldaure ou
d'Olympie, et qui avait l'avantage d'être fléchi d'une manière normale, a
prévalu dès l'abord. Sur les papyrus et dans l'Ancien Testament vaôç est
courant ; et Athènes même cède ; des inscriptions attiques ont vao^ dès 260
av. J.-G. — L'histoire du mot Xâôc est la même, à ceci près que le mot
ne semble pas avoir été ionien, ce qui a permis à Xâôq de se maintenir
chez Homère ; XeoSç se rencontre peu même à Athènes ; Xâbç est courant
dans la /.oivi^ ; le nom propre 'ApyiXâoç a dû contribuer à répandre la
flexion normale de ce mot. Toute la flexion « attique » en -sw- a été éli-
minée : Xayôiç est remplacé par Xayôç, izXeMq par 'kXzoç (ou par TcX-r^pvjç),
âvwYswv par œxùyaXo^. Cette élimination d'une flexion anomale résultant
d'un ancien accident phonétique est chose naturelle.
C'est de même la tendance à employer les formes normales qui
explique l'abandon des formes contractées des thèmes en -0- ; l'ionien
ÉLIMINATION DE TRAITS ATTIQUES 23 1
avait conservé Gctéov, -/âXy.soç, etc., tandis que l'attique contractait en
oaxsîjv, /aXxoûç, etc. Tant que le modèle attique s'impose, on écrit les
formes contractées ; les inscriptions officielles de Pergame ne connaissent
que '/p'jc70'jv, et c'est aussi ypjjouv qui se lit à Magnésie. Mais les formes
ioniennes qui avaient l'avantage d'être conformes au type ordinaire ont
subsisté dans l'usage courant. L'Ancien Testament fléchit caxoOv, octcOu,
oaxa, ocTscov, baxéoiç, monti-ant ainsi un mélange de deux tendances. Un
datif yp'jaem se lit dès le ii" siècle av. J.-G. sur une inscription de Ma-
gnésie, et, à l'époque impériale, y^poaex apparaît à Pergame. Le Nouveau
Testament a oaxéa.
Même dans les neutres en -oc, des formes ioniennes non contractées
ont persisté au génitif pluriel, parce qu'elles semblaient plus claires. Un
papyrus égyptien offre ^^^stêscov de j^XâSoç. Dans l'Ancien et le Nouveau
Testaments, on trouve opswv, ^^siléwv ; mais on n'a que àxwv parce que
kiéiùv offrait une suite de deux s, et jy.euwv parce que cxôuewv a une accu-
mulation incommode de voyelles.
L'attique avait yiTti'iv, 7'jTpa, paTpayoç, et l'ionien xiOojv, 7,u6pa, (SdcOpaxoç.
Or, xiOwv, v.jepa (avec l'atticisation générale de -yj en -â après p dans les
noms de ce type), ,3a0paxoç se répandent dans la xoivii^, et le grec moderne
a [3a6paxaç à côté de iSaxpayoç. Les formes attiques xopY), ^svoç, [xovoç ont
prévalu ; si la /.oirri écrite a admis pour le nom du « seuil » la forme
ionienne ojocç, c'est que la forme attique cBi; est rare et que l'ionien
o'jooç « seuil » se distinguait bien de b'Bbq « chemin » ; la distinction était
utile surtout dans les régions otj l'esprit rude initial ne se prononçait pas.
La y.ov)Q a des mots ioniens comme yeipwva^, oBprq plutôt que les mots
attiques équivalents yzipo-éyrqq, xpoi'^ ; et comme ces mots ioniens avaient
été admis par les tragiques pour donner de la noblesse à leur style, il résulte
delà, ainsi qu'on l'a vu, que le vocabulaire des tragiques présente avec
celui de la xow/^ des concordances au premier abord assez surprenantes.
Le maintien partiel du vocabulaire ionien n'a rien que de naturel : il est
plus aisé d'emprunter à un dialecte tenu pour le meilleur un certain
nombre de principes, comme l'emploi de -yj après p et i dans certains types
de noms, que de prendre tout le vocabulaire attique, et les mots locaux
ont subsisté en grand nombre.
On conçoit que l'attique n'ait pas joué de rôle dans la désignation de
la « reine ». Au mot attique ^xaîXzix, qui avait l'inconvénient de dési-
gner à la fois la « reine » et la « royauté », la langue officielle a préféré le
terme ionien, non ambigu, ^jolcCKiigo. . C'est celui qui prévaut dans toute
la xGtvY) et qu'Athènes a fini par accepter : on l'y rencontre depuis 807
av. J.-G. L'importance sociale du nom de la « reine » a fait que le suf-
fixe -(,j!7x s'est répandu pour la formation de féminins de noms d'agents,
et [ipiGsx fait concurrence à Hptix pour désigner la « prêtresse » dans la
232 BASES DIALECTALES DE LA XO'.VY^
xoivi^. La formation a subsisté en grec moderne, et la « voisine » se dit
Y£it6v',7ax, en regard de -(dzo'/xc « voisin ». Elle a même dépassé les
frontières du grec. Le latin des chrétiens l'a adoptée, et il y a eu des mots
comme ahbatissa « abbesse » : on entrevoit ici Tinfluence de la y.c.vv^. Le
modèle de ^xd'KiGGx fournit aujourd'hui encore des noms d'agents fémi-
nins, assez artificiels il est vrai, au français et à l'italien ; c'est l'une des
marques de la persistance de l'influence de la y.civrj hellénistique.
La formation ionienne en -aç, -5B:ç, qui fournissait des noms propres
abrégés tels que Z-/;vaç, au lieu de Z-ç^îswpoç, et même des noms communs
abrégés, tels que ,3a; au lieu de ^jy.zikz6c, s'est beaucoup répandue. Il
s'agit ici d'un procédé courant dans les langues de civilisation : on abrège
volontiers vélocipède en vélo, automobile en auto et tramway en tram. La
flexion ionienne en -Sç, -aooç a pris aussi une grande place dans la y.o'.vi^,
sans doute surtout sur le domaine ionien d'abord, car les papyrus égyp-
tiens présentent plutôt une flexion 'Hp5ç, 'Hpx-cç, 'Hpx-:',. Le grec mo-
derne a des restes de ce -aç, -aooç ; car un mot comme •libiy.y.c « boulan-
ger», s'il fait au génitif singulier d/oj[;,5, fait au nominatif pluriel 'J;o)[/5ocç.
L'atticisation du grec n'a donc pas été telle qu'il n'ait subsisté dans la
•/.car, beaucoup d'éléments ioniens, dans la forme des mots et dans le
vocabulaire.
Quant aux autres dialectes, leur part dans la constitution de la y.oiv^
paraît négligeable. Sur chacun des points où il y avait un parler local
bien défini, l'atticisation a dû prendre un aspect particulier. Il y a eu sans
doute des « accents » spéciaux à Lesbos, à la Béotie, à la Crète. Des
termes particuliers ont dû subsister en grand nombre dans la y.o'.vr^ des
habitants des pays où il y avait un dialecte non ionien-attique. Mais, pour
la plupart, ces particularités locales n'ont pas été imitées. Variables d'une
localité à l'autre, elles n'ont pas ou n'onrguère dépassé les limites de la
petite région où elles se produisaient. La y.or,v(^ générale ne doit rien d'es-
sentiel ni aux parlers éoliens, devenus très différents les uns des autres
au IV*' siècle, ni même aux parlers doriens.
Si quelques termes doriens ont pénétré dans la y.oivi^, c'est grâce à des
circonstances spéciales. On a vu que le terme militaire Xo^^âyôç par exemple
avait déjà été emprunté par Fattique. Xénophon emploie •KaiBiV/.oç en citant
un propos d'Agésilas, donc sans doute comme un laconisme; le mot a
pénétré aisément dans la y.c.vv^, parce que l'attique en avait le féminin
xaiSicry.-^. Uu dorisme comme à'vav-:'. « en face de » a paru plus vraiment
adverbial que l'attique èvav-iov ; l'existence de èvavTÎov « en face de »,
d'une part, et de àvT( « au lieu de », de l'autre, rendait facile l'extension
de à'vavTi. 11 n'y a du reste pas beaucoup de faits de ce genre, et l'impor-
tance n'en est pas grande.
ÉLÉMENTS DORIENS 233
Malgré l'atticisation, il a pu subsister sur l'ancien domaine dorien des
particularités qui n'allaient pas contre les principes généraux de la %oiv^
atticisante. Les Grecs de parler dorien ont eu évidemment peine à aban-
donner, dans les verbes en -^w, leur aoriste très caractéristique en -^a,
pour l'aoriste en -(ja, beaucoup moins net, de l'ionien-attique. Ils ont
dû continuer à dire souvent £Ôi'y.a;a, iyj!)pt.^x, etc. ; ces formes n'avaient
rien de choquant puisque èçûXa^a, Icrsa^a étaient corrects et universelle-
ment employés. Il n'est donc pas surprenant que, près de paatâÇo), on
trouve i^iaxx^oc. Mais ceci est rare dans les textes écrits en xoiv^, et par
exemple les papyrus d'époque ptolémaïque en sont indemnes ; le caractère
ionien-attique domine dans toutes les régions où l'on a écrit en '/.oirq. En
revanche, dans les parties de la Grèce où se parlaient autrefois des parlers
de type occidental, c'est-à-dire dans une notable partie du domaine où
l'on a continué jusqu'à présent de parler le grec, l'aoriste en -^a a dû .se
maintenir dans l'usage courant ; car le grec moderne connaît beaucoup le
type èêaataça, à côté du type èOâiAaaa, et il arrive que les mêmes verbes
aient l'une et l'autre formes, ainsi à^éxa^a et è^ixacra. Cette persistance
s'explique, puisqu'elle était autorisée par l'analogie d'aoristes comme
aXXft^a, à'pTraÇa, ecrcpa^a, etc., qui remontent à l'ionien-attique.
Les faits linguistiques concordent donc avec les données historiques
pour établir que la xoivr^ repose essentiellement sur l'ionien-attique, et en
particulier sur l'attique. Mais la -/.otvv] n'est pas de l'attique évolué. Elle
s'est constituée par des actions et réactions complexes. L'attique a fourni
pendant un temps un modèle ; mais ce modèle n'a été reproduit qu'en
partie ; et très vite on a cessé de regarder vers Athènes pour y chercher
le type normal du bon parler. La xoiv-iî résulte d'une transformation des
parlers locaux, et surtout de l'ionien, sous l'influence de l'attique ; et, dans
le résultat obtenu, il faut tenir compte de la réaction de l'ensemble de ces
parlers autant que de l'action du modèle. Il faut tenir compte aussi de
ce que la xotv*^ est, pour une large part, du grec parlé par des étrangers,
et par suite normalisé autant que possible et qui tend à perdre et ses
nuances délicates, et les difficultés de sa flexion, et les subtilités de sa
syntaxe ; les archaïsmes et les délicatesses de l'attique n'avaient pas de
place dans la langue des aff"aires de gens dont beaucoup n'étaient même
pas des Hellènes.
Il faut enfin et surtout ne pas oublier que quelques-uns des principaux
changements qui s'observent dans la -/.owy] sont dus à de grandes tendances,
les unes communes à toutes les langues indo-européennes, les autres
propres au grec, et que, par rapport à ces grandes tendances qui dominent
tout le développement de la langue, les petits détails propres à l'attique
ne sont en somme que de menus accidents.
CHAPITRE VI
MAINTIEN DU GREC DANS L'EMPIRE ROMAIN
Les Hellènes et les étrangers qui avaient accepté la culture hellénique
étaient trop fiers de leur civilisation propre pour changer de langue. La
conquête achéménide n'avait pas entamé la langue grecque en Asie
Mineure. La conquête romaine, malgré la longue durée de l'empire et la
puissance de son administration, n'a pas davantage réussi à déplacer le
grec dans le bassin oriental de la Méditerranée ; c'est que le grec est de-
meuré pour les Romains une langue de civilisation, que les gens cultivés
tenaient à savoir. En Sicile et en Italie, où le grec n'avait jamais occupé
que les côtes sans pénétrer avant à l'intérieur, et où d'ailleurs les parlers
locaux n'appartenant pas pour la plupart à l'ionien-attique, n'offraient
pas la force de résistance de la grande xoivv^ hellénistique, le grec a fini
par s'éliminer ; mais ni dans la Grèce continentale ni en Asie, le grec n'a
subi de diminution du fait du latin.
Le fait est d'autant plus frappant que, dans des régions voisines, mais
où le grec n'avait pas pénétré, en Illyrie et sur le Danube, le latin s'est
installé et que même les invasions slaves n'ont pas réussi à l'en chasser
complètement : les parlers romans d'Illyrie n'ont disparu tout à fait qu'il y
a quelques années ; l'albanais est plein d'emprunts au latin et le roumain
est encore complètement vivant sur un domaine étendu. Les Romains ont fait
prévaloir leur langue là où ils apportaient une civilisation supérieure : en
Gaule, en Espagne, dans l'Afrique mineure, dans le Nord de la péninsule
balkanique ; ils n'ont rien obtenu là où ils apparaissaient comme des élèves
assez imparfaits ; ils tenaient eux-mêmes le grec pour une grande langue
dans laquelle on pouvait rédiger des publications officielles, ou au moins
traduire des publications officielles, comme l'inscription d'Ancyre ; et
l'empire romain est devenu bilingue ; le principe d'une séparation entre
un empire d'Orient et un empire d'Occident a existé ainsi dès le début.
BARETE DES EMPRUNTS EN GREC 235
La fierté que les Grecs avaient de leur civilisation se traduit dans la
langue d'une façon remarquable : toutes les langues empruntent des mots
aux langues voisines. Or, aucune n'a moins emprunté — à date histo-
rique — que le grec. Sauf quelques termes techniques, sauf les noms de
quelques objets inconnus, les Grecs de l'époque historique s'en tiennent à
leur vocabulaire propre, et la langue des classes supérieures de la popula-
tion n'admet pas de termes étrangers. Sans doute il en était autrement
dans le peuple, surtout dans le peuple très mêlé des cités coloniales. Les
vers du poète Hipponax renferment des éléments pris à des langues d'Asie
Mineure, on l'a vu. En Sicile, Epicharme a des mots venus d'Italie comme
hlxpot. ou byxîa ; Varron atteste que 'îzôpy.cç, emprunt évident au mot indo-
européen du Nord-Ouest représenté par le latin porcus, était en usage en
Sicile. Mais ces emprunts demeuraient locaux et ne sortaient guère de
l'usage vulgaire. Il n'y a pas de langue plus rebelle à l'emprunt à des
langues étrangères que le grec de l'époque classique.
Une administration puissante et organisée comme l'était l'administra-
tion romaine a introduit ses termes techniques. Dès l'abord, l'usage s'est
introduit de publier les décrets officiels à la fois en latin et en grec, et il a
fallu mettre en grec les termes officiels. Dès le ii* siècle av. J.-C., il entre
des mots tels que vojvai ou y.alavâau Un écrivain qui, comme Polybe, s'oc-
cupe de choses romaines emploie couramment des mots tels que xaTpi'y.io;
et va jusqu'à calquer des expressions latines et écrit ux' à^ouai'av xivoç
aysiv pour traduire sub potestateni redigere. A Délos, en 80 av. J.-G., appa-
raît xàxpojv, et le mot est si bien entré dans l'usage que l'on en aie fémi-
nin xaTpwvr.aua dès l'époque d'Auguste (l'influence du grec sur le latin se
manifeste par le fait que des mots de ce genre, empruntés par le latin, y
ont donné lieu, on l'a vu p. 282, au développement du suffixe -laaa de la
xcw/î dans le latin des chrétiens et dans les langues romanes ; le français dit
patronesse, qui est un dérivé d'un mot pris au latin écrit). Néanmoins, à
date ancienne, on traduit presque tout. L'armée était partout de langue
latine; les termes relatifs aux choses militaires et aux besoins des légions
ont donc été empruntés au latin en grand nombre. Les mots 'keyz<ù-t,
y-cucTwcia sont cependant déjà dans l'Evangile, et même lixXoç dans
l'Evangile de Jean. A l'époque impériale, on écrit oùexpavoç, xevTupfa,
TdcôeAXa, y^âca-q, qui se lisent sur des papyrus. Mais il ne s'agit à peu
près que de termes techniques désignant des choses romaines, et le nombre
des mots latins qui ont passé en grec à l'époque antique est toujours resté
médiocre.
Pour déterminer l'entrée d'une masse plus grande de mots latins, et
ensuite de mots romans, il a fallu la ruine de la civilisation hellénique
elle-même. Au moyen âge et à l'époque moderne, le grec n'a pas été moins
accessible à l'emprunt que toute autre langue.
236 MAINTIEN DU GREC DANS l'eMPIRE ROMAIN
Le grec, langue d'un peuple de la mer, n'a pu se soutenir à l'intérieur
des continents, ni en Asie, ni en Afrique. Malgré l'influence de la civili-
sation grecque sur les Parthes, il n'a pénétré en iranien que peu de mots
d'une manière durable. L'arménien n'a reçu directement de mots grecs
qu'à partir de l'époque chrétienne, et les rares mots grecs qu'il a empruntés
à date plus ancienne lui sont venus sans doute par l'intermédiaire de
l'iranien. Le slave n'a pas non plus reçu de mots grecs avant l'époque
chrétienne. Le grec est toujours demeuré une langue des régions proches
de la mer, et, sauf en Italie et de là dans tout l'Occident, où la culture a
été entièrement hellénisée — sous une forme latine — , il n'a pas étendu
son influence profondément dans les terres.
Aussi, lors de la christianisation, le grec n'est-11 pas devenu la langue
du christianisme hors des régions où l'on parlait grec. Tandis que, à
l'Occident, le latin, langue impériale, devenait la langue officielle de
l'Eglise, la seule employée dans les rites de l'office, la seule servant à
former les prêtres et à répandre la science, il s'est créé en Orient autant
de langues savantes du christianisme qu'il y avait de nations ayant con-
science d'elles-mêmes ; on a traduit les livres saints en gotique, en arménien,
en copte, en slave, et créé, pour chacune de ces langues, un alphabet bien
adapté, une langue écrite dans laquelle on a traduit des ouvrages grecs et
rédigé même des ouvrages originaux. Ainsi, alors que, à l'Ouest de
l'Europe, le latin demeurait la seule langue de la religion et de la haute
culture intellectuelle, il se constituait en Orient des langues nationales de
civilisation, qui se sont en partie maintenues jusqu'à présent. Par suite,
le grec restait confiné dans son domaine propre et ne jouait pas en Orient
un rôle comparable à celui que le latin a joué en Occident.
Mais c'est le grec qui a servi de modèle à toutes ces langues nationales.
Le latin était déjà, en tant que langue de civilisation, un calque du
grec ancien. Ces langues nouvelles, en tant qu'elles sont des langues
savantes, calquent de même le grec de textes chrétiens. Si donc le grec
lui-même ne s'est pas étendu comme le latin, il a exercé une influence
dominante tout autour de lui.
CHAPITRE YII
ÉLIMI?sATION DES PARLERS LOCAUX
Quel que soit le parler grec moderne qu'on étudie, on constate qu'il
repose non sur le parler particulier de la même région dans l'antiquité,
mais sur la %oirq. Même une île comme Lesbos, qui a eu un parler
propre très défini, une littérature et des inscriptions officielles dans ce
parler, ne présente aujourd'hui aucune trace de l'ancien éolien, et c'est à
peine si dans la forme de quelque nom de lieu y transparaît encore la trace
d'une particularité éolienne. Le seul point de la Grèce où s'observent de
menus restes d'un dialecte antique dans le parler d'aujourd'hui est la côte
sud-est du Péloponnèse : le parler tsaconien présente quelques traits qui
sont des survivances de l'ancien laconien. Les parlers locaux ont donc
disparu, et la langue commune a recouvert la Grèce entière. Il y a lieu
de se demander quand a eu lieu la disparition définitive des parlers.
Le problème ne comporte pas de solution exacte : les textes écrits
donnent une idée de la langue dans laquelle sont rédigés les actes officiels
et qu'admettent les personnes cultivées ; ils ne révèlent en aucune mssure
si les personnes qui écrivaient ou qui tenaient leurs discours publics en
xotVTÎ ne se servaient pas du vieux parler local dans leur maison, ni surtout
si les gens du peuple, si les habitants de la campagne ne gardaient pas
leur patois local. Il faudrait sur ces faits des témoignages directs de per-
sonnes les ayant observés ; mais, comme la survivance de ces parlers
n'intéressait guère, les témoignages manquent presque entièrement.
Slrabondit que les gens du Péloponnèse se servent dudorien (Swpi'Çoudt) ;
des textes de Suétone, de Pausanias et d'autres auteurs attestent l'usage
du dorien, notamment à Rhodes et en Messénie, au i*"" et encore au
II'* siècle ap. J.-C. D'autre part, les inscriptions dialectales deviennent
rares après le i" siècle ap. J.-C. ; on en trouve encore quelques-unes au
11^ ; après le iv*, on n^en signale aucune. A en juger par ces témoi-
238 ÉLIMINATION DES PARLERS LOCAUX
gnages extérieurs, de qualité médiocre, les parlers locaux seraient sortis
progressivement de l'usage entre le iv" siècle av. J.-G. et le iv" siècle
après. On ne saurait fixer le moment oii les derniers restes des anciens
dialectes se sont effacés. Il semble que ce soit le dorien du Péloponnèse
et de quelques îles, notamment de l'île de Rhodes, qui ait été le plus
tenace. Ceci s'explique aisément : le dorien constituait le plus grand
groupe ; il avait balancé durant un temps l'influence de l'ionien-attique ;
il a donc cédé relativement tard devant la xoivy^.
D'ailleurs la ruine des parlers locaux avait commencé bien avant leur
disparition définitive. Avant le moment où l'on a renoncé à employer les
parlers locaux, on les avait dépouillés peu à peu de la plupart de leurs
traits originaux, comme il a déjà été noté plus haut. Quand une langue
est remplacée par une autre langue toute différente, la langue remplacée
sort purement et simplement de l'usage ; mais quand une langue com-
mune remplace un parler de type tout proche, la substitution a lieu pro-
gressivement ; ce n'est pas d'un coup que le français commun élimine
les patois dans la France du centre ; c'est détail par détail, mot par m^ot,
son par son, forme par forme; dans la France du centre, les parlers locaux
font l'effet de français « écorché » plus que de patois, et l'on ne saurait
dire proprement si l'on est en présence de français ou de patois.
Les inscriptions dialectales de l'époque d'Alexandre et de ses succes-
seurs sont toutes pénétrées de -/.otvfî, et la langue d'aucune n'est compa-
rable à celle des inscriptions archaïques en alphabets locaux. A par-
courir le recueil des inscriptions de Magnésie de M. Kern, on aperçoit
peu de différences entre les inscriptions en 7.owv^ et les inscriptions « dia-
lectales » ; le « dialecte » est caractérisé par quelques particularités systé-
matiquement employées, mais le fond de la langue, et notamment le
vocabulaire, est le même dans les deux cas.
Depuis le moment où l'alphabet ionien se généralise, les inscriptions
tendent à présenter des formes atténuées des parlers locaux ; il semble
que, tout en écrivant le parler de la cité, on cherche à effacer certains traits
qui lui donnaient un aspect trop insolite parmi les parlers helléniques et
dont on avait comme une honte. Par exemple, le groupe -aO- est noté
-ax- dans les plus anciennes inscriptions des groupes du Nord-Ouest, en
éléen, en locrien, en delphien. Or, suivant une remarque communiquée
par M. P. Fournier, la notation -œ6- s'élimine à dater de la réception de
l'alphabet ionien ; la grande inscription delphique des Labyades, qui est
en alphabet ionien, a encore Trpoaxa, qui représente évidemment la pro-
nonciation courante du mot ; mais systématiquement, on y a noté l'infi-
nitif moyen avec -aOai, non avec -axai. Ainsi dès le iv" siècle, dans une
cité où l'on écrivait le parler local, on a réagi contre une particularité
dialectale, qui donnait au parler un caractère trop à part.
ATTÉNLATION DES TllAITS LOCAUX sSo
Le verbe signifiant « vouloir » est en ionien-altique ^oùko\).!xi, et cette
forme est propre au seul ionien-attique à l'origine. Ailleurs, on employait
d'abord ^6ko[i.a.i, forme de l'arcado-cypriote, qui se retrouve dans l'Eubée et
dont Homère a trois exemples, ou des formes à vocalisme radical e : occi-
dental Q-q'kcii.oi.i (à Héraclée, à Cyrène, à Syracuse, en éléen), ou o£^AO[xai
(en locrien et en delphique) ; de même, avec le ^ éolien représentant un
ancien g^ devant e : thessalien (ieXXoiJLsvoç, béotien (âeiXojxevo^. D'autre
part le dorien avait une racine différente : Xy;-(Xw, Xvjç, etc.), qui est
attestée en Crète, en Laconie, à Syracuse, à Gorcyre, etc., et dont les
auteurs qui veulent user du dorien ne manquent pas de se servir. Aristo-
phane (dans ses morceaux laconiens), Epicharme, Théocrite (au contraire,
Pindare ignore, comme on doit l'attendre, ce mot trop vraiment dorien);
si Hérodote, qui écrit l'ionien littéraire, mais qui est originaire d'une ville
dorienne récemment ionisée, emploie X'^j^.a «volonté», c'est sans doute
une trace de son parler maternel. Ce terme, proprement dorien, tend à
s'éliminer; depuis le iv" siècle av. J.-C, les inscriptions Cretoises ne
recourent ni à ayj-, ni à la forme or//.o[/ai, mais à la forme ionienne-attique
^oùho[xxf., qu'on se borne à doriser en ^(ûao\ko!.i : dor. [rlwÀôc =ion.-att.
(SouXi^ (et lesbien ^bXkôi) fournissait le modèle Plus tard, les progrès de
la xoirq continuant, on a recouru à xpoaipeïaOai qui se lit sur les inscrip-
tions Cretoises du n" siècle av. J.-G.
Au iv" siècle, les tables d'Héraclée, qui sont en dorien d'un type souvent
très caractéristique, sont pleines de formes de y.ovfr,.
En somme sur les inscriptions dialectales en alphabet ionien, les seules
données qui établissent des particularités proprement locales sont les traits
qui ne concordent pas avec l'ionien-attique. Quant aux faits qui sont
semblables à des formes ioniennes-attiques, ils peuvent appartenir au vieux
fonds du dialecte, mais on ne peut jamais affirmer qu'ils ne soient pas
dus à quelque imitation de l'ionien-attique.
Sans doute, il ne faut pas conclure de la langue des inscriptions à la
langue parlée. On écrit autant qu'on le peut en bon langage ; on charge
des gens qui parlent bien et qui écrivent correctement de rédiger des textes
destinés à tous, le parler courant retardait assurément sur la langue
soignée des inscriptions à beaucoup d'égards ; il a été moins ionien d'abord,
moins attique ensuite. Mais il faut noter aussi que, quand on écrivait en
dialecte à une époque où tous les gens qui avaient une culture ou qui
étaient sortis de leur ville natale connaissaient et pratiquaient la langue
commune, on le faisait pour affirmer l'autonomie locale et que, par suite,
on visait à maintenir les caractères locaux. Si les inscriptions dialectales
sont si pénétrées de xoivy) depuis la fm du iv" siècle au moins, c'est que
ceux qui les rédigeaient pensaient en xo'.vr,, que d'ordinaire ils s'efforçaient
de parler en bonne y.cirq et que souvent ils empruntaient, à des gens moins
2/4o ÉLIMINATION DES PARLEES LOCAUX
cultivés qu'eux-mêmes, le dialecte qu'ils s'efforçaient d'écrire. Mais le parler
des classes supérieures sert de modèle à tout le monde, et les traits
locaux s'effacent ainsi peu à peu. Ainsi en Crète, on voit le génitif tu cXioç
remplacé par tcoAscç et par tsasw; dès le m* siècle av. J.-G. L'infinitif
/([j.sv se lit encore au m^ siècle av. J.-C, mais sivai intervient au n".
Les particularités qui résistent le mieux sont celles qui ont pu se
répandre dans la xotvv^, comme le type d'aoristes en -ça qui se maintient
assez bien — et encore ezv/.oizy. apparaît-il en Crète dès le iii^ siècle av.
J.-C. — et surtout les traits dont on avait conscience et qu'on gardait
pour caractériser le dialecte : l'a est le trait auquel on reste le plus obsti-
nément fidèle : quand apparaît 1'-^ ionien, c'est que le k dialecte » dispa-
raît : on a de ces -q en Crète dès le ii* siècle av. J.-C. : a-ï)7ai£v à Gor-
tyne, ir,i2e à Hierapytna, iir,oi'j\j.c(. (à côté de (^^aoi^i^a) à Allaria. A Rhodes,
oiî le dorien s'est relativement bien conservé, l'a dialectal est noté encore
au début de l'ère chrétienne. Mais il arrive aussi que l'a soit employé à
tort, et ceci montre que les gens qui voulaient écrire le dialecte ne le
savaient plus, que le dialecte n'était que de la y.otvv^ patoisée ; ainsi l'on a
écrit à Byzance Buvsy.r,; au lieu de cir,vcy.7^ç, oii l'y] est un ancien ê et où
par suite le dorien n'a jamais pu avoir à.
On trouve ailleurs des faits analogues ; ainsi à Lesbos c-s remplace la
forme locale c'x dès 32 1 av. J.-C, et z-^à-ÔL-pz prend la place de c7-:p6-
Tâyc; ; mais l'a subsiste, comme aussi les accusatifs pluriels en -otç, -aiç
et le féminin r^xiix qui servaient à marquer qu'on écrivait le dialecte, non
la langue commune.
La conjonction si est propre à l'ionien-attique ; partout ailleurs, la
forme dialectale est a', ou y^. Or, û se rencontre au lieu de al dès le
IV* siècle av. J.-C. à Argos, à Rhodes, à Héraclée ; dans le groupe du
Nord-Ouest, v. devient fréquent au m" siècle ; la Béotie, où la conscience
du parler local était forte, ne présente û qu'au ii* siècle. Finalement, al a
disparu partout.
En somme, depuis leiv* siècle av. J.-C, la xcivï; se répand rapidement.
Elle est le seul « beau langage ». En utilisant leur parler pour affirmer
une autonomie locale dont il ne subsistait qu'une apparence, les cités
réussissent surtout à montrer que la xoivy; les pénètre profondément.
La principale réaction contre la y.c.vvî ionienne-attique a été celle qui a
résulté transitoirement des succès des ligues étolienne et achéenne. Les
cités de la Grèce continentale, pour garder une certaine autonomie vis-à-
vis des royaumes de Macédoine, se constituent en effet en confédérations
qui absorbent leur autonomie effective et qui aboutissent par suite à l'éta-
blissement de langues communes.
Au m* siècle av. J.-C, la y,z'.rri ionienne-attique domine à Athènes et
LA /.OIVY^ ÉTOLIENNE ET ACHEENNE 24 1
dans tous les pays où régnent, directement ou indirectement, des souve-
rains : en Macédoine, en Asie Mineure (sauf les débris éoliens qui s'éli-
minent peu à peu), en Syrie, en Egypte. Le dorien se maintient dans ses
anciens domaines, en se pénétrant de v.oirq. La plus grande partie de la
Grèce continentale résiste encore à accepter complètement la y.oiv-^, dont
elle subit néanmoins l'influence.
La confédération béotienne conserve son dialecte, qui reçoit au ni®
siècle une orthographe systématique. L'inscription de Nikareta (222-220
av. J.-C.) est encore écrite en pur béotien. Néanmoins la xo'.vy] envahit le
parler local ; ainsi la forme locale 'àç de l'ancien *'ôiFoç «jusqu'à ce que »
est souvent remplacée au m" siècle par une forme bizarre awç, qui est un
compromis entre le béotien 'âç et l'atdquek'wç. Le béotien cesse de s'écrire
au cours du 11'' siècle av. J.-C, quand la confédération béotienne perd sa
puissance. Et alors même, dans des textes vulgaires, comme des defixiones,
écrits en xowf^, il transparaît quelques particularités béotiennes. C'est sans
doute que des traits du parler local, tout imprégné de -/.oivï), subsistaient
encore. La situation devait être comparable à celle d'un village de la
France centrale d'aujourd'hui où l'on n'écrit que le français commun, mais
où le parler courant, sans être proprement du patois, est un français
« écorché », avec des particularités locales, et où, en écrivant, les gens peu
lettrés laissent échapper de leur plume inexperte quelques restes du
patois.
Les ligues étolienne et achéenne, où chaque cité gardait une certaine
autonomie, comparable à celle d'un Etat des Etats-Unis ou d'un canton
suisse, mais où les nécessités politiques ont exigé une union assez forte,
ont eu une langue sensiblement une. On s'est visiblement efforcé de se
différencier de la y.ziTri ionienne-attique qui était la langue des rois contre
lesquels luttaient ces confédérations. On a pris pour base non le dorien,
mais les parlers du type du Nord-Ouest. L'a non ionien-attique en est
naturellement un trait essentiel. Les deux traits qui caractérisent propre-
'' ment la y.o'.vv^ dite éolienne sont le datif pluriel en -oiç dans la troisième
déclinaison, ainsi av^vc,; de àyojv, et l'emploi de h (et non de ûç) avec
l'accusatif. Les inscriptions des cités où a dominé la confédération éto-
lienne présentent régulièrement ces particularités ; on les rencontre dans
tout le Nord-Ouest de la Grèce au m® et au 11^ siècle av. J.-C., et aussi
dans le Péloponnèse ; la -/.oivr; du Nord-Ouest remplace le parler local en
Arcadie au m* siècle av. J.-C. L'épigraphie de Delphes fournit un nombre
presque illimité d'exemples de la v.zvtri du Nord-Ouest ; les inscriptions
delphiques des iii*^ et 11* siècles av. J.-C, sont rédigés dans cette y.civ*;,
et non dans des formes qui seraient la suite du parler local conservé par les
plus anciennes inscriptions.
La réaction systématique de la confédération étolienne ne pouvait
A. Meillet. 16
2^2 ÉLIMINATIOI^ DES PARLERS LOCAUX
d'ailleurs restituer un dialecte pur qui n'existait plus nulle part. Le voca-
bulaire des inscriptions en xoivy] du Nord-Ouest est plein de termes com-
muns, et l'on y lit sYXTYjaiç, et non plus le vieux mot z[i%â(jiç. La con-
jonction ai y est remplacée par ei ; et, comme la particule xa était
maintenue, on y trouve fréquemment le groupe hybride ei xa, au lieu de
l'ancien ai xa : la xoivy^ du Nord-Ouest est mélangée de xoivv^ ionienne-
attique.
Du reste, il n'y a trace d'aucun texte littéraire écrit en cette langue, qui
n'a jamais eu aucun prestige extérieur et qui est le produit de circon-
stances politiques. Une fois les confédérations dissoutes, leur langue
commune est sortie de l'usage. Le succès transitoire de cette langue a eu
pour effet de ruiner définitivement les parlers locaux ; on n'avait cru
pouvoir résister à la langue commune ionienne-attique qu'en en instituant
ime autre ; celle-ci vaincue, il ne restait que la grande y,oirr, ionienne-
attique, qui était la seule langue de civilisation. L'observation du grec
moderne montre que toutes les classes de la population, par des adapta-
tions successives, ont fini par la parler et que, une à une, les particula-
rités locales ont été éliminées partout.
Au m® siècle av. J.-C, Théocrite" a composé des poèmes en parler
syracusain ; et le grand mathématicien Archimède a écrit en syracusain
tous ses ouvrages. Cette réaction de la grande cité hellénique occidentale
contre la y.oivvi orientale est demeurée sans conséquences par suite de la
conquête romaine qui a ruiné l'hellénisme sicilien.
CHAPITRE VIII
DISSOLUTION DE LA xoivtî
De ce que les anciennes particularités locales ont disparu il ne résulte
pas que, à aucun moment, le grec ait été parlé de la même manière sur
toute l'étendue du domaine. La centralisation administrative de l'empire
romain a détruit les autonomies locales ; elle a créé un état unifié où il était
commode d'avoir une seule langue et où toute la partie orientale de l'Em-
pire a eu en effet pour langue la -/.o'.vy^ grecque. C'est une même langue
qui a été partout enseignée dans les écoles, écrite dans les livres et
dans les actes officiels, parlée par les gens cultivés. Mais l'aire sur
laquelle s'étendait le grec était trop vaste, les hommes qui l'employaient
étaient d'origines trop diverses pour qu'il n'y ait pas eu toujours des
difierences notables d'une région à l'autre. Il y a eu partout une même
norme ; et cette norme a effacé progressivement les restes des parlers
locaux de l'ancienne Grèce. Il n'y a pas eu pour cela partout un même
parler, et, surtout chez les personnes qui avaient peu subi l'influence de
l'école ou qui y avaient échappé, il est probable que l'aspect du grec a
toujours sensiblement différé de région à région. Au moment où la norme
avait raison des dernières particularités locales sur un point, la langue
commune avait déjà pris ailleurs, où elle régnait depuis longtemps, un
aspect particulier. La façon dont on prononçait à Cappadoce n'était pas
la même qu'à Athènes. Il n'y a là rien de spécial au grec : on ne connaît
pas de moment où le latin ait été identique dans toute la Romania ; aus-
sitôt qu'il y a eu un empire arabe ou un empire espagnol, l'arabe et
l'espagnol ont été différenciés, en partie parce que les conquérants avaient
des parlers différents dès l'époque de la conquête, en partie parce que les
populations conquises ont réagi de manières différentes et parce que les
conditions d'extension de la langue ont différé d'un endroit à l'autre
Dans une langue commune, il y a unité de norme, non unité de fait.
Tant qu'Athènes a gardé son influence, la langue écrite a reflété les
2/i4 DISSOLUTION DE LA. /.C'.VV^
changements qui se produisaient dans la langue parlée : l'usage de Démos-
thène n'est plus celui de Platon ; Ménandre écrit une langue plus moderne
qu'Aristophane. Un écrivain comme Polybe écrit la langue des Grecs
cultivés de son temps ; il a subi l'influence de l'ancienne langue écrite, en
l'adoptant à l'usage de ses contemporains. Mais au fur et à mesure que
la langue courante devenait plus différente de l'ancien attique de Platon
et d'Aristophane, les écrivains désireux de se conformer aux bons modèles
répugnaient davantage à écrire suivant l'usage courant de leur temps.
Déjà Denys d'Halicarnasse revient à la langue attique. Sousl'Empire, inter-
vient la réaction atticiste qui institue entre la langue écrite et l'usage
contemporain une opposition de principe. Alors se pose le grand principe
qui devait dominer — et fausser — depuis ce temps tout le développement
de la langue grecque : bien parler, et surtout bien écrire, c'est éviter
l'usage vulgaire, c'est employer celles des formes anciennes qui étaient
sorties de l'usage courant. On voit alors les écrivains restaurer des formes
grammaticales abolies, et le nombre duel, mort depuis des siècles, reparaît
dans des textes du ii* et du iii'^ siècle ap. J.-C, non plus d'une manière
régulière, mais comme un ornement répandu au hasard. La littérature
profane n'est pas seule à être atticisante : l'atticisme devient en efiet une
exigence de tous les gens cultivés, et quand le christianisme, qui avait
employé dans les évangiles ou dans les épîtres pauliniennes une langue
semi-vulgaire, parce qu'il était au début une religion de petites gens mé-
diocrement cultivées, a eu accès dans la bonne société et a participé à la
haute culture, il a dû accepter l'atticisme : à la fin du ii® et au commen-
cement du m* siècle, un Clément d'Alexandrie atticise ; il parsème ses
écrits de formes de duel ; il y emploie — en partie contre les règles at-
tiques — des formes d'optatifs comme l'avait fait Philon, alors que les
papyrus attestent la disparition de l'optatif à cette époque, et les tours
qu'il emploie ne sont pas ceux où l'optatif avait survécu le plus longtemps ;
ce sont ceux qui avaient été éliminés d'abord, ceux qui étaient le plus
éloignés de l'usage courant, entaché de vulgarisme. Le principe était dé-
sormais fixé. Les gens dépourvus de culture ont pu dès lors écrire pour le
peuple des vies de saints pleines de vulgarismes. Mais les grands orateurs
sacrés, les Basile, les Ghrysostome, ont employé une langue « puriste ».
En devenant religion officielle, le christianisme acceptait pour langue offi-
cielle une langue qui repoussait les usages vulgaires. Le parti pris fixé
dès le début de l'ère chrétienne n'a jamais disparu : bien écrire, c'est ne
pas écrire la langue vulgaire, c'est chercher dans le passé ce qui s'écarte
de l'usage courant. Une unité de la langue écrite et, dans la mesure où
elle était commandée par la langue écrite, une unité de la langue parlée se
réalisait ainsi, mais d'une manière artificielle, et qui n'empêchait pas le
parler courant de se développer d'une autre manière.
PERTE DE l'u.MTÉ 2/15
Dans le même temps où s'achevait l'unification du grec, l'unité de l'Em-
pire s'affaiblissait. Déjà dans la période de ruine économique et de troubles
politiques qui caractérise le m'' siècle ap. J.-C, ce triste siècle d'où la
culture antique est sortie amoindrie, et dont des renaissances successives
n'ont réussi que très imparfaitement — et très gauchement — à réparer
les dévastations, l'unité de langue a dû commencer à beaucoup souffrir.
Puis, de tous côtés arrivent des nations qui détachent de l'empire certaines
de ses parties, et l'Islam chasse peu à peu l'empire byzantin de l'Asie. La
culture s'abaisse, et par suite la norme agit de moins en moins. Dès
l'époque byzantine, la langue subit des altérations nouvelles, qui ne sont
pas les mêmes partout ; il y a donc une nouvelle différenciation dialectale.
Bien qu'on n'écrive pas les parlers régionaux à l'époque byzantine, des
innovations régionales dont les effets subsistent encore aujourd'hui appa-
raissent dans les manuscrits, notamment le développement d'une spirante
gutturale notée v dans des cas tels que TisTeùoy qui devient tlictsjyo) dans
toute une partie du domaine grec. Le phénomène est attesté dès l'époque
hellénistique dans l'île d'Amorgos où cette prononciation existe encore
aujourd'hui.
D'une manière générale, plusieurs des différences dialectales qu'on
observe actuellement remontent à l'antiquité. Ainsi, l'on sait que y; a pris
la prononciation i dans la plus grande partie du domaine ; mais le
timbre e a subsisté dans la région du Pont où les Arméniens ont fait des
emprunts au grec (sans doute du iv* au vu* siècle) avec cette prononciation
et où le timbre e est encore en usage. Les innovations de la -/.ov/t, ne se
sont pas toutes répandues sur le domaine tout entier : la création de çspouv,
qui se trouve dès l'antiquité, à l'époque impériale, n'a pas empêché
ç£coj7i de subsister dans les des delà mer Egée. L'observation des parlers
grecs actuels tend donc à montrer que l'unité vers laquelle tendait la y.oivi^
n'a jamais été réalisée d'une manière absolue.
Les commencements de la distinction entre le groupe dialectal du Nord
et le groupe du Sud des parlers grecs modernes remontent assurément à
l'époque byzantine. Le groupe du Nord, qui comprend sur le continent les
parlers au Nord de l'Attique, les îles du Nord de la mer Egée, et le Nord-
Ouest et le Nord de l'Asie Mineure, traite de manière différente les voyelles
suivant qu'elles sont toniques ou atones. Les voyelles accentuées sub-
sistent en principe. Au contraire les voyelles inaccentuées sont pour la
plupart très altérées : i et u inaccentués disparaissent, e et o passent à i
et u ; seul a garde à peu près son timbre : va çuXa^-/;? se réduit à va o'kiq,
•/.epoeij.évsç « gagné » devient 7,ipor.ij,£voj;, yaipsTa', devient x^îpm (prononcé
xériti), etc. Les mots sont donc entièrement défigures. Ces altérations pro-
fondes ne sont pas dues à un accent d'intensité ; elles sont un effet de
l'abrègement des voyelles atones. En effet, les voyelles sont en général
246 DISSOLUTION DE LA -/vOf.Vr,
d'autant plus brèves par nature, et toutes choses égales d'ailleurs, qu'elles
sont plus fermées. On conçoit dès lors que, en s'abrégeant, les voyelles
i et u, brèves par nature, se réduisent à zéro, et que les voyelles e et o
passent aux brèves i et u ; seul a, la plus longue des voyelles par nature,
garde son timbre. — Dans le groupe dialectal des parlers méridionaux du
grec moderne, les voyelles ont subi de nombreuses altérations de détail,
mais pas de grande transformation d'ensemble.
La destruction définitive de l'empire byzantin au xv* siècle et la domi-
nation turque, ne laissant subsister d'autre centre de l'hellénisme que le
patriarchat de Constantinople et d'autre principe d'unité que l'Eglise, ont
favorisé la différenciation des parlers locaux. Quelques prêtres ont conti-
nué de lire et, en quelque mesure, d'écrire la langue de l'Eglise, qui était
en somme la vieille xoivï). Pas plus en Orient qu'en Occident l'avènement
du christianisme n'a renouvelé la langue ; à Byzance, l'Eglise chrétienne
s'est constituée la gardienne de la vieille xoirri littéraire, comme elle l'a
été à Rome du latin classique : depuis l'établissement de l'Empire romain,
les règles de la langue écrite n'ont plus changé, et l'orthographe n'en a
pas sensiblement varié. Mais cette langue était avec le temps devenue trop
différente du parler courant pour lui servir de norme. Le parler courant
de chaque région, presque de chaque localité, a dès lors son développe-
ment linguistique propre, et la différenciation du grec commun fait des
progrès.
Toutefois le sort du grec n'a pas été pareil à celui du latin. Dans cha-
cune des parties de l'Empire d'Occident où le latin était devenu au v^ siècle
ap. J.-G. la langue commune, il a subsisté — sauf en Afrique et dans
quelques régions voisines de la Germanie — ; il s'est constitué de nouveau
alors des groupements dont chacun a tendu à avoir sa langue propre ; des
royaumes se sont établis, qui se sont agrandis et fortifiés peu à peu ; et le
latin commun de l'empire d'Occident s'est brisé en un grand nombre de
langues qui sont devenues radicalement différentes les unes des autres.
Rien de pareil dans l'Empire d'Orient. De bonne heure, l'hellénisme avait
perdu une grande partie des conquêtes d'Alexandre ; on voit rapidement
le grec s'éliminer sur la frontière de l'Inde, puis dans toute l'Asie centrale
où l'iranien reprend sa domination avec les Arsacides, puis avec les Sassa-
nides. L'empereur de Byzance est de plus en plus réduit à ce qu'était le
domaine grec avant Alexandre. Seule la mer continue à garder à ce do-
maine une certaine unité. L'Empire d'Orient s'est réduit peu à peu ; mais
il ne s'est pas émietté en royaumes distincts, ni même en provinces nette-
ment différenciées. Par suite, il y a eu des formes locales du grec, quel-
ques-unes très aberrantes, mais nulle part des groupes dialectaux importants
susceptibles de se condenser en langues différentes. Le sentiment d'une
unité a persisté.
CHAPITRE IX
CONSTITUTION D'UNE NOUVELLE xoiv^
Le sentiment de l'hellénisme a été gravement atteint par la décadence
politique de l'empire byzantin. Le nom même d'Hellène a tendu à sortir de
l'usage ; Byzance tenait avant tout à passer pour la continuation de Rome,
et il est frappant que les Grecs en soient venus un jour à se qualifier
simplement de « romains », 'Pa)[ji,aioi, et à appeler leur langue populaire
le « romaïque ».
Quand, au début du xix* siècle, l'hellénisme a pu reprendre conscience
de son unité contre la domination turque qui commençait à défaillir, la
situation était celle-ci : d'une part une langue écrite traditionnelle, fidèle
dans l'ensemble au type ancien, mais systématiquement différente de
la langue vulgaire et si éloignée de l'usage courant que le peuple ne la
comprenait plus ; de l'autre des parlers locaux, sensiblement différents les
uns des autres, tout en conservant pour la plupart une grande ressem-
blance entre eux. Les parlers très fortement aberrants, ceux du Pont et de
la Cappadoce notamment, occupaient des régions lointaines et n'ont pas eu
d'influence au dehors. Il n'y avait aucun centre plus cultivé, beaucoup
plus important ou plus puissant que les autres, capable d'imposer sa
langue. Seule, l'Eglise représentait l'unité de l'hellénisme, et seule elle
avait une tradition, celle de la vieille xoiv^, qui avait pour elle le prestige
d'avoir depuis Alexandre toujours représenté l'hellénisme, et qui offrait
l'avantage d'être en effet partout la langue du seul élément d'unité qui
subsistait. C'est donc sur la langue écrite qu'on s'est appuyé pour donnei*
à l'hellénisme renaissant la langue commune que nécessitait le sentiment
recouvré de l'unité nationale. Or, le principe de cette langue était, depuis
le début de l'ère chrétienne, de se distinguer de l'usage vulgaire, on
l'a vu.
Sur un point au moins, il n'y a pas eu de contestation. La conquête
248 CONSTITUTION d'unE NOUVELLE xoiv/]
turque avait empli les parlers locaux de mots empruntés aux langues de
l'Islam. On a à peu près entièrement évité tous ces mots dans la langue
écrite, et peu à peu aussi dans la langue parlée. On a restauré largement
le vocabulaire national qu'il a fallu reprendre en grande partie aux textes
écrits. L'influence de la langue écrite se manifeste par l'importance qu'a
prise la composition nominale : les noms composés ont toujours été
dans les langues indo-européennes, et notamment en grec, l'une des
grandes ressources des langues littéraires et savantes. Les Grecs n'ont
pas été seuls à procéder ainsi : en se donnant des langues écrites, l'une
dans la partie de leur nation conquise par la Russie, l'autre en Turquie,
les Arméniens en ont éliminé rigoureusement tous les mots d'origine isla-
mique et ont repris quantité de termes à la langue de leurs anciens textes.
Les Slaves des Balkans, Serbes et Bulgares, et les Roumains ont procédé
de même. L'expulsion des termes islamiques a été une marque du réveil
des nations chrétiennes, soit qu'elles aient obtenu une autonomie, soit
qu'elles aient dû se contenter de se grouper autour de leur église natio-
nale. En recourant ainsi à des termes pris à la langue écrite, les chrétiens
d'Orient ne faisaient d'ailleurs que ce qu'ont fait, pour d'autres raisons, les
peuples de langue romane en Occident : une grande partie du vocabulaire
français est prise au latin écrit ; un Français est hors d'état de donner un
abstrait au verbe émouvoir, il recourt à émotion, qui est un mot latin ; et
l'adjectif qui correspond au mot œil n'est pas dérivé de œil, c'est oculaire,
qui vient du latin écrit. L'anglais a aussi eu recours à des emprunts de ce
genre et souvent aux mêmes que le français.
Mais, s'il est relativement aisé d'éliminer une série déterminée d'em-
prunts récents à une langue vivante comme le turc et d'en faire une
série d'autres à une langue traditionnelle, il n'est pas possible de transfor-
mer le système articulatoire ni le système des formes grammaticales.
Pour la prononciation, la solution s'est imposée. Les parlers grecs ne
présentaient pas entre eux les différences profondes de prononciation et de
formes grammaticales qu'on trouve par exemple dans les parlers armé-
niens et qui ont obligé à créer deux langues littéraires arméniennes mo-
dernes, l'une à Tiflis et Erivan, l'autre à Gonstantinople. Les consonnes
sont sensiblement les mêmes partout. La prononciation du grec moderne
commun a été obtenue en gardant ce qui était commun à la plupart des
Hellènes et en faisant abstraction de toute particularité proprement locale.
Le vocalisme des parlers méridionaux présentait encore en gros l'état de
la vieille xoivvj, très différent, on le sait, de l'usage du v* siècle av. J.-C. ;
il a servi naturellement de base, et l'on n'a tenu aucun compte de la
grande altération systématique des parlers du Nord. L'orthographe est
historique, ce qui fait qu'une même voyelle / est notée par t, par y;, par
et, par oi, par u, une même voyelle e par £ et par ai et o par o et par w, etc.
LA GHAMMAIRE # 2^9
Mais ces complications, fâcheuses, de la graphie n'ont pas de consé-
quences pour la prononciation.
Ce qui fait que la structure phonétique générale des mots est encore en
grec moderne ce qu'elle était dans la vieille xcivi^, c'est que les consonnes
intervocaliques sont demeurées presque intactes dans la plupart des par-
lers, ou qu'elles commencent seulement de s'altérer ; le squelette des
mots est donc demeuré presque immuable, et il ne s'est pas produit de
ces réductions qui, d'un mot comme dicere ont fait en français dire ou d'un
mo\jCova.raQ,negare, nier : les mots ont en gros conservé jusqu'aujourd'hui
le nombre de syllabes qu'ils avaient en grec ancien. Sans doute les con-
sonnes ont des prononciations très différentes de celles de l'attique ; 3, o,
Y, ç, 0, ^, et même en partie tt, t, x sont devenus des spirantes; mais
la graphie ne conduisait que dans une très faible mesure à réagir contre
des innovations très anciennes du reste, et dont on ne prenait pas con-
science. La prononciation vulgaire a donc subsisté.
Pour la grammaire, on ne pouvait songer à restituer des formes entière-
ment abolies dans tous les parlers, comme le futur, le parfait, l'optatif du
verbe, le datif du nom, le pronom uixeTç, le relatif fléchi oç, etc. La dispa-
rition, surprenante et inexpliquée, de l'infinitif est commune à tous les
parlers ; c'est un de ces traits que le grec a en commun avec d'autres lan-
gues balkaniques : l'infinitif slave a de même disparu en bulgare ; on a
donc dû se résigner à ne pas essayer de ressusciter l'infinitif. Le futur est
obtenu, comme dans les langues slaves du Sud, au moyen du verbe
« vouloir » : « je jugerai », se dit et s'écrit 6à xpivco, ou, avec une forme
archaïsante, Oevà xpivio : Osvâ, ensuite abrégé en Gà, est une réduction de
ôéXo) va « je veux que ».
Mais on a maintenu autant que possible tout ce dont la langue courante
conservait des restes. A plusieurs égards, les parlers grecs sont demeurés
archaïques; ainsi la distinction des thèmes du présent et d'aoriste, avec
leur valeur sémantique, s'est maintenue. Un fait phonétique a eu de grandes
conséquences : la partie finale des mots ne s'est pas amuie entièrement,
comme dans le passage du latin au français où laudâtôs devient loués. Dès lors
une partie notable de la vieille grammaire a pu subsister, on l'a vu, p. 222,
et les parlers fournissent nettement une déclinaison : nominatif singulier
ââepfôç « frère », accusatif à3£pç6(v), vocatif àospçd, génitif âSepfoD. A cet
égard le grec moderne a, dans ses formes les plus populaires, un caractère
conservateur assez comparable à celui du russe ou du lituanien, et ceci a
beaucoup favorisé les tendances archaïsantes des hommes qui ont consti-
tué la nouvelle langue écrite. On s'est efforcé de maintenir la distinction
de trois cas bien que, en fait, le génitif pluriel soit très peu employé et
que le nominatif et l'accusatif se confondent entièrement dans beaucoup de
mots.
25o CONSTITUTION d'uNE NOUVELLE y.OtVO
Ainsi la morphologie du grec moderne littéraire est une moyenne inter-
dialectale, aussi archaïsante que l'état du développement de l'ensemble
des parlers a permis de la faire.
La mesure a été dépassée quand dans la langue écrite on s'est efforcé de
restaurer des déclinaisons abolies, comme celle de ^auiXeûç. Il est malaisé
et généralement inutile de rendre la vie à des formes grammaticales mortes.
La langue ainsi obtenue est ce que l'on appelle la xaôapeûouca, la langue
« puriste » . Surtout dans son vocabulaire, elle est une sorte de compromis
entre la vieille langue écrite et les parlers tels qu'ils résultent du dévelop-
pement linguistique et tels qu'ils existent encore dans l'usage courant. Au
moment oii elle a été constituée, cette langue n'était parlée par personne.
Mais l'école, la littérature et surtout le journal, et aussi, dans le royaume
de Grèce, le service militaire et les administrations tendent à l'introduire
dans l'usage parlé. Sous ces influences, des mots abolis rentrent dans
l'usage, avec des sens nouveaux et imprévus : sous l'influence de la ca-
serne, il est devenu courant d'appeler « un fusil «, au moins le « fusil de
guerre », otcXc(v).
Une langue artificielle de cette sorte convient au clergé pour qui elle
représente l'aboutissement d'une longue tradition et qui y retrouve beau-
coup de ses textes sacrés. Elle a ses avantages pour les ouvrages techni-
ques, dont le vocabulaire est partout artificiel ; la langue savante repose
trop dans l'Europe entière sur l'ancienne -/.owy^ pour que les Grecs aient
éprouvé un grand embarras à se créer une langue abstraite fondée sur
cette même y.oivrc On conçoit aussi que les hommes politiques et les jour-
nalistes se complaisent dans cette langue savante : dans l'Europe occiden-
tale où les langues écrites n'ont pas un caractère artificiel et concordent en
gros avec les langues d'usage courant, l'éloquence politique et les jour-
naux usent, on le sait, de la langue la plus abstraite et recherchent à
plaisir les termes savants qui dissimulent le mieux les réalités. Tous les
demi-savants qui ont appris le vocabulaire de la langue puriste et qui
savent se conformer aux principales règles de sa grammaire sont fiers de
cette supériorité : c'est partout l'une des tares de la demi-culture que
l'usage de termes savants mal compris et de tournures élégantes gauche-
ment employées. On s'explique donc le succès qu'a eu la langue puriste :
pouvant s'adapter à toutes les parties du domaine grec, elle satisfait ceux
des éléments de la population qui ont le plus le sentiment de l'unité natio-
nale et qui ont charge de l'exprimer. Un développement pareil a eu lieu
chez les Arméniens. Par le vocabulaire, par la forme des mots, par la
grammaire même, l'arménien littéraire qui s'est constitué au xix* siècle
en Turquie s'éloigne plus encore de la langue courante que le grec puriste.
Les conditions étant pareilles, le résultat a été sensiblement le même.
La langue littéraire a été archaïsée ainsi d'une manière presque in-
LE GREC PURISTE 25 1
croyable : toute personne sachant le grec ancien qui a mis le pied en
Grèce a constaté qu'elle lisait sans étude les journaux, mais qu'elle ne
comprenait pas la langue parlée. En dehors de quelques savants grecs qui
subissent l'influence de leur entourage, il n'y a guère de linguiste qu'un
pareil état de choses n'ait choqué.
Chez les Grecs la tendance à l'archaïsme est naturelle : les langues de
civilisation de l'Europe moderne ont toutes hérité de la xowr, hellénistique,
dont, directement ou indirectement, elles sont des reflets ; les Grecs d'au-
jourd'hui ne peuvent qu'être tentés de revenir à cette '/.ow-r^ qui a été un
modèle pour toute la civilisation européenne.
Dans la mesure où le grec moderne vise à exprimer la civilisation euro-
péenne, qu'après une longue période d'oppression étrangère, les Grecs
actuels travaillent à s'assimiler, il a un caractère artificiel et savant, comme
toutes les langues des peuples qui, sans avoir durant les derniers siècles
contribué à la développer, acquièrent maintenant cette civilisation.
Des langues artificielles de cette sorte ont un grave défaut : le peuple
ne les comprend qu'à demi et n'en a pas le sentiment. Elles servent Punité
nationale, mais la rejettent en quelque sorte dans le passé, en faisant
abstraction des tendances les plus récentes, et, par suite, de celles qui
ont le plus de force : c'est assurément une faiblesse pour l'hellénisme que
de n'avoir pas une langue qui, comme le bulgare, repose sur le parler
populaire et en soit simplement la forme régularisée et comme idéalisée.
Elles ne se prêtent pas à la littérature : reprenant un vocabulaire et des
tours de phrases déjà fatigués par un long usage littéraire, les littératures
qui se servent de pareilles langues sont fanées avant même d'avoir existé.
Il s'est par suite produit une réaction. La plupart des écrivains qui ont
éprouvé le besoin d'écrire d'une manière expressive n'ont pu faire autre-
ment que d'emprunter au peuple ses mots, mots concrets, dont le sens
est vivement senti et qui ne sont pas usés par des siècles de littérature
— et de la plus ennuyeuse, de la moins vivante des littératures, la litté-
rature byzantine, — et ses tours de phrase, qui ont le mérite de la nou-
veauté. Aux prêtres, aux politiciens, aux maîtres d'école « puristes »
s'opposent des écrivains et des poètes qui s'efforcent d'employer la langue
du peuple pour parler au sentiment populaire et pour écrire d'une ma-
nière fraîche et forte. Il n'est pas surprenant que les poètes soient « vulga-
ristes ».
Il n'appartient pas à un étranger qui connaît très superficiellement leur
langue d'exprimer une opinion dans cette querelle qui divise profondé-
ment les Grecs. Il est à espérer que la pression de l'usage populaire fera
perdre à la langue puriste beaucoup de son pédant archaïsme ; les formes
grammaticales périmées, qu'on a sans utilité voulu introduire, resteront
sans doute sur le papier où l'on a eu le tort de les mettre ; il n'est pas dou-
252 CONSTITUTION d'uNE NOUVELLE XOIVIQ
teux d'autre part que, en Grèce comme partout en Europe, il entrera de
plus en plus de mots savants dans l'usage populaire : dans toutes les
nations, l'école et le journal travaillent pour la langue savante — et contre
la poésie.
Puristes et vulgaristes s'accordent à vouloir instituer une langue com-
mune servant à tous les Grecs. Cette langue commune se répand dès
maintenant dans le royaume et en dehors, effaçant les particularités
locales. C'est un trait remarquable de l'hellénisme que de n'avoir jamais
en besoin de l'unité politique pour réaliser l'unité de langue et que d'avoir
été et de continuer d'être une civilisation avant d'être un État. Il se crée
donc actuellement une nouvelle xoivr^ qui emprunte une grande part de
ses éléments à l'ancienne, tout comme la xoivv] hellénistique a beaucoup
gardé de la xoivyj ionienne. La conscience reconquise de l'unité nationale
amène à restaurer l'unité de langue, condition de l'unité de civilisation.
Pour la seconde fois à l'époque historique une xoirq grecque détruit des
parlers locaux. Mais, au lieu que la grande xoivv^ hellénistique a servi à
créer la civilisation moderne, la nouvelle xoivv) reflète surtout l'effort que
font les Grecs d'aujourd'hui pour acquérir la culture européenne.
TABLE DES MATIERES
Introduction.
Bibliographie ,
Pages.
VII
PREMIÈRE PARTIE
La préhistoire du grec.
Chapitre I. — Les origines indo-européennes du grec 3
— II. — Structure du grec commun i5
— III. — Le grec et les langues voisines Sa
— IV. — Les dialectes 45
DEUXIÈME PARTIE
Les langues littéraires.
Chapitre I. — Généralités sur les langues littéraires 8i
— II. — Vocabulaire de la poésie grecque 93
— III. — Débuts des langues littéraires grecques 96
— IV. — Les origines de la métrique grecque io3
— V. — De la tradition des textes 109
— VI. — La langue homérique ii2
— VIL — Les langues des poètes lyriques 182
— VIII. — La langue de la tragédie atlique i53
— IX. — La prose ionienne i58
— X. — La prose attiquc i63
— XI. — La langue de la comédie 169
— XII. — Le style 17^
254
TABLE DES MATIERES
TROISIÈME PARTIE
Chapitre
I.
II.
III.
IV.
V.
VI.
VII.
VIII.
IX.
Constitntion d'une langue commune.
Définition de la zotvrî 17g
Conditions historiques de la constitution d'une langue com-
mune i83
Sources de la connaissance de la xotvrj igS
Caractères linguistiques de la xoiv/j. ........ 202
Les bases dialectales de la y.otVTJ. 223
L'influence latine 23A
Elimination des parlers locaux 237
Dissolution de la xoivt} 343
Constitution d'une nouvelle xotvrj 2^7
CHARTRES. IMPRIMERIE DURAND, RUE FULBERT.
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